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Le Pacte VS L'Ordre
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Le Pacte des Marchombres VS l'Ordre des Envoleurs
 

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 Ames Vagabondes [Terminé]

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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Ames Vagabondes [Terminé]   Jeu 15 Déc 2011, 00:06

Un vent violent balaie la plaine et dessine des vagues sur l’herbe. Ce n’est plus une plaine, c’est un océan dont les teintes vertes s’éclaircissent et s’assombrissent au gré du mouvement des nuages chargés de pluie qui filent dans le ciel. De temps en temps, ils laissent entrevoir un bref rayon de soleil qui vient illuminer un pan de cette mer végétale, un peu comme un clin d’œil moqueur à l’attention de la terre…

Mais au sommet des hauts monts du Poll, le tonnerre gronde, rappelant que l’hiver n’est plus très loin, et un épais brouillard enveloppe la chaîne effilée comme d’un manteau contre le froid qui s’installe chaque jour davantage dans le nord de l’Empire. Quelques flocons saupoudrent déjà les pins les plus hauts. Bientôt, la plaine aussi sera d’un blanc immaculé, et l’océan tourmenté deviendra aussi calme qu’un lac gelé.

Bientôt…



* * *


La Loutre Malchanceuse était comme un phare dans la nuit ; la lumière qui brillait derrière ses petites fenêtres attirait les passants comme des mouches alors que des trombes d’eaux s’abattaient sur la ville. Chaque fois que l’un d’entre eux poussait la porte d’entrée, un courant d’air froid s’infiltrait dans la pièce et faisait frissonner les clients les plus proches en dépit de l’imposante cheminée qui trônait au centre de la salle. L’on entendait alors Mecercia, la patronne des lieux, s’exclamer vivement de « refermer rapidement, s’il vous plait, où bien tout le monde ici va se retrouver avec un rhume collé au nez ! ».

Heureusement pour lui, Tanank avait pris d’assaut la dernière table encore libre près de la cheminée, s’offrant le culot de s’y installer pour attendre son rendez-vous en retard, et s’attirant de ce fait bon nombre de regards courroucés lorsqu’on la place vide en face de lui. D’ailleurs, si Mecercia ne le connaissait pas aussi bien, il aurait été fichu dehors depuis longtemps… Mais l’établissement devait son succès à la viande fournie par le jeune homme, ce qui lui valait un accueil de qualité, comme en témoignait justement le vin de grand crû posé sur sa table.

En outre, Mecercia était plutôt du genre à recueillir les gens chez elle, qu’ils soient en état de payer leur soupe ou non. Elle était de ceux qui sont capable d’offrir beaucoup sans rien posséder de particulier, et qui n’attendent rien en retour ; voilà pourquoi
La Loutre marchait si bien. Pas besoin d’un déluge pour que la salle soit pleine à craquer…

La porte s’ouvrit à nouveau et Tanank, qui se servait un second verre de vin, s’arrêta le temps de lever la tête. Le nouveau venu se tenait encore dans l’embrasure lorsque Mecercia fondit sur lui pour le faire entrer d’une bourrade et refermer le battant sur le mauvais temps.


- Vous tenez donc vraiment à ce que je passe tout l’hiver enrhumée, ma parole ! Allez, séchez-vous près de la cheminée et installez-vous où vous trouvez une place…

Une capuche trempée bascula doucement en arrière, révélant une chevelure d’un bleu extraordinaire et des yeux d’or qui scintillaient de gratitude. Mecercia secoua la tête – elle avait l’habitude de voir défiler des tas de gens singuliers dans son auberge et rien de n’étonnait plus gère – et entraîna la jeune fille avec autorité.

- Vous êtes à essorer, mon petit ! A tel point que la soupe, je vous l’offre !

Tanank sourit à cette touche de gentillesse et fit un signe de la main, repoussant sa chaise pour accueillir son amie. Mecercia avait raison, elle était trempée jusqu’aux os mais cela ne l’empêcha pas de la serrer dans ses bras ; elle sentait bon l’herbe mouillée.

- Si je ne te connaissais pas aussi bien, je penserais que tu es tombée dans un lac en venant ici !
- Moque-toi pendant que tu le peux, ingrat !
- Qui, moi ? Je t’ai attendue pour manger…
- Et tu as bien fait ! Je meurs de faim.


Un éclat de bonheur pur traversa le regard de Tanank. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas entendu Syndrell crier famine. Il la regarda ôter sa cape ruisselante de pluie et ramener ses cheveux en arrière, puis s’installer et plonger sur le menu avec de grands yeux gourmands. Elle avait changé… mais dans le bon sens, cette fois. La dernière fois qu’il l’avait vue, Syndrell n’avait plus que la peau sur les os et il n’y avait plus de lumière dans l’or liquide de ses yeux. Comme il avait regretté de l’avoir laissée partir ! Il avait cédé tout en sachant bien qu’il ne pouvait pas l’empêcher de s’envoler, Syndrell étant plus libre que l’air, mais il s’était inquiété à s’en ronger les sangs avant qu’une lettre ne lui parvienne. Elle venait alors de Fériane et lui apprenait que « tout allait bien »…

La Syndrell qui se tenait devant lui n’avait rien à voir avec celle qu’il avait nourrie, lavée, soignée et veillée pendant des jours. Celle-ci était plus… lumineuse. Elle avait repris des rondeurs et des couleurs, ses cheveux étaient plus bleus que jamais et son regard flamboyait au point de lui faire perdre tous ses moyens. Seigneur, qu’elle était belle… Elle ne portait plus son habituelle combinaison de cuir mais une chemise noire aux manches amples, cintrée à la taille par un corset de feutrine d’un bleu plus foncé que ses cheveux et un pantalon de même couleur, cerclé par une ceinture à large boucle. Femme et guerrière, le mélange était tout à la fois subtil et souligné par la grâce de ses mouvements et la finesse de ses traits. Hypnotisé, électrisé, Tanank ne comprit pas ses premières paroles et sursauta presque lorsqu’elle répéta en détachant soigneusement les syllabes comme si elle s’adressait à un enfant :


- Tu as choisi ton repas ?
- Je prends pareil que toi.
- Sans savoir ce que j’ai choisi ?
- Surprends-moi…


C’est ce qu’elle fit.


* * *


Une bourrasque plus puissante que les autres fait gémir les branches malmenées d’un vieux chêne qui résiste pourtant au vent depuis près de cent ans. Le ciel s’assombrit pour de bon, cette fois : une tempête se prépare. L’air se charge d’électricité et transporte une odeur de pluie qui annonce le déluge…

Pourtant, la fille ne bouge pas. Assise dans l’herbe, au milieu des vagues et du vent, elle attend. Comme le vieux chêne, elle ploie légèrement sous les assauts de son ami qui lui hurle un murmure presque hystérique dans les oreilles.


Va t’en ! Va t’en !

Elle ne s’en va pas.
Elle reste assise près du vieux chêne et elle ne bouge pas.
Elle attend.



* * *


- Esbroufe ! Mon vieux, ça fait longtemps…

Tanank tapota vivement l’encolure du pangaré, heureux de le retrouver. Des trois chevaux qu’il possédait, Esbroufe était de loin le plus vaillant, raison pour laquelle il avait insisté pour que Syndrell le choisisse au moment de quitter sa ferme. Esbroufe piaffa de joie tandis que Syndrell détachait ses affaires de la selle.

- Tu es sûre de ne pas vouloir le garder ?
- Sûre et certaine, oui ! Je l’aime bien, ce bonhomme… enfin, plus qu’au tout début de notre « collaboration », mais il n’est pas fait pour moi et je ne suis pas faite pour lui. C’est comme ça.


C’est comme ça.
Tanank se disait exactement la même chose au sujet de la jeune femme. Elle lui avait raconté sa vie sans détour, au nom de leur amitié, et lui avait parlé de ce Dolce… un homme dangereux mais qui lui avait sauvé la vie, en plus de lui voler son cœur. Un chanceux. En apprenant que Syndrell passait par Al-Far pour lui rendre son cheval, Tanank avait bondit de joie. Il savait qu’il n’était pas à la hauteur, que même si elle passait son temps à risquer sa vie, il n’était pas comme Dolce, comme Erwan ou comme ce Dessinateur chez qui elle s’était précipitée… mais, un bref instant, il avait espéré.

Il avait espéré, en voyant la porte de La Loutre s’ouvrir… il avait espéré lorsqu’il l’avait serrée dans ses bras et qu’elle lui avait rendue son étreinte… Il espérait depuis leur courte histoire, à son retour du désert des Murmures, deux ans plus tôt. Mais Syndrell était une étoile filante. Inaccessible, indomptable, elle traçait sa route et il n’avait pas la moindre chance de suivre son sillage.
C’était comme ça.


- Alors, tu vas te rendre à cet élevage à pied ?
- Pourquoi pas ?


Parce ce qu’il faisait un temps de chien ! Du vent, de la pluie, des orages, de la grêle et, dans le nord, de la neige... Des raisons qui ne touchaient absolument pas Syndrell et qui le firent sourire, lui. D’un sourire un tantinet inquiet.

- C’est loin…
- Pas si je me fais offrir ma soupe tous les soirs !
- Mecercia est unique, tu sais.
- L’avantage, c’est que moi aussi.
- …


Voilà, c’était comme ça. Syndrell était comme ça. Trempée, belle, lumineuse, affamée, libre, amoureuse, à pied…

Unique.



* * *

Son sac sur une épaule, son arc passé en travers de l’autre et sa capuche rabattue, Syndrell ressemblait à ces vagabonds qui passent comme des coups de vents dans les villes, le temps de se restaurer, de dormir parfois, avant de reprendre la route vers on ne sait jamais où. Ses bottes boueuses et sa vieille cape élimée renforçaient cette image et elle ne cherchait pas à s’en défaire ; au moins, personne ne se risquait à venir l’importuner.

Ombre silencieuse, elle avançait dans la rue sans se soucier des flaques qui recouvraient les pavés ni des chariots qui, en roulant dedans, éclaboussaient quiconque se trouvait à côté. Elle était déjà trempée par la pluie qui continuait de mouiller Al-Far sous forme de bruine, de toute façon, et puis cela faisait partie de son voyage.

Son pas franc et assuré la conduisit hors de la ville, sur une route fréquentée des voyageurs et des commerçants ; le ciel choisit ce moment où elle n’avait plus ni porche ni boutique dans laquelle s’abriter pour déverser l’équivalent d’un mois de pluie. Syndrell en était presque à regretter de n’avoir pas écouté Tanank et gardé ce fichu canasson d’Esbroufe, avec lequel elle aurait atteint son but bien plus rapidement, lorsque le hasard claqua à nouveau des doigts : il y avait sur la route détrempée une petite poupée de chiffon à moitié noyée dans la boue. La marchombre n’avait pas le cœur à la laisser là, aussi l’emporta-t-elle sans savoir ce qu’elle pourrait en faire par la suite.

La réponse lui vint sous la forme d’un homme si petit qu’il lui arrivait à peine à l’épaule. Il s’appelait Busam et il faisait le chemin en sens inverse vers Al-Far en espérant retrouver la poupée de sa fille… Impressionnée par la ténacité de ce petit père complètement fou de sa fille qui n’hésitait pas à chercher une poupée de chiffon sous la pluie battante, Syndrell la lui rendit dans un sourire qui séduisit Busam.


- Not’chariot est pas très loin, v’n’avez qu’à monter à l’arrière avec ma femme, ça m’ferait plaisir d’vous avancer un peu, surtout par c’foutu temps !

Et Syndrell se retrouva coincée entre une chèvre qui répondait au nom de Princesse et une caisse remplie de poupées de chiffons. Busam était un fabricant de jouets spécialisé dans la poupée de chiffon, lui avait expliqué amoureusement sa femme tout en caressant rêveusement son ventre arrondi. Pour sûr, leur fille aurait pu se contenter d’une autre création de son père, mais Miss Petrona était de loin sa favorite, même couverte de boue. Alors forcément, Syndrell était un peu leur héroïne, maintenant !

La marchombre traversa ainsi trois bourgades avant de décider qu’il était temps pour elle d’affronter à nouveau les éléments. Busam insista pour qu’elle choisisse la poupée qui lui plaisait le plus et Syndrell ne se le fit pas dire deux fois, déjà pressée de pouvoir offrir Miss Tournesol à Ylléna. Après avoir remercié le fabriquant de jouet et sa petite famille, elle sauta du chariot et suivit à nouveau sa propre route alors que le soleil l’emportait enfin sur la pluie.

Un sourire était accroché sur ses lèvres. Elle se sentait l’âme vagabonde et nom d’une chiure de mouche ! Elle adorait ça…



* * *


Les toutes dernières feuilles du vieux chêne s’envolent, emportées par le souffle furieux du vent. Il s’énerve, il s’impatiente…

… pas la fille. Assise en tailleur dans l’herbe folle, les mains posées à plat sur les genoux, le dos droit, elle attend.
Elle l’attend.



* * * A suivre * * *


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 20/10 au 03/11]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)


Dernière édition par Syndrell Ellasian le Mer 07 Mar 2012, 18:29, édité 1 fois
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: Ames Vagabondes [Terminé]   Sam 07 Jan 2012, 00:26

La nuit tombait à peine lorsque Syndrell atteignit la prochaine auberge-relais, et l’espace d’un instant, elle fut tentée de poursuivre sa route ; mais la pluie n’avait pas cessé de tomber de toute la journée et elle ne se voyait pas dormir à la merci d’un temps aussi exécrable. Et puis, l’Arbre du Voyageur était un établissement qui valait le détour…

Repoussant sa capuche, Syndrell s’essuya le front de sa manche mouillée, les yeux posés sur l’énorme tronc qui tenait lieu d’auberge. La structure était si justement travaillée que l’on avait peine à ne pas voir un arbre véritable, avec sa gigantesque ramure qui formait le toit de la bâtisse ; l’architecte avait poussé son audace jusqu’à représenter fidèlement les nervures du bois et celles des feuilles, qui dévoilait cependant l’illusion en détonnant à côté des arbres nus de l’hiver.


- Ferme donc la bouche, jeune fille ! Est-il possible que tu n’aies jamais entendu parler de l’Arbre ?

Syndrell tourna la tête et aperçu celui qui venait de l’apostropher d’une voix moqueuse et grave. C’était un vieillard aux longs cheveux d’argent et courbé sous le poids des ans ; il portait les guenilles d’un mendiant, pourtant son maintien, son allure avait quelque chose d’infiniment noble qui inspirait d’emblée le respect, et s’il se tenait appuyé sur un bâton rehaussé d’un nœud de bois, il paraissait bien moins fragile que son âge avancé ne le laissait croire. Un pan de tissu ceignait son front et cachait ses yeux. Le vieil homme était aveugle…

- Comment savez-vous que j’ai la bouche ouverte ?

Il rit doucement et pencha la tête vers elle, découvrant un visage strié de rides ; celles qui ornaient le coin de ses lèvres racontaient que c’était un homme qui avait beaucoup souri dans sa jeunesse.

- Ton silence en dit long sur ta surprise. Et puis, c’est toujours ainsi ; quiconque s’arrête devant l’Arbre reste planté là jusqu’à ce que j’intervienne avant qu’il ne gobe toutes les mouches du coin…

Syndrell leva à nouveau ses yeux d’or vers le feuillage de l’auberge, fascinée.

- Il est magnifique…
- Moins que son histoire, ça oui !
- Quelle est-elle ?
- Aujourd’hui, c’est viande de crissane dorée et pommes chaudes en salade.


Syndrell éclata de rire.

- D’accord, je vous invite ! s’exclama-t-elle en saisissant le coude du vieux chenapan. Mais je veux tout savoir de l’Arbre du Voyageur.
- Et hop, c’est partit !!! s’écria le vieillard en faisant tournoyer son bâton, forçant la marchombre à rentrer la tête dans les épaules pour éviter un coup sur le crâne.


* * *

Il avait un appétit féroce, et rien que pour cela, elle ne regrettait pas de lui offrir son dîner. A peine avait-elle planté sa fourchette qu’il avait déjà englouti la moitié de son assiette ! A tel point que Syndrell dut lui rappeler leur échange.

Le vieillard cessa alors complètement de bouger, sa fourchette piquée dans une pomme arrêtée à quelques centimètres de ses lèvres. Lentement, il la reposa sur le bord de son assiette.


- C’est une longue histoire.
- Nous prendrons un dessert.
- Fort bien ! Alors, alors. Hmmm. L’Arbre du Voyageur. Il est né dans l’imagination d’un enfant, il y a très longtemps, peut-être bien un siècle. A l’époque, les Raïs et les Alaviriens se disputaient l’Empire comme un morceau de viande… Des batailles faisaient rage un peu partout, il ne faisait pas bon sortir de chez soi, d’autant que des hommes sans scrupules pillaient volontiers les villages touchés par des attaques raï. La légende raconte qu’en ces temps troublés naquit Ewein-Adath…
« En ancien alavirien, « Ewein-Adath » signifie « tâche de vin » : ce p’tit bonhomme avait une tâche de naissance sur le bras gauche. Ingénieux, n’est-ce pas ? Ah, encore heureux qu’il ne soit pas né avec un seul bras, hein ? Ah ah ! Hmmm… C’était le fils du bourgmestre d’un petit village de chasseurs qui jouxtait l’Ombre – une dizaine de cahutes miraculeusement épargnées par les attaques raï pendant les sept années qui ont suivi la naissance d’Ewein-Adath. Misère, quel nom ! Le ciel soit loué, sa meilleure amie l’appelait toujours « Ewein ». Juste « vin ». C’est pas mieux, mais c’est pas pire non plus, hein ? Elle criait tout le temps « Ewein ! Ewein ! »…


~ ~ ~ ~ ~ ~


- Ewein !

Assis à califourchon sur la branche de l’énorme frêne trônant fièrement au centre du village, le garçon sourit dans sa barbe (qu’il était encore loin d’avoir, mais dont il vérifiait la « pilosité » chaque matin aux côtés de son père). Albina, la petite fille aux couettes rousses qui était aussi sa meilleure amie, galopait vers l’arbre en le cherchant du regard et en l’appelant de sa voix si aigue ; elle allait être surprise…

- Ewein !

Elle se trouvait juste en dessous de son perchoir, à présent, et s’était arrêtée pour reprendre son souffle, une main appuyée contre le tronc noueux. C’était le moment qu’attendait Ewein. Dans un cri de guerre joyeux, il se laissa tomber de la branche et atterrit sur la pauvre Albina, qui roula dans l’herbe, mais la peur qui étincela brièvement dans ses yeux verts au moment du choc inattendu laissa rapidement place au même éclat de malice qui brûlait dans ceux de son ami.

- T’es pas marrant, Ewein, dit-elle dans un sourire qui démentait ses paroles.

Il haussa les épaules.

- Et toi, tu t’es fait avoir comme un bébé.
- Même pas vrai.
- Que si ! T’as rien vu venir.
- Que non ! Je savais que tu étais là-haut ; t’es tout le temps là-haut, Ewein. Maman dit qu’un jour, tu vivras dans cet arbre, à force d’y être tout le temps.

Ewein hocha la tête. Cet arbre, c’était le sien, même s’il appartenait aussi au village auquel il avait même donné le nom, mais les habitant du Frêne, après avoir craint que l’enfant ne tombe de son haut sommet, avaient fini par s’habituer à le voir continuellement perché sur l’une de ses branches.

- Je préfère habiter dans l’arbre. C’est plus grand qu’une maison : tu vois, chaque branche correspond à une pièce différente. Et puis c’est beaucoup, beaucoup plus haut ! Je peux voir l’Ombre, et les tours d’Al-Far, et même les fumées de ces faces de Raïs puants !
- Ewein !
- Ben quoi ?



~ ~ ~ ~ ~ ~



- Ces pommes, quel délice ! Les noix, par contre, ça me rappelle la fois où j’ai cru en manger une, alors qu’en fait il s’agissait d’une cro…
- Stop ! Je crois que je ne veux pas en savoir plus.
- Tu « crois » seulement ? Parce que…
- J’en suis sûre et certaine ! Ce que je veux savoir, c’est ce qui se passe après.
- Après quoi ?
- Les Raïs puants.
- Les… oh ! C’est vrai. Alors, alors. Hmmm…



~ ~ ~ ~ ~ ~


Allongés dans l’herbe au pied du grand frêne, mains croisées derrière la tête, Ewein et Albina se confiaient leur secret le plus intime. Celui d’Ewein était un souhait, un rêve, même : il voulait s'installer dans son arbre et devenir conteur, comme la vieille Ylanine, la femme la plus âgée – et sans doute aussi la plus appréciée – du village. Mais ce n’était rien d’autre qu’un rêve, parce qu’il deviendrait chasseur, comme son père, et avant lui le père de son père…

Le secret d’Albina était différent. En fait, elle en avait deux, dont un qu’elle n’avouerait pas à Ewein avant d’avoir quelques années de plus. C’était un secret plus lourd à porter puisqu’il la rendait différente des autres, et d’ailleurs, sans Ewein, nul ne sait comment elle aurait pu porter sur ses frêles épaules un tel fardeau.

- Tu comprends, disait-elle avec ce grand sérieux qu’empruntent parfois les enfants aux adultes, si jamais on apprend que je sais faire des choses, ça risque de mal tourner.
- Tu ne maîtrises toujours pas ton pouvoir ?
- Non. Ce matin, j’ai encore fait apparaître mon peigne rien qu’en l’imaginant. Heureusement, maman n’a rien vu…
- Elle ne serait peut-être pas aussi en colère que tu ne le croies…
- Oh si ! Je suis la seule qui fasse apparaître des choses en les imaginant Mon rêve, c'est de rencontrer quelqu'un qui ait ce pouvoir, lui aussi...En attendant, personne ne doit jamais le savoir, Ewein.
- Je te le promets.
- Juré ?
- Craché !

Et ils crachèrent, et comme le vent venait vers eux, ils se prirent la salive de leur pacte dans la figure, et ce fut l’occasion d’un monumental fou rire, même si c’était vraiment très dégoûtant.

Mais il y a des promesses qui sont parfois difficiles à tenir, surtout lorsque l’on est enfant, un enfant un peu distrait de surcroit. Quelques jours plus tard, Ewein vendit la mèche sans le vouloir, à demi-mots, mais en mots quand même, et du jour au lendemain, Albina quitta le village avec ses parents. Ils l’emmenaient là où les gens comme elle apprennent à maîtriser ce don qui l’impressionnait tant, mais ni Ewein, ni Albina n’étaient assez grands pour le comprendre – et admettre qu’ils se quittaient vraiment.

Se sentant trahie, Albina partit sans dire au revoir à Ewein, qui depuis lors passa le plus clair de son temps perché en haut de son arbre à attendre son retour. Les années passèrent, et le petit village de Frêne échappa miraculeusement aux attaques raï.
Jusqu’à ce jour.

La horde qui leur tomba dessus au beau milieu de la nuit ne fit pas dans la dentelle. Alertés par leurs chiens, les chasseurs tentèrent de fuir avec leurs familles, en vain ; ils étaient encerclés et leurs maisons brûlaient déjà. Repoussés au nord par les troupes de l’empereur, les guerriers-cochons se vengeaient en massacrant des villages entiers ; Frêne allait connaître le même sort que ces voisins bordant l’Ombre…

Cette nuit-là, Ewein se battit bravement aux côtés des siens, jusqu’à ce qu’un mauvais coup porté à la jambe ne le condamne. Il serait mort si une pluie de flèches tombées du ciel ne s’étaient abattues sur les Raïs, les tuant tous d’une seule volée. Stupéfaits, les rescapés virent les flèches qui hérissaient les cadavres de leurs envahisseurs disparaître aussi soudainement qu’elles étaient apparues. C’est d’ailleurs la dernière chose que vit Ewein avant de s’évanouir.

« Ewein ! »

Le jeune homme ouvrit péniblement les yeux. Un visage familier était penché sur lui et une masse de cheveux roux lui chatouillaient le front.

- Ewein !
- Albina ?

La rouquine laissa échapper un profond soupir, témoin de son soulagement, et sourit au blessé qu’on avait installé dans un lit complètement défoncé. Comme elle avait eu peur en le découvrant parmi les cadavres des Raïs ! Il avait tellement grandi, tellement changé, et il était dans un état tel qu’elle avait eu peine à le reconnaître, pourtant c’était bien lui, son ami d’enfance… son meilleur ami « traître ». Elle n’avait pas oublié sa trahison, quoi qu’une poignée d’années se soit écoulée depuis. Et pour le lui prouver, elle l’interrompit en dessinant un morceau de tissu qui le bâillonna en un instant.

- Tais-toi, tu vas t’épuiser pour rien. Alors, Ewein ? Qui s’est fait avoir comme un bébé, cette fois ?

Incapable de répondre, avec ou sans bâillon, tant il était surpris de revoir la personne qui lui était le plus cher au monde, Ewein se contenta de la regarder avec des yeux vitreux. Albina aussi avait changé. Elle était à présent aussi belle qu’il était grand et les petites touffes qui lui tenaient lieu de couettes dans son souvenir s’étaient changées en une crinière de feu qui semblait absorber toute la lumière.

Non, Albina n’était pas belle.
Elle était bien plus que cela.

- Tes parents sont sains et saufs, murmura la jeune fille en se méprenant sur l’éclat brûlant qui traversa le regard d’Ewein. Mais grand-mère Ylanine n’a pas survécu à la peur que lui a causé l’attaque de ces faces de Raïs puants.
- Mmmh mmh !
- Quoi ? Oh ! Attends…

Albina cligna des paupières et le bâillon s’évanouit, retournant dans les Spires d’où il était issu. L’esprit plus embrumé que jamais, Ewein lutta pour ne pas s’évanouir aussi.

- Que s’est-il passé ? Qui a tiré ces flèches ?
- C’était moi.
- Toi ?! Mais…

Elle le fit taire en appuyant son doigt sur ses lèvres.

- Chhh… Plus tard, les explications. Tu as besoin de repos.

Sans prévenir, elle se pencha vers lui et déposa un baiser au coin de ses lèvres.
Léger souffle sur sa peau.
Caresse de plume…

- Dors. Je reste près de toi.

Il s’endormit aussi sec.



~ ~ ~ ~ ~ ~



- Et après ?
- Hmm, je crois que je vais prendre une part de ce gâteau dont l’onctueuse fragrance titille mes narines avec audace !
- L’histoire, compagnon. L’histoire !
- Ce que tu peux être impatiente, tout de même… heu, à propos, où en étais-je ?
- Ewein s’est endormi. Dites, Albina est bien restée près de lui, n’est-pas ?



~ ~ ~ ~ ~ ~



Il ouvrit les yeux en espérant qu’elle était restée près de lui.
C’était le cas.

Elle resta près de lui jusqu’à ce qu’il soit capable de se déplacer sans aide ; il n’était pas encore en état d’aider les siens à reconstruire les maisons de Frêne, mais au moins marchait-il. Tous n’avaient pas eu cette chance. Après le départ des Raïs, beaucoup de gens issus des villages voisins étaient venus trouver refuge chez eux.

Albina semblait être partout à la fois. Elle soignait les malades, dont Ewein, puis elle s’occupait des enfants qui avaient perdu leurs parents avant d’aider tous ceux qui se serraient les coudes pour rebâtir Frêne. Sous leurs yeux ébahis, elle s’aidait parfois de son don pour travailler avec eux ; la petite fille timide avait disparu pour laisser place à une dessinatrice prometteuse…

- Je dois encore m’entraîner, avait-elle expliqué à Ewein tout en changeant ses pansements avec un trésor de patience. Mais je suis guidée par les plus grands Dessinateurs de tout l’Empire et j’ai la conviction que ça va marcher.
- Qu’est-ce qui va marcher ?
- Mes examens ; des épreuves tellement rudes que j’ai bien failli tout abandonner. Et puis… tu me manquais, Ewein. Beaucoup.

Beaucoup.
Mais elle allait devenir professeur de l’Académie dans laquelle elle étudiait, parce que sa vie se trouvait là-bas désormais, et lui, et bien…

- Et bien moi, je vais m’engager dans la Légion Noire.
- Quoi ?
- J’en ai assez que ces faces de Raïs disposent comme ils le souhaitent de nos villages. Il est temps de les bouter hors de l’Empire !
- Mais Ewein… tu ne peux pas devenir légionnaire.
- Pourquoi ?
- Parce que…

Comment lui dire que c’était terriblement dangereux ? Que chaque jour, de valeureux guerriers succombaient sur le champ de bataille, laissant derrière eux tous les êtres qui les aimaient ?

Comment lui dire qu’elle l’aimait ?
Il ne lui en laissa pas le temps. Une division passa près de Frêne dans les jours suivants et il partit avec elle malgré ses douleurs à la jambe, malgré les siens qui tremblèrent de le voir s’en aller au-devant du danger.
Et malgré elle.

Les années passèrent, encore.
Ewein devint un bon soldat, et lorsque les Raïs furent enfin renvoyés hors de Gwendalavir, il rentra chez lui. A Frêne.

Il n’y avait plus de village.

Tous les habitants avaient quitté l’endroit pour se rapprocher des grandes villes, car même si la menace raï n’était plus, il restait encore celle des pillards et des plus désespérés devenus assassins par malheur… Il n’y avait plus rien. Ni maison, ni famille, ni amis. Rien.
Mais… Si, il y avait quelque chose. Toujours au même endroit, toujours fièrement dressé au milieu de nulle part, comme si de rien n’était.
L’arbre.

Son arbre.
Il le reconnut parce que même s’il était bien plus grand, et même s’il était rempli de gens occupés à dévorer un repas chaud, c’était un frêne. Alors, il s’en approcha doucement, partagé entre l’horreur et la fascination, et il allait ouvrir la porte d’entrée lorsqu’une masse lui tomba dessus sans prévenir. Ils roulèrent dans l’herbe humide et son agresseur se retrouva à califourchon sur lui.

- T’es pas marrante, Albina, souffla Ewein en soudant son regard à celui de la jeune fille.
- Et toi, tu t’es fait avoir comme…

Il l’interrompit en se redressant pour l’embrasser passionnément.
Quelques feuilles tourbillonnèrent au-dessus d’eux et se perdirent dans leurs cheveux.

- L’Arbre du Voyageur a besoin d’un gérant.
- Quoi ?
- C’était bien ton rêve, non ? Ce secret que tu m’as confié à propos d’un arbre qui valait mieux qu’une maison… celui-ci vaut bien davantage, puisque c’est une auberge. Alors ?
- Et… ton secret, Albina ? Celui d'enseigner parmi les plus grands Dessinateurs de Gwendalavir ?
- J’avais un rêve de secours, murmura-t-elle avant de l’embrasser à nouveau.

Ils scellèrent un nouveau pacte, ce jour-là.
Il était le grand patron de l’Arbre du Voyageur, mais elle s’occupait de la déco et surtout, elle s’occupait de l’arbre, dessin non figé qui demandait mille et une infimes retouches dont elle avait seule le secret.

Sauf qu’ils ne crachèrent pas, cette-fois.
Ils avaient mieux à faire avec leur salive…



~ ~ ~ ~ ~ ~



- Ewein !

Syndrell sursauta. L’histoire du vieil homme l’avait captivée à tel point qu’elle en avait oublié tout son entourage, dessert compris ; son « invité » en profita pour chiper un morceau de sa part de gâteau avant de se tourner vers la personne qui s’approchait d’eux.

- Ewein, mais qu’est-ce que tu fabriques ?
- Ewein ? Ce… c’est… vous êtes…


Sonnée, Syndrell scruta tour à tour le vieillard sagement assis en face d’elle et la femme qui se planta devant la table. Mains sur les hanches, elle avait un air courroucé qu’un léger sourire adoucissait et une masse de cheveux blancs tombait gracieusement sur ses épaules et dans son dos. Les rides du temps avaient beau se dessiner sur son visage, Albina était toujours une femme magnifique.

- Je parie qu’il vous a embobiné avec son air de chien battu, dit-elle en secouant la tête. Veuillez l’excuser, c’est un conteur de la pire espèce avec qui il ne fait pas bon faire des affaires, encore moins tenir un commerce…
- Je préfère le remercier, si cela ne vous ennuie pas, répondit Syndrell en tournant la tête vers le vieil homme. Merci de m’avoir raconté votre histoire, maître conteur.
- Non, merci à toi, jeune fille, répondit Ewein avec un sérieux soudain qui tranchait avec l’attitude qu’il avait adoptée depuis le début. Bien des personnes auraient accordé leur attention à mes paroles, mais peu d’entre elles m’auraient offert un repas chaud comme tu l’as fait. Tu serais une femme vraiment remarquable si seulement tu n’interrompais pas les gens à tout bout de champ…
- Ewein !
- Ewein !


Trois sourires.
Et Syndrell quitta l’auberge sans débourser un seul sou pour son repas et celui du vieil homme.

Cadeau du patron.






* * *

- Hé !

Syndrell fronça les sourcils et accéléra l’allure. Ses bottes et celle de l’homme qu’elle poursuivait claquaient sur les tuiles encore mouillées par la dernière averse ; s’engager dans une course-poursuite sur les toits par ce temps était probablement insensé mais la marchombre était têtue autant que tenace : elle n’abandonnerait pas avant lui.

Sans ralentir le rythme, elle bondit dans les airs pour se réceptionner souplement sur les tuiles branlantes d’une charpente voisine. L’une d’entre elle glissa soudain, trop tard ; Syndrell était déjà loin. Sur les traces de son voleur de bourse, elle volait de toit en toit et réduisait considérablement l’écart entre eux. Plus que quelques secondes et…

… il se retourna soudain, la prenant par surprise, et elle n’évita sa lame surgie d’un repli de sa cape que par un réflexe ; la seconde suivante, le poignard de Miss dansait au bout de sa main et rencontrait l’acier ennemi dans un chuintement, qui trouva son écho dans le murmure de stupeur qui parcouru la petite foule de curieux attroupés dans la rue. Une inconnue se battait en duel avec le célèbre Trompe-l’œil sur les toits de Suyan !

Le spectacle était à couper le souffle…




* * * A suivre * * *

__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 20/10 au 03/11]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: Ames Vagabondes [Terminé]   Mar 17 Jan 2012, 00:43

- Hé !

Syndrell fronça les sourcils et accéléra l’allure. Ses bottes et celle de l’homme qu’elle poursuivait claquaient sur les tuiles encore mouillées par la dernière averse ; s’engager dans une course-poursuite sur les toits par ce temps était probablement insensé mais la marchombre était têtue autant que tenace : elle n’abandonnerait pas avant lui.

Sans ralentir le rythme, elle bondit dans les airs pour se réceptionner souplement sur les tuiles branlantes d’une charpente voisine. L’une d’entre elle glissa soudain, trop tard ; Syndrell était déjà loin. Sur les traces de son voleur de bourse, elle volait de toit en toit et réduisait considérablement l’écart entre eux. Plus que quelques secondes et…

… il se retourna soudain, la prenant par surprise, et elle n’évita sa lame surgie d’un repli de sa cape que par un réflexe ; la seconde suivante, le poignard de Miss dansait au bout de sa main et rencontrait l’acier ennemi dans un chuintement, trouvant son écho dans le murmure de stupeur qui parcouru la petite foule de curieux attroupés dans la rue. Une inconnue se battait en duel avec le célèbre Trompe-l’œil sur les toits de Suyan !

Le spectacle était à couper le souffle…



* * *


Bon, d’accord.
Il y avait mieux, comme saison, que l’hiver pour se lancer dans l’exploration d’un Empire. Mais Syndrell avait beau être enrhumée, elle ne parvenait pas à regretter d’avoir entrepris son voyage à pied. Certes, elle avançait bien moins vite qu’à cheval, et au train où allaient les choses, elle allait devoir investir prochainement dans une nouvelle paire de bottes. Ainsi que dans une nouvelle cape. En fait, les vêtements qu’elle portait faisaient leur dernier voyage…

Néanmoins, la contrainte avait du bon. Pour l’avoir empruntée de nombreuses fois, elle connaissait bien la route bordant Ombreuse, celle qui traversait Al-Far et qui se perdait dans les sauvages plateaux d’Astariul, pourtant elle avait l’impression de découvrir cette partie de Gwendalavir pour la première fois. L’Arbre du Voyageur lui avait permis de réaliser l’immense différence d’angle de vue qui sépare le cavalier du simple piéton, et rien que pour cela, elle était heureuse.

Assise en tailleur au sommet d’un énorme rocher qui trônait seul au milieu de la plaine, les fesses réchauffées par la pierre que quelques timides rayons du soleil d’hiver venaient caresser en ce début d’après-midi, la jeune femme lisait la courte missive de Ciel.




Ma Syndrell,

Où es-tu ? Voilà bientôt trois semaines que tu as disparu et nous désespérons d’avoir de tes nouvelles. Je t’en prie, dis-moi que tu ne t’es pas encore fourrée dans un horrible traquenard et que tu vas bien…


Syndrell leva les yeux, dérangée par les pépiements incessants de l’oiseau voyageur qui lui avait pratiquement atterri sur le crâne. Elle était sidérée que si son ami ne savait pas où elle se trouvait exactement, l’animal, lui, n’ait eu aucun mal à lui porter son courrier.


…nous, ça peut aller. Mais Owel nous a fait déménager trois fois en deux jours. Est-ce qu’il se passe quelque chose que j’ignore ? Mon fichu marchombre de beau-frère ne veut rien me dire. Je sais, pourtant, que sa précipitation n’est pas anodine. Je te préviens, si tu ne me réponds pas aussitôt cette lettre entre tes mains, je me débrouille pour te rejoindre, où que tu sois – et tu sais que j’en suis capable.

Garde-toi, ma belle.
Et réponds-moi vite…



Du bout des doigts, Syndrell effleura pensivement la rose blanche qui tenait lieu de signature au message du Dessinateur. Elle était soulagée de le savoir en sécurité, même s’il était évident que sous la bonne garde d’Owel, les Kern ne risquaient rien.

Après la trahison de Blanche, elle avait immédiatement contacté le compagnon de Zéphyr . Ils avaient imaginé leur rencontre selon d’autres circonstances, mais Syndrell avait été séduite par le jeune homme. C’était un marchombre très différent de tous ceux qu’elle avait pu rencontrer jusqu’alors, toutefois un lien de confiance et d’amitié s’était tissé entre eux et il n’avait guère fallu d’explications détaillées à Owel pour qu’il saisisse l’enjeu de la situation. Il lui avait promis de mettre Ciel et sa famille à l’abri, et de veiller sur eux jusqu’à son retour…

Organiser la planque de la famille n’avait pas été le plus difficile : c’est plutôt de convaincre son ami de rester sur place qui avait demandé à Syndrell un trésor de patience, en plus d’une volonté à toute épreuve. Après ce que Ciel avait vécu à Fériane, il n’était pas question qu’il se jette à nouveau au-devant du danger. En outre, c’était un voyage qu’elle se devait d’accomplir seule, même si elle n’avait pas su en expliquer les raisons au Dessinateur.

Elle était donc soulagée de voir qu’il n’y avait aucune rancune dans les paroles de Ciel, et fermement décidée à lui répondre dès sa prochaine halte dans un village ou une auberge-relais ; plus que quiconque, il était capable de la retrouver sans avoir aucune idée de l’endroit où elle se trouvait, or elle ne voulait surtout pas que son ami ne risque sa vie encore une fois.

Un coup de vent manqua de lui arracher la missive des mains et la jeune fille la replia aussitôt avant de la glisser dans sa besace. Saisissant son arc, elle glissa à bas du rocher et se remit en route, suivie par le petit oiseau aux plumes rouges et oranges qui prit un peu d’altitude en sifflotant joyeusement. Il ne la quitterait pas avant d’avoir une nouvelle mission à accomplir, aussi Syndrell se lança-t-elle dans une foulée rythmée sans plus attendre.
Elle avait un ami à rassurer…



* * *


La dernière fois que Syndrell avait traversé le village de Suyan, son vœu le plus cher venait de se réaliser. Emue, la jeune femme s’arrêta aux abords des premières maisons, les yeux fixés sur la route qu’elle avait empruntée dans les bras de Liam – l’homme qu’elle aurait un jour pu appeler « père », si seulement le hasard en avait voulu autrement. Mais elle ne regrettait plus cet épisode incroyablement lumineux qui avait traversé sa vie comme une étoile filante. Miss lui avait appris à regarder devant, non derrière elle.

Toutefois, Suyan était plus grand que dans son souvenir. Loin d’être aussi importante qu’Al-Far, la bourgade avait pratiquement doublé en seulement dix ans et Syndrell s’égara un petit moment dans le dédale de ruelles qui se croisaient et s’entrecroisaient sans fin. C’est donc tout à fait par hasard qu’elle tomba sur les organisateurs d’un tournoi d’adresse. Préoccupée par des lieux que sa mémoire peinait à lui retranscrire fidèlement, elle les vit sans les voir ; eux, en revanche, la remarquèrent immédiatement.


- Hé, la belle, viens donc t’inscrire !

Syndrell s’arrêta. L’homme qui l’avait apostrophé avait de faux airs de Faldor. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle porta instinctivement la main au fourreau de cuir qui contenait le poignard de Miss. Presque aussitôt, elle se rendit compte de l’idiotie de son geste et laissa retomber son bras dans un sourire.

- Je ne suis pas intéressée. Une autre fois, peut-être…
- Pas intéressée, avec ça ?


D’un geste du menton, il désignait le carquois qu’elle portait dans le dos. Hochant la tête, Syndrell s’empressa donc de nuancer sa réponse.

- Disons que je ne suis pas intéressée pour l’instant, mais si tu m’indiques où je peux trouver Torn, je suis prête à tenter l’expérience.
- Tornac ? Le maître ébéniste ? Tu trouveras son atelier deux rues plus loin, juste à côté de l’herboristerie. Alors, quel nom dois-je inscrire pour le tournoi ?
- Drell
, répondit Syndrell en songeant à la façon dont Ylléna l’appelait.

Penché sur son registre, l’homme haussa un sourcil.

- Drôle de nom pour…

Lorsqu’il leva la tête, elle avait déjà disparu.

- … une vagabonde, acheva-t-il, sidéré.



* * *


La planche qu’il était en train de raboter était tout ce qu’il y a de plus simple, pourtant les mains qui maniaient la lame étaient d’une précision extrême, et rendaient le travail fascinant. Mais pour l’artisan, il s’agissait avant tout d’un travail fastidieux ; tout à son travail, Tornac ne se rendit pas compte de la présence de Syndrell sur le pas de sa porte. Posant un doigt sur ses lèvres, cette dernière fit signe à la fillette assise près de son père de garder le silence, accompagnant son geste d’un clin d’œil qui fit sourire l’enfant.

Tornac aussi avait changé. Tout comme cette ville, il avait vieilli ; ses cheveux étaient parsemés de mèches argentées et il portait désormais la moustache, mais le plus frappant restait sa carrure : dix ans plus tôt, elle avait quitté un jeune gringalet, et voilà qu’elle retrouvait un véritable colosse !


- Tu as grandi, Torn.

L’homme sursauta, mais moins de stupeur que d’étonnement en entendant un nom tout droit surgi du passé. Lorsqu’il leva les yeux vers elle, cependant, Syndrell reconnut le Torn de son enfance. Il se leva, indécis, troublé, et la détailla de la tête aux pieds.
Subjugué.


- Et toi, tu as embelli… oh, bon sang de bois !

Rejetant ses outils, il traversa la distance qui les séparait et serra dans ses bras celle qui fut pour un temps trop court la fille adoptive de son frère aîné. D’ordinaire peu réceptive à ce genre de signe d’affection, Syndrell lui rendit son étreinte avec émotion. Elle se dégagea néanmoins la première et éclata de rire tandis qu’il la détaillait à nouveau avec un effarement non feint.

- Quoi, j’ai changé à ce point ?
- Tu t’es métamorphosée, oui ! La chenille un peu gauche est devenue un remarquable papillon…
- Un papillon n’est jamais qu’une chenille avec des ailes,
rétorqua Syndrell.

L’ébéniste secoua la tête. Dix ans sans se voir, et elle était telle que dans son souvenir : mystérieuse, étonnante, intrigante même, et belle – non, plus encore ! Lorsque Liam la lui avait présentée pour la première fois, il était tombé amoureux de ses cheveux. De ses cheveux seulement ! Près de vingt ans les séparaient, et puis à l’époque, il était déjà fiancé à la remarquable femme qui lui avait donné depuis pas moins de huit enfants… Mais Torn avait été l’une des rares personnes qui aient aimé, et non pas rejeté, la petite fille aux cheveux bleus et aux yeux d’or.

Voilà pourquoi elle était revenue le voir, après tout ce temps. Non pas qu’elle l’ait décidé ; ce voyage n’était pas n’importe quel voyage, Syndrell en était convaincue. C’était une aventure, une grande et belle aventure, et elle avait accepté pour tout guide ce petit vent du hasard qui l’accompagnait depuis sa naissance. Peu lui importait qu’il lui ait joué de sales tours ; elle lui faisait confiance parce qu’elle vivait ainsi, dans le présent, un présent qui se trouvait être dans l’atelier d’un ami d’enfance…


- Je te présente Lularie, ma septième perle.
- Sur combien ?
- Huit !


Emerveillée, Syndrell s’accroupit pour se placer à la hauteur de la petite fille aux jolies boucles blondes.

- Salut, Lula !
- Salut madame ! Comment tu t’appelles ?
- Syndrell.
- Tu connais Trompe-l’œil, Syndrell ?
- Hélas non. Qui est-ce ? Un ami à toi ?


La fillette éclata de rire et Syndrell se redressa. Profitant de ce qu’elle faisait connaissance avec sa fille, Torn avait sortit deux verres d’un placard fabriqué main. Il les posa sur la planche et déboucha une bouteille de vin de noix.

- Est-ce qu’il n’est pas un peu tôt pour ça ?
- Il n’y a pas d’heure, ici, pour trinquer avec un ami.


Il lui tendit un verre qu’elle accepta sans discuter davantage, vaincue par l’expression de bonheur pur qui transparaissait sur les traits de Torn. Ils trinquèrent, donc, puis discutèrent.
Longtemps.

Lorsque Torn lui annonça s’être inscrit au petit tournoi d’adresse, Syndrell sourit.


- On m’a également… fortement conseillé de me prêter au jeu, alors que je cherchais désespérément ta tanière !
- Bien !
s’exclama l’ébéniste en s’étirant. Et si nous allions mesurer nos forces ? Je me suis laissé dire que le vainqueur empochera une bourse pleine comme après trois mois de salaire…

Moins séduite par la récompense que par l’envie de se dégourdir un peu les muscles, Syndrell emboîta le pas à son ami. Ils étaient suivis par toute sa petite tribu, soit huit gamins âgés de six à seize ans qui venaient soutenir leur père ; autant dire qu’ils ne passaient pas inaperçus dans les rues de Suyan !

En chemin, Syndrell en profita pour questionner Torn au sujet de ce mystérieux Trompe-l’œil dont Lularielle lui avait parlé. Elle s’était attendue à ce qu’il s’agisse d’un compagnon de jeu imaginaire, mais la réaction de l’artisan réussit à piquer sa curiosité.


- Tu n’as donc jamais entendu parler de cet homme ?
- Torn… je ne savais même plus où se trouvait ta maison !
- Bon sang de bois, c’est vrai que tu n’es pas de là ! Excuse-moi, mais tu sais, c’est un peu comme si tu n’étais jamais partie…


L’intervention de Lularie permit à Syndrell de cacher son trouble. Après l’assassinat de Liam et de Sineidin, Torn avait cherché la fillette pour la recueillir chez lui – pour élever sa nièce comme sa propre fille. Mais lorsqu’il était arrivé à la ferme dévastée, plus de Syndrell. Il l’aurait crue morte si seulement un vieil homme complètement déluré n’était apparu un jour dans son atelier, comme par enchantement, simplement pour lui signifier que la petite était toujours en vie et qu’elle se trouvait chez lui. C’était alors tout ce qui importait à l’ébéniste ; que Syndrell soit heureuse, où qu’elle puisse se trouver…

Voilà pourquoi il ne cachait pas son émotion de la retrouver, après tant d’années. Mais Syndrell, si elle n’était plus une âme en peine, avait parfois du mal à contrôler ses émotions et l’affection de Torn la mettait mal à l’aise ; heureusement, la petite main de Lularie se glissant dans la sienne lui fournit une échappatoire : elle se mit à sautiller au rythme de la fillette, qui trouva cela très amusant, et bientôt l’une et l’autre riaient aux éclats.


- Alors, ce Trompe-l’œil ? insista néanmoins la marchombre entre deux cris de guerre que les enfants reprenaient en cœur derrière elle, qui est-ce ?
- Un fantôme. Un rejeton de Raï aussi insaisissable d’un moustique par une chaude nuit d’été, ajouta Torn alors que Syndrell haussait un sourcil surpris. C’est un voleur de la pire espèce qui tourmente les habitants de Suyan depuis près d’un an.
- Un an à voler au même endroit sans jamais avoir été arrêté ?
- Il ne s’agit pas d’un simple tireur de bourse. Ce bougre-là est d’une tout autre classe… Il parvient à subtiliser ce qu’il y a de moins évident à voler, et comme si ce n’était pas déjà suffisant, il se permet de le faire au grand jour, au vu et au su de tous – en particulier de la garde. Il faut le voir crapahuter d’un bout à l’autre de la ville, suivi par ces lourdauds qui ne sont jamais fichus de l’approcher…
- On dirait que tu l’admires.
- Mais je l’admire ! Trompe-l’œil est une légende vivante, ici ; les enfants l’imitent dans leurs jeux et les femmes se pavanent dès qu’elles l’aperçoivent. Il y en a même qui laissent traîner quelques objets de valeur à son attention ! Il n’y touche jamais, bien sûr ; ce qu’il aime, c’est la difficulté, la vraie.
- Et pourquoi ce surnom ?
- Trompe-l’œil ? C’est parce qu’il n’est jamais là où on l’imagine. Il se déplace plus vite et plus gracieusement qu’un chat. Et pourtant, l’homme est borgne : un bandeau couvre l’un de ses yeux. Mais il ne se montre jamais véritablement, portant toujours ce capuchon baissé sur son visage. C’est une des raisons pour laquelle il n’a jamais été arrêté. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un habitant de Suyan. Peut-être le croisons-nous tous les jours, sans jamais savoir que c’est notre fameux Trompe-l’œil…

Syndrell méditait sur ces dernières paroles lorsque la petite troupe arriva sur les lieux du tournoi. Aussitôt, le jeune homme aux vagues allures de Faldor s’approcha d’elle, un radieux sourire accroché aux lèvres :

- Je savais bien que tu ne te défilerais pas ! Par quoi veux-tu commencer ? La balle perdue ? L’attrape-mouches ? Le tir à l’arc ?
- Bas les pattes, Jace !
grogna Torn devant tant d’insistance, mais Syndrell le rassura en posant une main sur son avant-bras avant de sourire à Jace.
- Uniquement le tir à l’arc pour moi.
- La même chose.
- Suivez-moi, c’est par ici !


Jace les conduisit jusqu’au champ de tir, qui présentait plusieurs cibles dressées à différentes distances les unes des autres. Comme ils passaient près des jongleurs, Jace s’empara de trois balles qu’il fit danser au-dessus de sa tête, s’attirant les vivats des enfants de Torn – celui-ci marmonna dans sa barbe quelque chose au sujet d’un « jeune pan sans cervelle qui faisait la roue pour épater la galerie », tirant un rire à Syndrell. Celle-ci tira son arc de son carquois et se mit en devoir de l’assembler sous le regard appréciateur de Torn.

- Une belle arme ! Je peux ?

Syndrell lui tendit l’arc et Torn s’en empara pour l’ausculter avec la maîtrise de l’expert. Ses mains glissaient sur l’arme, empreintes de la même délicatesse qu’avec la planche qu’il était en train de raboter à son arrivée dans l’atelier.

- Du bois noir… extrêmement rare, réputé aussi solide que le kervalite. J’ignore d’où proviens cette arc mais…

Il le lui rendit avant d’ajouter d’un air malicieux :

- … ce n’est pas ça qui va m’empêcher de te battre !
- Combien tu paries ?
- Mon arc contre le tien.
- Cette chose immense ? Je n’arriverai même pas à le bander de moitié !
- Ah ! Tu renonces, alors ?


Frondeuse, Syndrell passa devant Torn et se plaça devant la première cible. Elle tendit la main dans son dos, tira une flèche de son carquois, l’encocha, visa, tira. Deux secondes, peut-être trois… c’est le temps qu’avait duré son geste. Sans prendre la peine de vérifier si elle avait fait mouche, la marchombre se tourna vers l’ébéniste ; ses yeux d’or flamboyaient.

- A ton tour, monsieur le professionnel !

Incapables de réagir, Torn et Jace fixaient la flèche qui vibrait encore en plein centre de la cible.



* * *



- Un marché est un marché, insistait Torn. Tu as gagné… non, tu as littéralement battu tous les records de Suyan depuis que ce tournoi existe.
- Puisque je te dis que j’ai bien assez du mien ! Que veux-tu que je fasse de deux arcs, dont un que je n’arrive pas à utiliser tant il est grand ?
- Tu mérites une récompense.
- La voilà, ma récompense,
rétorqua Syndrell en désignant la bourse qui pesait à sa ceinture.

Jace ne s’était pas moqué d’elle : il y avait bel et bien de quoi subvenir à ses besoins pour les trois mois à venir, au moins ! Sa victoire avait été saluée par les habitants de Suyan et la jeune femme avait eu toutes les peines du monde à s’éclipser en compagnie de son ami.

Ils remontaient à présent la grand rue pour regagner l’atelier de Torn et fêter dignement un exploit dont l’ébéniste, s’il n’en était pas l’auteur, était réellement fier. Il ne regrettait pas le moins du monde d’avoir perdu et tenait absolument à offrir quelque chose à Syndrell en gage de sa parole. Son arc n’était effectivement pas adapté à la petite taille de la jeune femme, mais il songeait à quelque chose de bien plus…


- Qu’y a-t-il ?

Syndrell venait de se figer sur place, comme frappée par la foudre.

- Ma bourse…

Elle souleva un pan de sa cape, laissant apparaître sa ceinture… vide. Plus de récompense. Plus de bourse… alors qu’elle y était attachée moins d’une minute plus tôt ! Vive comme l’éclair, la marchombre se retourna, juste à temps pour voir disparaître une ombre au coin de la rue.

Elle s’élança aussitôt, ignorant l’appel de Torn. Lorsqu’elle tourna à l’angle de la rue, elle ralentit l’allure, puis s’arrêta. Personne. Secouant la tête, Syndrell recula d’un pas, puis de deux… s’élança à nouveau. Droit vers le mur de la maison qui lui faisait face. Au tout dernier moment elle bondit, et ses doigts crochetèrent la gouttière au moment où Torn débouchait à son tour dans la rue
.


- Syndrell !
- J’en ai pour une minute,
[color=darkblue] répondit-elle en se hissant souplement sur le toit.

Ses yeux tombèrent sur la silhouette qui avançait tranquillement, un peu plus loin. Grande et encapuchonnée. Voleuse de bourse.

- Trompe-l’œil… souffla-t-elle en le prenant en chasse.

Surpris, ce dernier pivota vers la marchombre et marqua un court temps d’arrêt.
Avant de partir en courant.


- Hé !

Syndrell fronça les sourcils et accéléra l’allure. Ses bottes et celle de l’homme qu’elle poursuivait claquaient sur les tuiles encore mouillées par la dernière averse ; s’engager dans une course-poursuite sur les toits par ce temps était probablement insensé mais la marchombre était têtue autant que tenace : elle n’abandonnerait pas avant lui.

Sans ralentir le rythme, elle bondit dans les airs pour se réceptionner souplement sur les tuiles branlantes d’une charpente voisine. L’une d’entre elle glissa soudain, trop tard ; Syndrell était déjà loin. Sur les traces de son voleur de bourse, elle volait de toit en toit et réduisait considérablement l’écart entre eux. Plus que quelques secondes et…

… il se retourna soudain, la prenant par surprise, et elle n’évita sa lame surgie d’un repli de sa cape que par un réflexe ; la seconde suivante, le poignard de Miss dansait au bout de sa main et rencontrait l’acier ennemi dans un chuintement, trouvant son écho dans le murmure de stupeur qui parcouru la petite foule de curieux attroupés dans la rue. Une inconnue se battait en duel avec le célèbre Trompe-l’œil sur les toits de Suyan !

Le spectacle était à couper le souffle…



* * *


Il était plutôt doué, pour un voleur, mais Syndrell n’avait pas dis son dernier mot. Et s’il n’était pas question d’utiliser sa greffe en plein jour, elle avait bien d’autres ressources ! Se laissant tomber sur les mains, elle balança ses jambes et faucha celles de son adversaire, qui perdit l’équilibre et s’écroula sur l’arête de la toiture.

La jeune femme l’empoigna par le col de sa cape et s’apprêtait à faire tomber le capuchon lorsque Trompe-l’œil lui jeta quelque chose au visage. Mue par un réflexe, Syndrell se protégea de ses bras et la petite fiole se brisa contre eux, répandant un liquide douteux qui brûla le tissu en dégageant une fumée verdâtre.

Le voleur profita de cette diversion pour filer.
A nouveau sur ses talons, Syndrell sentit l’agacement la tenailler. Elle était tout à la fois vexée de n’avoir pas senti ce fils de Raï la soulager de sa bourse pleine, et frustrée qu’il ait ruiné sa seule et unique chemise. Il allait payer cher cet affront, foi de marchombre !

En contrebas, les passants suivaient tant bien que mal la course-poursuite. Torn avait même encoché une flèche dans son arc dans un geste dérisoire qui toucha néanmoins Syndrell, mais Trompe-l’œil accéléra encore l’allure, bondissant d’un toit à l’autre avec une aisance presque déconcertante, et ils semèrent bientôt leurs spectateurs.

Décidant qu’il était temps d’en finir, Syndrell allongea sa foulée, prit appui sur le versant d’une cheminée et bondit. C’était un saut prodigieux, aux limites du concevable, aux frontières de l’envol, et Trompe-l’œil s’y laissa prendre ; il tourna la tête, l’espace d’un bref instant, pour assister à cet exploit, et ralentit sensiblement l’allure…

.. elle lui tomba dessus, le fauchant de plein fouet dans son élan, et ils roulèrent ensemble sur les tuiles inégales avant de s’écraser dans la ruelle, au beau milieu d’un amas de tôles froissées et de caisses de bois. Et cette fois, le célèbre voleur de Suyan ne s’en releva pas immédiatement. Il roula dans la poussière en toussant, se redressa en chancelant et dû s’appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Debout en face de lui, bras croisés sur la poitrine, Syndrell patientait.


- C’est bon ? lança-t-elle lorsque Trompe-l’œil leva la tête vers elle. Tu as finis de jouer ? Je peux récupérer ma bourse, où tu veux encore essayer de me battre à la course ?

Les paroles n’étaient pas tendres mais Syndrell avait parlé d’une voix douce, et le voleur sembla surpris. Elle le sentit hésiter.

- Je veux bien remettre la bourse en jeu et te défier au tir à l’arc. Si tu la veux, tu devras la remporter à la loyale.

- Inutile. Tu es l’archère la plus douée qui soit passée par Suyan depuis bien longtemps !

Syndrell plissa les yeux. Cette voix…

- Qui es-tu ?

Trompe-l’œil scruta un instant le silence qui accueillit la question de Syndrell ; le brouhaha des habitants de Suyan était encore loin. Dans un soupir résigné, il leva la main vers son visage et d’un geste vif, rabattit le capuchon en arrière, dévoilant une masse impressionnante de tresses blondes. Syndrell écarquilla les yeux.

- Nom d’une chiure de mouche !

- Surprise ?

C’était peu de le dire ! Syndrell avait poursuivi puis combattu cet homme sans jamais se douter qu’il pouvait s’agir d’une femme… Pourtant, son fameux voleur était une voleuse. Qui avait une crinière de lion et une férocité de lionne.

Les deux femmes se jaugèrent quelques secondes en silence, chacune détaillant l’autre avec une franche admiration. Puis Syndrell tendit une main vide.


- Syndrell Ellasian.

Trompe-l’œil n’hésita pas, cette fois, et serra la main offerte avec force.

- Erhuin Z’il Tarhan. Désolée pour…

D’un geste du menton, elle désignait les manches trouées de Syndrell, qui haussa les épaules, toute colère oubliée.

- Qu’est-ce que c’était, au juste ?
- Acide Brûlant. D’ailleurs, si tu n’avais pas d’aussi bons réflexes, tu porterais désormais le même bandeau que moi !
- J’ai eu de la chance. Tu es plutôt douée…
- Toi aussi.


Un silence. Et puis…

- Si je te rends ta bourse, tu acceptes de ne pas vendre la mèche à mon sujet ?
- J’accepte même si tu ne me la rends pas.

Mais Erhuin lui lança son bien, que la marchombre rattrapa au vol.

- Garde-là. Je n’en ai pas besoin, de toute façon.
- Je vois. Le jeu vaut davantage que la chandelle…


Elles échangèrent un long regard, complices, puis Erhuin rabattit son capuchon et se hissa – un peu plus douloureusement, cette fois – sur le toit.

- Lorsque tu en auras assez de jouer au voleur, viens donc faire un tour du côté d’Al-Chen. Là-bas, tes talents risquent fort d’être appréciés à leur juste valeur…

A mille lieues de comprendre le sous-entendu de telles paroles, Trompe-l’œil hocha néanmoins la tête avant de disparaître, une poignée de secondes seulement avant que Torn ne déboule dans la ruelle, suivit de près par la moitié de Suyan. Apercevant Syndrell au milieu des débris de caisses et de tôles, l’ébéniste se précipita vers elle.


- Tu n’as rien ? s’inquiéta-t-il en la découvrant couverte de poussière et les manches de sa chemise en lambeaux.
- Si ! J’ai récupéré ma bourse, sourit Syndrell en soupesant son gain.
- Et trompe-l’œil ? demanda-t-on parmi la foule de curieux.

La marchombre prit le temps d’attacher la bourse à sa ceinture puis de s’épousseter avant de répondre d’un ton léger :

- Il m’a échappé. Tu avais raison, Torn : cet homme est une véritable légende !

- Trompe-l’œil ! Trompe-l’œil ! scandèrent les enfants, heureux que leur héros ait une fois de plus triomphé avec brio.


* * *


Syndrell embrassa chacun des huit enfants de Torn, remercia l’épouse de ce dernier pour la chemise neuve, et s’arrêta finalement devant son ami.

- Tu es sûre de ne pas vouloir rester un jour de plus ?
- Absolument. J’ai encore du chemin à faire. Merci pour le…
- Il n’y a pas de quoi. Cette trompe se transmet depuis toujours dans la famille ; appartenait à Liam, il est tout à fait normal qu’elle te revienne…


Emue de s’entendre dire qu’elle faisait toujours un petit peu partie de la famille, Syndrell serra Torn dans ses bras puis s’en fut en courant. Elle sauta la barrière qui délimitait un champ puis s’arrêta et, portant la trompe à ses lèvres, sonna son adieu à Suyan.

Debout sur le toit de la tour de garde, une silhouette encapuchonnée regarde s’éloigner la fille aux cheveux bleus tandis qu'un petit oiseau drôlement coloré s'envole vers le sud à tire-d'ailes.


- Al-Chen, hein…




* * * A suivre * * *


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


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MessageSujet: Re: Ames Vagabondes [Terminé]   Sam 21 Jan 2012, 19:03

Elle attend.
Elle attend qu’il vienne.
Qu’il vienne jusqu’à elle.

Jusqu’à elle.



* * *


- Le domaine Dil’Juih ? Oui, c’est un petit peu plus haut, à une heure d’ici environ.
- Merci !


Réajustant son sac sur son épaule, Syndrell sourit à la femme qui venait de la renseigner et se remit en route, suivie par le regard de quelques curieux. Il était rare qu’un voyageur solitaire traverse leur village en direction des hauteurs, surtout à l’approche de l’hiver ; qui était donc cette fille aux cheveux bleus et aux yeux d’or ?

Une personne, en particulier, se posait cette question. C’était un jeune garçon d’environ treize ou quatorze ans qui n’avait pas encore vécu sa poussée de croissance et dont les traits innocents témoignaient de la justesse de son âme d’enfant. Il fixait la vagabonde de ses grands yeux noisette sans pouvoir détourner le regard de sa silhouette disparaissant dans les chapes de brume matinale.



* * *


Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté l’Académie, il faisait beau. C’était un ciel au bleu profond qui régnait au-dessus de sa tête, saupoudré par endroits de quelques légers nuages, cotonneux et blancs comme la neige qui maculait les pics vertigineux de la chaîne du Poll. Timide, le soleil d’hiver luttait de ses rayons pour percer la brume qui stagnait au-dessus du chemin, éclairant une nature figée par le froid mais non moins palpitante de vie.

Syndrell suivait tranquillement le sentier qui serpentait dans les sous-bois. Elle n’était pas pressée. Le domaine Dil’Juih n’allait certes pas prendre la poudre d’escampette, et il y avait trop longtemps qu’elle n’avait pas voyagé sans être trempée par une pluie battante ! Il ne faisait peut-être pas chaud, mais elle était bien, perdue au beau milieu de cette nature si particulière et familière ; elle revenait sur les terres qui l’avaient vu grandir, un an et demi après que Miss l’y ait libérée de son enseignement.

C’était une des raisons pour lesquelles ce voyage était si important à ses yeux. La dernière fois qu’elle était venue dans la région, son maître était avec elle ; il lui semblait à présent qu’une vie entière s’était écoulée depuis. Sans doute parce que tel était le cas… Mais Syndrell ne se perdait pas dans la nostalgie du passé, même si de précieux éclats de souvenirs s’accrochaient à sa mémoire comme les toutes dernières feuilles d’automne à leurs branches.

Au contraire, la petite marchombre s’imprégnait pleinement de l’instant présent. Le nez en l’air, elle humait à la manière d’un petit chat toutes les odeurs qui lui parvenaient et que son odorat de simple humaine lui permettait de reconnaître. Le froid piquait ses narines et l’intérieur de ses poumons mais accentuait la moindre fragrance, depuis celle du bois sauvage à celle des rougeoyeurs qui bordaient la piste.

Pour étonnant que soit cette étrange particularité, elle avait toujours aimé les odeurs. Ses premiers souvenirs en étaient réduits, comme tout à chacun, mais les épices des marchands itinérants qui traversent chaque année la plaine de Shaal, puis les odeurs d’Al-Poll et d’Al-Jeit, premiers signes de différences entre les deux cités, et enfin celles de la soufflerie de son vieil ami avaient forcément contribué à cet amour peu commun pour la nature.

Mais il n’y avait pas que cela. Les odeurs ne suffisaient pas à découvrir, à apprécier, à vivre la nature telle qu’elle s’offre à chaque moment – mais dont nous ne parvenons jamais qu’à entrevoir un bref instant. Syndrell ouvrait grand les yeux et prêtait attention au mélange des couleurs qui s’égayaient devant elle, voulant les contenir toutes alors même qu’il était tout à fait impossible de le faire ; dans ces moments-là, elle enviait Ciel et Kunst, qui savaient si bien s’approprier un petit bout de nature, un fragment de vie, et le reproduire sur une simple feuille de papier. Incapable de s’approcher même vaguement de leur talent, Syndrell immortalisait donc cette nature avec sa mémoire olfactive, visuelle et tactile.

Elle avait ôté ses gants pour mieux sentir la familière rudesse du tronc des arbres sur lesquels elle posait la main. De temps à autre, elle la retirait collante de sève, et son premier réflexe, avant de se rincer les doigts dans l’eau clair – et glaciale – d’un ruisseau sauvage, était de humer le parfum de cette drôle de texture ; boisée, sucrée, elle lui donnait presque envie d’être un ours afin de pouvoir y goûter !

En réponse à ce rêve pour le moins incongru, son ventre se mit à grogner et Syndrell capitula sans discuter. Marcher lui donnait faim. Elle dénicha donc une petite clairière ensoleillée, au milieu de laquelle elle s’installa pour déjeuner. Une fois rassasiée, elle se laissa tomber en arrière, mains croisées derrière la tête, et laissa ses pensées vagabonder au gré des nuages qui défilaient lentement au-dessus d’elle. Très vite, ces derniers prirent la forme que son imagination débordante leur donnait. Elle vit ainsi passer tour à tour une tortue qui poursuivait un chien à trois pattes et un petit dragon qui devint un siffleur, puis une hache…

… Syndrell perçut la présence avant même de l’entendre. Se redressant souplement, elle balaya les fourrés du regard, cherchant à faire la différence entre fausse alerte, simple passant et paranoïa pure. Il était peu probable que Vanora l’ait suivie jusqu’ici mais si la vipère avait appris quelque chose à Syndrell, c’était au moins la méfiance… Et puis le vent décida de lui donner un indice, charriant vers elle une odeur de chèvre. La marchombre se détendit aussitôt et sourit en direction des arbres.


- Tu peux sortir de ta cachette, bonhomme. J’ai justement f…

Un puissant cri de guerre l’interrompit avant qu’elle n’ait eu le temps d’achever sa phrase, accompagnant la silhouette qui jaillit soudain des buissons pour se jeter sur elle, couteau en main.

Syndrell ouvrit de grands yeux ronds. Stupéfaite, elle regarda ce drôle de petit garçon l’attaquer avec toute sa conviction d’enfant, se contentant de l’éviter au tout dernier moment ; saisissant d’une main le poignet armé, elle exécuta une sorte de pas de danse qui les fit tourner et lâcha prise, laissant son « adversaire » revenir à la charge. A nouveau, la jeune femme esquiva l’attaque, puis la suivante, et la suivante encore, jusqu’à ce qu’il s’arrête enfin, de lui-même, pour la jauger avec suspicion.


- Pourquoi tu te bats pas ?
- Et toi, pourquoi est-ce que tu te bats ?


Les yeux noisette flamboyèrent.

- C’est moi qui pose les questions ! s’écria-t-il en agitant son couteau.
- D’accord, d’accord, je vais…
- Qui es-tu ?
- Une fille.
- Ça je le sais ! Qui es-tu vraiment ?
- Une fille.
- Mais réponds-moi !
- C’est ce que je fais…


Amusée par le panel d’émotions qui se succédèrent sur le visage du garçon – colère, doute, agacement, incompréhension –, Syndrell s’assit dans l’herbe, en tailleur. Il n’apprécia pas.

- Lève-toi ! Tu peux pas te défendre comme ça.
- Si.


Pour lui prouver le contraire, il se jeta sur elle ; on aurait dit un petit chat sauvage. Sans s’effrayer le moins du monde, la marchombre attendit qu’il soit sur elle pour courber brusquement le haut de son corps, posant son front sur ses pieds joints tandis que son ventre se plaquait à terre sans que ses genoux ne décollent d’un centimètre du sol. Emporté par son élan, surpris par cette réaction inattendue, le garçon trébucha contre elle et bascula dans son dos. Alors Syndrell déplia sa fine musculature et s’allongea le dos sur lui, un bras retenant ses jambes, l’autre son bras armé.
Il était coincé.


- Tu vois, dit-elle sans l’ombre d’une vantardise, je peux me défendre comme ça.
- Lâche-moi !

Il gesticulait comme un beau diable mais Syndrell avait verrouillé sa prise ; d’une pression des doigts sur son poignet, elle lui fit lâcher le couteau.

- Qu’est-ce que tu vas me faire ?
- Maintenant c’est moi qui pose les questions.
- Mais…
- Pourquoi est-ce que tu veux te battre contre moi ?
- …


Il fit la moue et Syndrell dut se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire. Dans un soupir d’aise, elle s’appuya alors de tout son poids sur lui.

- Hmm… je suis bien, maintenant que j’ai un matelas de fortune. Je vais faire une petite sieste. Tu me réveilles lorsque le soleil atteint les premiers arbres ?
- Lâche-moi ! Laisse-moi partir !
- Si tu pouvais faire moins de bruit, ça m’arrangerait bien…
répondit Syndrell en fermant les yeux.
- Hé ! T’endors pas ! Je veux partir, laisse-moi partir ! Hé !
- Chut…


Le garçon s’arc-bouta sous elle, se contorsionna, gesticula au possible, en vain ; impassible, la fille aux cheveux bleus ne bougeait pas ni ne desserrait son étreinte, à tel point que ses membres commençaient à s’engourdir. Insensible à ses mouvements, la vagabonde avait les yeux clos et une expression tellement paisible sur le visage que l’enfant prit peur ; et si elle s’était réellement assoupie ?

- Hééé ! Vagabonde ! Réveille-toi !
- Je suis réveillée.
- Alors pourquoi tu n’ouvres pas les yeux ?
- Et toi, pourquoi tu ne m’écoutes pas ?
- Quoi ?
- Pourquoi tu ne m’écoutes pas ?
- Je… je ne comprends pas !!


Paupières closes, Syndrell eut un soupçon de sourire et il se figea. Mais lorsqu’il détailla plus soigneusement son visage, il se demanda s’il n’avait pas rêvé…

- Hé !
- Oui ?
- Je ne comprends rien à ce que tu me dis !
- Alors écoute.
- Mais… Mais j'écoute !
- Et qu’est-ce que tu entends ?
- Rien !
- Alors écoute.


Cette fois, c’était à son tour d’être stupéfait. Les grands yeux noisette brillaient de perplexité. Rien ne se passait comme prévu. Pis encore ! Tout s’en allait de travers… Il avait suivi la vagabonde dans l’espoir qu’elle lui livre son secret – parce qu’évidemment, ce n’était pas une vagabonde ordinaire – et voilà qu’elle se mettait à délirer, allongée sur lui ! Ses joues en étaient rouges de frustration.

- Qu’est-ce que je dois écouter ?
- Le silence…


De plus en plus sidéré, l’enfant se tut.
Ecouta.
Soupira.


- D’accord…
- D’accord quoi ?
- Tu as gagné.
- Gagné quoi ?
- Heu… la vie sauve. Je te laisse la vie sauve si tu me lâches.
- Hmmm…Tope-là !


Et Syndrell ouvrit ses yeux d’or pour se relever souplement. Libéré, le garçon roula dans l’herbe, les mains palpant le sol avec fébrilité.

- C’est ça que tu cherches ?

Il leva la tête et écarquilla les yeux en découvrant la fille aux cheveux bleus en train de jongler habilement avec son couteau.


- Je le savais ! s’écria-t-il en s’asseyant. T’es pas une vraie vagabonde !
- Qu’est-ce qui te fais dire ça ?
- Tout !


C’était synthétique, mais Syndrell hocha la tête.

- Et que suis-je, alors ?
- Une… fille.


Cette fois, la marchombre éclata de rire. Il apprenait vite ! Décidant que l’enfant était plus à même de l’écouter sans vouloir à tout prix la déchiqueter avec son couteau, elle s’assit dans l’herbe, à côté de lui.

- Comment tu t’appelles ?
- Nam.
- Enchantée, Nam ; moi c’est Syndrell.


Elle lui tendit sa main, qu’il serra avec une incrédulité qui l’amusa tout autant que sa remarque :

- T’es bizarre !
- Tu trouves ?
- Ben… déjà, tes cheveux, et tes yeux.
- Et des cheveux et des yeux marrons, c’est pas bizarre, peut-être ?


Voilà qui méritait réflexion ! Mais Nam n’entendait pas perdre le fil de son argumentation.

- Et puis tu vas dans le nord, toute seule.
- Rien ne m’oblige à m’y rendre accompagnée.
- D’accord, mais tu sais te battre ; t’es une guerrière !
- Je ne me suis battue, c'est toi qui m'a sauté dessus...
- Et quand tu parles…
- Oui ?
- Ben… t’es bizarre.


Syndrell sourit. Un point pour lui !

- Peut-être… mais toi aussi, tu es bizarre.
- Moi ?
- Pour commencer, tu attaques les gens sans raison.
- C’était pour vérifier…
- Et puis quand tu poses des questions, tu n’écoutes pas les réponses.
- Je n’écoute pas les réponses bizarres.
- Tu as tort ; ce sont les plus jolies.


Nam fronça le nez. Un point pour elle…

- Où tu vas ?
- Dans le nord.
- Oui mais où ça ?
- Dans un élevage de chevaux.
- Tu veux acheter un cheval ?
- A ton avis ?
- Ben… c’est aussi pour ça que tu es bizarre. Un guerrier sans cheval, c’est pas un vrai guerrier.
- J’en avais un, avant.
- Avant quoi ?
- Avant…


Une étoile d’or se perdit dans un océan noisette.
Regard échangé.
Partage.


- …avant que je devienne vagabonde.



* * *


Le soleil déclinait à l’horizon lorsque Syndrell reprit sa route. Présenter Nuance à Nam avait pris tout l’après-midi, sans doute parce que le garçon s’était montré extrêmement curieux et intéressé. Il lui rappelait Lyke et malgré tout, elle lui avait rendu son couteau ; le jeune berger en avait besoin pour manger et puis, dans le rôle du méchant, il n’était pas très convaincant.

Mais en cette saison la nuit tombait vite, et lorsque le grondement lointain du tonnerre lui parvint, la marchombre décida d’accélérer l’allure. Il y avait aimer la nature et aimer la nature ; passer une nouvelle nuit dehors, sous la pluie, ne lui disait rien, et puisque sa destination n’était pas loin…

A l’approche de l’orage, un vent puissant se leva, hurlant dans les arbres et bousculant la jeune femme. Elle avait rabattu son capuchon pour protéger son visage de sa morsure et avançait courbée en deux ; désormais, elle sentait pleinement dans la peau d’un vagabond ! C’est toutefois avec soulagement qu’elle aperçut enfin, parmi les ombres mouvantes de la nuit, les lumières du Domaine Dil’Juih. Une seule des quatre ou cinq bâtisses était allumée, c’est donc vers elle que Syndrell se dirigea tant bien que mal alors que dans son dos les éclairs striaient le ciel avec acharnement.

L’aboiement puissant d’un chien salua les quelques coups frappés contre le battant et elle n’eut pas à attendre plus longtemps pour que ce dernier s’ouvre sur un homme de haute stature.


- Maître Dil’Juih ?
- Oui ?


Un coup de vent manqua d’emporter Syndrell, qui se rattrapa au montant de la porte d’une main tandis que l’autre maintenait le capuchon rabattu sur sa tête.

- Je suis venue acheter un cheval, je vous ai fait parvenir un mot pour annoncer mon arrivée mais j’ai été retardée en chemin…
- C’est vous, Drell Kern ! Entrez, entrez donc !


Syndrell s’engouffra à l’intérieur, happée par une vague de chaleur, de lumière et de…bave. L’énorme chien aux longs poils gris lui avait sauté dessus sans prévenir et lui souhaitait la bienvenue de sa langue joyeuse.

- Tchak, assis !

L’animal obéit aussitôt, s’asseyant sur son arrière-train sans cesser de regarder la nouvelle venue. Sa queue en panache remuait en rythme avec le balancement de sa langue.

- Affectueux mais pas méchant…
- J'avais remarqué, oui !
s’exclama Syndrell en s’essuyant le visage.

Johan Dil’Juih sourit. C’était un homme aux traits avenants, marqués par le rude climat du nord ; l’âge avait commencé à clairsemer ses cheveux noirs de mèches grises, au niveau des tempes, lui donnant un air sérieux que des yeux d’un bleu lumineux adoucissaient considérablement. La main qu’il tendit à Syndrell était large et calleuse, le travail y ayant laissé son empreinte, et celle de la marchombre disparut entièrement dans cette solide poigne qu’ils échangèrent.

- Encore quelques minutes et vous vous retrouviez trempée de la tête aux pieds !
- C’est le cas depuis que j’ai quitté Al-Far.
- Vous avez fait tout ce chemin à pied ?
- C’est bien ce qui me mène à vous : il me faut un cheval…


Intrigué par cette drôle de petite personne, Dil’Juih l’invita à partager son repas, qu’il entamait tout juste lorsqu’elle avait frappé à sa porte. Pas de femme ni d’enfants ; l’éleveur vivait seul avec son chien et quelques palefreniers qui étaient en ce moment à Al-Poll pour affaires.

- Ils sont plus doués que moi pour la finance, expliquait-t-il entre deux bouchées de pain et de fromage. Mon univers à moi se résume au domaine et aux chevaux qui l’occupent…
- Combien sont-ils ?
- Je ne compte pas moins de quarante-huit têtes ! Et deux de plus pour le printemps, si j’en crois le ventre de certaines... Je vous les présente tous demain. Mais avant cela, j’aimerais en savoir davantage sur votre demande. Que cherchez-vous exactement ?
- Un cheval.
- D’accord, d’accord, mais y a-t-il une préférence pour un entier ? Un hongre ? Une jument ? Que vous faut-il, finalement ?
- Un cheval.
- Ah…


Dil’Juih, qui n’en était pas à son premier client, hocha la tête. Un cheval… très bien. Après tout, ils s’occuperaient des détails plus tard…


* * *


Dans son rêve, Syndrell était entourée d’une foule de gens. Leurs cheveux étaient aussi bleus que les siens et ils l’accueillaient chez eux en amie ; c’était un très beau rêve, dans lequel un homme se détachait au cœur de la vague humaine, parce qu’il lui avait des cheveux verts…

La marchombre s’éveilla en murmurant le nom de Dolce.
Stupéfaite, elle resta un moment allongée, les bras le long du corps, fixant les poutres du plafond de sa chambre sans vraiment les voir. Et puis des éclats de voix, à l’extérieur, la firent enfin réagir. Elle se glissa hors de la chaleur de son lit pour faire une rapide toilette à l’eau froide, avant de s’habiller en vitesse, des bottes jusqu’à la cape dont elle noua le col pour se protéger du froid.

Elle dévala l’escalier grinçant à toute allure, traversa la maison silencieuse et se retrouva dehors. Immédiatement, le vent l’accueillit en l’enveloppant d’une brusque bourrasque ; au nord, une barrière de nuages noirs s’amoncelait, descendant des hauteurs pour recouvrir la plaine. Les premières neiges arrivaient.

Tout en nouant ses cheveux pour qu’ils cessent de lui revenir dans la figure, Syndrell se mit en quête de son hôte, guidée par les aboiements de Tchak, et le trouva enfin sur le seuil d’une des cinq écuries attenantes à la maison. Il tenait un cheval par la bride et semblait dans tous ses états…


- Tout va bien ? s’enquit Syndrell en s’approchant tandis que Tchak lui faisait la fête en bondissant joyeusement tout autour d’elle.
- Une de mes bêtes s’est enfuie ! Le vent a brisé une barrière dans le paddock arrière et Vagabond s’est échappé ! Misère de misère, et dire que mes gars sont tous à la ville… mais… qu’est-ce que vous faites ?

La marchombre s’était juchée sur le cheval qu’il tenait en main – un pur-sang alezan qui répondait au nom de Mahonne. Syndrell l’avait reconnu immédiatement, tant son hôte lui avait vanté les mérites de son favori.

- A quoi ressemble-t-il ?
- C’est un frison… mais vous ne pouvez pas y aller comme ça ! Il n’est pas sellé et une sacrée tempête s’annonce !
- Par où est-il parti ? Quand ?
- Vers les montagnes, il y a dix bonnes minutes…

Syndrell talonna Mahonne, qui bondit aussitôt et s’élança bousculant Dil’Juih au passage, franchissant la barrière brisée, ignorant le vent qui s’acharnait sur eux. Les étriers n’étaient pas réglés à sa hauteur mais elle ne prit pas le temps de les ajuster. Elle conduisait Mahonne à travers la plaine, droit vers les montagnes qui disparaissaient derrière la brume et les nuages.

Elle ne mit pas longtemps à repérer le fugueur.
Il galopait un peu plus loin sur sa droite, suivant la ligne des arbres qui délimitaient deux prés, tout heureux de la bêtise qu’il venait de commettre. Syndrell se redressa sur sa selle pour l’admirer dans son état le plus beau qui soit : la liberté. Le cheval n’avait pas meilleure parure.
Mais il avait un domaine, une « maison » qui l’attendait et dans laquelle il était à la fois en sécurité, nourri et choyé. Si la barrière n’avait pas cédé, sans doute serait-il resté sagement dans son paddock.
Sans doute…

La jeune femme encouragea Mahonne à la voix, le pressant d’accélérer l’allure, et l’écart commença à se réduire entre les deux chevaux. Elle ne quittait pas le frison des yeux, appréciant la puissante musculature qui jouait sous le poil aussi foncé que le ciel devant eux, admirant l’allure noble dont il ne se déprenait pas malgré la vitesse et les arabesques de sa crinière qui dansait dans le vent au rythme de son galop.

Manœuvrant habilement Mahonne, Syndrell prit l’étalon par la gauche et lui coupa la route, le forçant à s’arrêter. Vexé, il s’éloigna en trottant, les naseaux dilatés et le regard frondeur ; saisissant le message, la marchombre se laissa glisser à terre et attendit que Dil’Juih, juché sur une jolie petite jument pommelée, n’arrive à sa hauteur pour lui remettre les rennes de Mahonne.


- Vagabond…
- Je m’en occupe. Vous, rentrez vous mettre à l’abri.
- Mais…


Syndrell partait déjà en petites foulées vers l’étalon qui trottinait un peu plus loin. Dil’Juih secoua la tête et fit faire demi-tour aux chevaux, espérant atteindre le domaine avant que le ciel ne s’ouvre en deux.

Ça n’allait pas tarder.



* * *


Un vent violent balaie la plaine et dessine des vagues sur l’herbe. Ce n’est plus une plaine, c’est un océan dont les teintes vertes s’éclaircissent et s’assombrissent au gré du mouvement des nuages chargés de pluie qui filent dans le ciel. De temps en temps, ils laissent entrevoir un bref rayon de soleil qui vient illuminer un pan de cette mer végétale, un peu comme un clin d’œil moqueur à l’attention de la terre…

Mais au sommet des hauts monts du Poll, le tonnerre gronde, rappelant que l’hiver n’est plus très loin, et un épais brouillard enveloppe la chaîne effilée comme d’un manteau contre le froid qui s’installe chaque jour davantage dans le nord de l’Empire. Quelques flocons saupoudrent déjà les pins les plus hauts. Bientôt, la plaine aussi sera d’un blanc immaculé, et l’océan tourmenté deviendra aussi calme qu’un lac gelé.

Bientôt…



* * *


Une bourrasque plus puissante que les autres fait gémir les branches malmenées d’un vieux chêne qui résiste pourtant au vent depuis près de cent ans. Le ciel s’assombrit pour de bon, cette fois : une tempête se prépare. L’air se charge d’électricité et transporte une odeur de pluie qui annonce le déluge…

Pourtant, la fille ne bouge pas. Assise dans l’herbe, au milieu des vagues et du vent, elle attend. Comme le vieux chêne, elle ploie légèrement sous les assauts de son ami qui lui hurle un murmure presque hystérique dans les oreilles.

Va t’en ! Va t’en !

Elle ne s’en va pas.
Elle reste assise près du vieux chêne et elle ne bouge pas.
Elle attend.



* * *


Les toutes dernières feuilles du vieux chêne s’envolent, emportées par le souffle furieux du vent. Il s’énerve, il s’impatiente…

… pas la fille. Assise en tailleur dans l’herbe folle, les mains posées à plat sur les genoux, le dos droit, elle attend.
Elle l’attend.



* * *


Elle attend.
Elle attend qu’il vienne.
Qu’il vienne jusqu’à elle.

Jusqu’à elle.



* * *


Et puis…




* * * A suivre * * *


[ J'en profite pour remercier les gens qui m'envoient un petit message pour me dire "encore ! encore un épisode de 'Ames Vagabondes' !!!" , ça ma touche vraiment. Bon, d'accord, je fais un peu ma star là, s'cusez l'envolée lyrique mais oui, je tenais à vous dire MERCIIIIIIII ! ]



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MessageSujet: Re: Ames Vagabondes [Terminé]   Mar 31 Jan 2012, 12:58

Lui


Le tonnerre roule le long des montagnes et son grondement résonne sourdement sur la plaine, allant jusqu’à faire vibrer le sol et frémir le grand chêne. Mais c’est un tout autre son qui attire l’attention du cheval. Levant la tête, il pointe les oreilles en avant, à la fois curieux et prudent, son regard tourné vers Elle. Parce que ce son nouveau, plus faible qu’un murmure et en même temps plus puissant que le tonnerre, émane bel et bien d’Elle.

Il hésite.
Il sait qu’il n’a pas de raison de s’inquiéter, pourtant : Elle l’a poursuivi mais Elle ne l’a pas capturé, pas même pour le ramener chez Main Douce. Il se plait bien là-bas, pourtant. Il a tout ce qu’il lui faut. Du fourrage, des soins, des compagnons, une compagne, Main Douce qui sait toujours comment l’amadouer d’une caresse quand il s’amuse à faire tourner en bourrique les hommes qui travaillent pour lui… et des barrières. Toujours des barrières, où qu’il aille, même au fond du grand pré.

Ici il n’y a pas de barrière ; il peut aller où bon lui chante, galoper aussi loin qu’il le désire, brouter toute l’herbe qui danse sous les assauts du vent – sans selle, sans harnachement, sans mords ! Juste lui, le vent, la terre et le ciel qui s’assombrit toujours plus au-dessus de lui. Et peut-être…

Peut-être Elle, aussi. Elle ne bouge pas, elle ne dit rien mais le vent lui rapporte un son étonnant et il se demande… Intrigué, il fait un pas en avant. Agite sa belle crinière qui s’éparpille au vent. Elle ne bouge pas. Le son se fait plus intense. Plus pressant.
C’est un appel. Elle l’appelle.

Le tonnerre gronde.





Elle


Assise dans l’herbe au milieu du vent, elle le regarde se rapprocher insensiblement et sourit fugacement. Voilà presque une heure qu’elle admire sa force de caractère, sa volonté de lui résister pour goûter à la liberté, sa perplexité alors qu’il fait un pas en avant, puis un deuxième avant de s’arrêter brusquement, les oreilles pointées en avant. On dirait une danse : un pas, deux pas, stop ! Un pas, deux pas, trop ! Un pas…

Elle cligne des yeux. Doucement. Il y a un drôle de bruit dans l’air, ça ressemble à l’écho du tonnerre mais en plus feutré… plus subtil, bien plus subtil. Et harmonieux. Elle penche la tête sur le côté. Tiens, ça lui rappelle…

Un chant.
Un grondement-chant.
Un grondement-chant qui lui a sauvé la vie.
Emis par les cordes vocales d’une simple humaine qui…
Pas un simple humaine !
Marchombre…

Le chant marchombre.

Elle relève le menton et plante son regard dans celui du cheval. Il hésite encore… pas elle. Elle a compris ; elle sait. Et elle l’appelle.
Encore.




Eux


Ils ne sont plus séparés que par quelques centimètres, désormais. Un cheval aussi noir que le ciel, une femme aussi douce que le vent. Il se tient debout face à elle, fier et noble, elle est assise devant lui et le contemple, droite et confiante. C’est elle qui lève la main mais c’est lui qui appuie sa tête contre sa paume ouverte, au moment ou un éclair déchire le ciel.

Contact.

C’est un contact pour l’éternité. Rien ne peut plus les séparer, ni le vent qui souffle comme pour les emporter, ni le tonnerre qui gronde comme pour les rendre sourds, ni la pluie qui s’abat sur eux comme pour les noyer… Ils s’en fichent pas mal, en vérité. La nature est devenue un détail, la liberté devient leur promesse, et l’avenir leur appartient.

Lien.

Tissé dans les mailles du respect et de la loyauté. Il se confond avec le chant secret d’une marchombre et la curiosité sans bornes d’un cheval, et il est aussi évident pour eux qu’il est invisible à leurs yeux.

Fusion.

Entre deux âmes vagabondes et indomptables. Elle se hisse sur son dos et il part au galop sous la pluie torrentielle, s’imprégnant de son poids et de ses mouvements autant qu’elle s’imprègne de sa puissance et de sa vitesse. Ils se confondent dans le brouillard ; crinière et chevelure se mélangent dans le vent. Bleu et noir. Elle et Lui.

Ensemble...



__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 20/10 au 03/11]
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: Ames Vagabondes [Terminé]   Mer 07 Mar 2012, 18:29

Debout devant la fenêtre de sa cuisine, Dil’Juih fixait l’horizon mêlé de gris, de vert, de pluie et de vent avec une inquiétude qui s’accroissait au fil du temps. Sensible à sa nervosité, Tchak tournait en rond dans le salon. L’antique comtoise égrainait les secondes avec une lenteur agaçante. Tic. Tac. Tic. Tac.

Tic.

Les oreilles de Tchak se dressèrent sur sa tête.

Tac.

Dil’Juih haussa un sourcil, puis les deux.
Syndrell était de retour.
Juchée sur Vagabond.



* * *


- C’est incroyable… D’habitude, il n’est pas aussi familier avec les inconnus !
- Rassurez-vous, il a fallu que je patiente un bon moment avant que sa méfiance ne baisse un peu la garde…
- Tout de même, je n’en reviens pas. Je me voyais déjà organiser une immense battue pour le retrouver avant la fin de la semaine.
- Cet animal est épris de liberté. Il en a besoin comme il a besoin d’oxygène et de nourriture pour vivre.
- Pouvez-vous la lui offrir, miss Kern ? Pouvez-vous rendre ce cheval heureux ?
- Oui.
- Alors, il est à vous.



* * *


La liberté, ils la croquaient tous les deux. Vagabond galopait dans la plaine, droit vers les montagnes, Syndrell sur son dos ; quiconque posait les yeux sur eux auraient bien du mal à croire qu’ils se connaissaient depuis deux jours seulement. Pourtant, deux jours avaient suffi pour que l’accord soit parfait entre le cheval et sa cavalière. Il s’était produit la même chose avec Nuance, aussi la jeune femme n’avait-elle pas hésité à accepter l’offre de Dil’Juih – car il s’agissait bien d’une offre, et non d’un achat ! Subjugué par la façon dont s’étaient déroulées les choses, et reconnaissait envers Syndrell d’avoir ramené l’étalon sain et sauf, il avait refusé qu’elle paye pour se l’approprier.

Vagabond n’avait pas tardé à comprendre que désormais, sa route serait celle de la marchombre. Au moment de quitter le domaine, il l’accueillit avec effusion et s’éloigna de l’endroit qui l’avait vu naître dans un galop puissant, qu’elle n’envisagea même pas de réfréner ; entre eux, l’entente était parfaite. Tant et si bien que Syndrell se mit tout naturellement à lui parler, de la même façon qu’elle parlait à Nuance. Et elle pouvait deviner à son regard ou à ses oreilles qu’il l’écoutait.


- C’est un homme très mystérieux, tu sais, disait-elle alors qu’ils cheminaient au pas sur un matelas de neige fraîche. Je ne sais pas grand-chose de lui et pourtant, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours. D’ailleurs, on dirait bien que c’est réciproque. Tu crois que c’est possible ?

Vagabond agita sa grosse tête, lui tirant un éclat de rire qui se perdit dans le silence environnant. Quelques minutes plus tard, un oiseau multicolore lui fonçait dessus.


* * *


Dolce,
Prêt pour une nouvelle et mémorable aventure insensée ? Je sais où se trouve V. Dans dix jours, retrouve-moi aux portes des Marches du Nord – le bois qui fait face à la Citadelle.
Ne sois pas en retard.
Louve.


Muni de sa nouvelle missive, l’oiseau s’envola d’un battement d’ailes colorées et disparu en quelques secondes, happée par une mission de la plus haute importance. Syndrell fit faire demi-tour à Vagabond, se dirigeant désormais vers le sud. Elle ne doutait pas que l’oiseau trouve l’Envoleur, où qu’il puisse être, tout comme elle était certaine que ce dernier viendrait dans ce bois que son indicateur avait mentionné.

Un sourire insouciant sur les lèvres, la jeune marchombre leva le menton pour défier le destin qui l’attendait patiemment, droit devant elle. Il devait bientôt les réunir à nouveau, Vanora et elle, mais Syndrell n’avait pas peur lorsque Vagabond, sous une légère impulsion de ses talons contre ses flancs, prit de la vitesse. Peur ? Alors qu’elle allait revoir Ciel, et les Kern, et Dolce ? Alors qu’une force nouvelle brûlait en elle, flamme vive et nourrie de certitudes enfin acceptées ? Non, Syndrell n’avait pas peur.

Elle avait hâte.





… et il advient que des âmes vagabondes dérivent
[sur des mers plus ignorées,
Que ne connaissent pas les hommes, naufragées
Par des vents qui ne soulèveraient pas même un
[cheveu…

William Ashbless




__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


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