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 Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné

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MessageSujet: Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné   Sam 04 Fév 2012, 11:12

      A m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
      Et regarder le soleil qui s'en va

      Te parler du bon temps qu'est mort et je m'en fou
      Te dire que les méchants c'est pas nous

      Que si moi je suis barge, ce n'est que de tes yeux
      Car ils ont l'avantage d'être deux

      Et entendre ton rire s'envoler aussi haut
      Que s'envolent les cris des oiseaux

      Te raconter enfin qu'il faut aimer la vie
      Et l'aimer même si le temps est assassin
      Et emporte avec lui les rires des enfants
      Et les mistrals gagnants


      Mais quel après, après s'être appartenu ?


**

      Les notes s'envolèrent avec naturel, une berceuse inachevée de ma composition. Pour elle. Cela faisait maintenant quelques mois qu'elle m'apprenait à jouer de cette flûte de pan, et pour lui montrer mes progrès, je lui composais depuis une semaine un air tendre né de la passion que nous partagions. C'était une sorte de cadeau d'anniversaire. Notre Nuit, comme nous aimions l'appeler, remontait à sept jours exactement. Depuis, je vivais sur un nuage de plénitude et mon seul souci était de compter les heures la journée qui me séparaient d'elle. Nous avions convenu de ne nous voir que la nuit, à cause de ses parents. Ils étaient de plus en plus stricts à mon sujet, et lui avaient interdit de me voir. Bien entendu, il était exclu qu'elle leur obéisse, mais nous étions obligé de nous faire discret. La journée, ils lui donnaient tant de travail à la boutique qu'il lui était même impossible de sortir prendre l'air, et les heures de liberté que je lui offrais dès le coucher du soleil, elle les prenait pleinement. Souvent elle me confiait combien elle se sentait prisonnière chez elle. Une fois, nous avions évoqué la possibilité de fuir ensemble, mais j'avais dû refuser. J'étais trop attaché à grand-père, il me paraissait impensable de le quitter, surtout qu'à notre âge, nous avions aucune chance de nous en sortir seuls. Elle avait, à regret, concédé à mon attachement, et au bout de nombreuses promesses, elle avait fini par me croire sur le fait que personne ne nous séparerait.
      Cela ne faisait qu'une semaine que nous étions officiellement ensemble, bien que nous eûmes vécu très proches depuis plusieurs années, et j'avais le vertige quand je pensais à tout ce qu'il nous restait à partager pour le restant de nos vies. Beaucoup de jeunes, à quinze ans, ont peur de l'avenir, mais pas nous. Nous avions bien trop à apprécier de notre présent pour avoir le temps de penser au futur. Aussi notre conception de l'avenir se limitait-elle, la journée, à rêver à la nuit où nous nous retrouverions.

      Mes lèvres dérapèrent sur une note, brisant la mélodie, mais je ne m'avouai pas vaincu et continuai malgré tout mon morceau. Il n'était pas tout à fait au point, pourtant, j'étais décidé à le lui jouer ce soir. Ne dit-on pas que c'est l'intention qui compte ? Un coup d'oeil par la fenêtre m'apprit que le soleil s'apprêtait à se coucher. Un sourire béat fendit mon visage, je bondis de mon lit, rangeai ma flûte de pan, et sortis précipitamment.
      Grand-père était assis dans la pièce principale. Je le saluai en partant, mais étrangement, il ne me répondit pas. Ce jour-ci, il avait été d'une humeur distante qui ne lui ressemblait pas. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose que j'ignorais. Je me promis de lui en parler à mon retour, bien que je sus d'avance comment cette conversation tournerait. Il n'était pas du genre à se confier.
      La lueur d'inquiétude que son expression avait allumée s'éteignit en chemin à la pensée d'Eowille. Je marchai le coeur léger, prudent cependant, car on ne sait jamais qui on peut croiser la nuit. Le ciel avait pris une teinte chaude qui contrastait avec la fraîcheur ambiante. Je remontai le col de ma vaste et hâtai le pas. Elle m'en voudrait d'avoir raté le coucher du soleil.

      Ses parents habitaient à l'entrée d'Al-Chen, juste au-dessus de leur boutique. Devant chez eux jouait chaque jour le même musicien des rues qui était familier de mes allers-et-venues à la tomber de la nuit. C'était un petit gars sympa, bon chanteur, artiste méconnu et pauvre qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Je m'étais pris d'amitié pour lui, et je partageais une part de mon argent de poche, en échange de petits services. Quand j'arrivais, je me cachais à l'angle d'un bâtiment, et il jouait un morceau que nous avions convenu. C'était ainsi qu'Eowille savait que j'étais là. Nous changions l'air chaque jour pour que ses parents ne se doutent de rien. Elle sortait en douce, et nous prenions garde à ce qu'elle fût rentrée avant le lever du jour. Le seul inconvénient, c'était la fatigue que nous accumulions. Car bien que grand-père fût bien entendu au courant de nos escapades nocturnes, il attendait de moi à ce que je les assume et que j'accomplisse parfaitement mes tâches la journée. Ce que je faisais sans me plaindre.

      Ce jour-là, quand je me pointai, Ehtan, le musicien, jouait un air mélancolique néanmoins si beau que j'attendis la fin avant d'annoncer ma présence. Lorsqu'il l'eut terminé, il n'enchaîna pas directement, manifestement, il s'apprêtait à faire une pause, ou bien à remballer. Je m'en étonnai. Il était encore tôt, d'ordinaire, il restait là jusqu'à la moitié de la nuit au moins. Parfois il était même encore présent à notre retour. Je m'avançai prudemment, un capuchon masquant mon visage, et jetai comme à l'accoutumée quelques pièces dans son chapeau. Je lui souris dans l'ombre pour le saluer, et aperçus soudain l'expression affligée qu'il affichait. Au lieu de se remettre à jouer, il déposa délicatement son violon dans l'étui et s'assit contre un mur en m'invitant à faire de même. Je fronçai les sourcils, secouai la tête, et soufflai tout bas :
      « - Tu sais bien que je ne peux pas, Ehtan, il ne faut pas que ses parents me voient. »
      Il secoua la tête.
      « - Tu n'as rien à craindre ce soir, Taïwan. »
      Il parlait à voix haute. Je m'étonnai de la tristesse que je perçus dans son ton. Ca m'embêtait bien qu'elle ne soit pas là ce jour-ci, justement, mais ce n'était pas si grave. Nous fêterions nos huit jours, plutôt que nos sept.
      « - Tant pi, fis-je avec amertume. On se voit demain, Ehtan ! Tu n'auras qu'à jouer l'air prévu pour aujourd'hui ! »
      Je me détournai pour rentrer. La phrase qui suivit me fit l'effet d'un coup de poignard dans le dos.
      « - Elle ne reviendra pas, mon ami. »
      Je m'arrêtai net, soudain embrouillé, tentant vainement de trouver un autre sens à sa phrase que celui, cruel, de la vérité.
      « - Qu'est-ce que tu as dit ? demandai-je bêtement. 
      - Ils sont partis tôt ce matin. Personne ne sait où. Quand je suis arrivé, la calèche s'éloignait à l'horizon, j'ai su que c'était eux, parce que j'ai entendu Eowille crier. J'ignore comme ils ont fait pour l'emmener. J'ai demandé à chaque passant. Impossible de savoir où ils sont allés. Mais ils ont déménagé, Taïwan, et ils ne reviendront pas. »
      Lentement, je me tournai vers lui. Je ne vis en lui nulle trace d'hésitation. Il avait débité ces informations comme il aurait enlevé le poignard. D'un coup sec. Désormais je saignais. Je sentais même du sang s'écouler sur mon visage. A moins que ce fût des larmes. Je n'arrivais pas à comprendre ce qu'il me disait. Il devait se tromper. Elle était certainement partie quelques jours, en vacances. Oui, ce devait être ça. Ils ne pouvaient pas partir comme ça, sans un mot, sur un coup de tête ! Pris de doutes, j'observai la maison. Les signes de leur départ m'apparurent avec évidence. Nulle bougie n'éclairait les fenêtre. La calèche avait effectivement disparu, tout comme leurs chevaux. Les petits objets qui décoraient leur entrée n'étaient plus là, les pots de fleurs avaient été enlevés. Le bâtiment avait perdu les couleurs d'une habitation. Ce n'était plus la chaleureuse maison d'une petite famille, mais bien un lieu abandonné. Et devant l'allée était planté un panneau où il était écrit en grandes lettres « A VENDRE », barrées d'une bandelette rouge « VENDU ».

      Impossible de me rappeler exactement ce qui se produisit ensuite. Je me rappelle de bruit, d'éclaboussures, d'odeurs nauséabondes... Mais surtout de la route pavée qui reliait Al-Chen à ma ferme. J'y étais étendu, sur le dos, la vue floue, j'empestais l'alcool et le vomis, et j'étais si malade que je ne pouvais plus penser. Je me demandais pourquoi j'étais si malheureux. Pourquoi je n'arrêtais pas de pleurer. Pourquoi j'avais cette sensation de vide qui s'élargissait en moi. Et pourquoi j'étais allongé sur ce chemin. Je savais que j'aurais dû rentrer, il faisait froid, j'en tremblais et j'allais tomber malade, mais il m'apparaissait plus simple de rester là que de me lever. Je me disais que tant que j'étais couché, je n'avais pas à réfléchir et à affronter les raisons de ma douleur.
      Soudain, un mouvement attira mon attention. Je redressai la tête et aperçus Adys, mon loup, qui s'avançait prudemment dans ma direction. Les loups vivent de simplicité. Ils vivent dans le présent, de chasse et de sommeil. Malgré tout, ils perçoivent la douleur bien mieux que les hommes. Il avait dû sentir la mienne de loin. Je ne voulais pas de sa compassion. Ni de sa compagnie. Il ne ferait que me rappeler ma souffrance.
      « - Va-t-en, bafouillai-je avec une voix embrumée par l'alcool. Je veux pas de toi. Rentre. »
      Il s'approcha encore et vint s'allonger contre moi.
      « - Pars je t'ai dit, stupide animal ! »
      Mais je ne le pensais pas, car son pelage me réchauffait. Et soudain je m'agrippai à lui, m'emparai de son corps et le serrai contre moi, pris d'une crise incontrôlable. Et je pleurai contre lui, mouillant son doux pelage, m'accrochant à la lueur qu'il m'offrait avec son amitié. Il me comprenait. Non pas ce qui m'arrivait, mais il comprenait que je souffrais, et sa conscience de ma douleur faisait qu'il la partageait. Je me rappelai brutalement du départ d'Eowille, et le choc en fut si intense qu'Adys, éperdu, ne connaissant qu'un seul moyen de dissiper une telle émotion, se mit à hurler. Il hurlait pour moi. Il hurlait notre solitude. Il hurlait au monde entier ma détresse. Et cela me fit du bien.

      Quand il se tut, nous nous rallongeâmes ensemble sur le sol pavé, lui veillant sur moi, et moi écoutant le battement de mon coeur comme dernière preuve que j'étais vivant.
      La lune était déjà basse lorsque grand-père arriva. Lorsqu'il apparut, Adys se releva, battit faiblement de la queue pour l'accueillir, et se décala pour le laisser m'approcher. Grand-père enroula une couverture autour de moi, et je m'aperçus que je n'avais jamais cessé de trembler, et que le froid avait engourdi mes membres mieux encore que l'alcool ne l'avait fait.
      « - Viens, me dit-il d'une voix douce. Viens, il faut rentrer.
      - Non. »
      Avec la même force qu'il avait déployée des années auparavant, et avec cette même douceur, il me souleva du sol, me cala sur son épaule, et me ramena à la ferme. Je ne me souviens pas m'être débattu, je crois bien que j'en n'eus pas la force. Je ne dormis pas le reste de la nuit. Je la passai à la fenêtre, à vomir ce qu'il me restait d'alcool dans le corps. Tout ce temps, grand-père resta près de moi, silencieux, à me soutenir pour pas que je m'étouffe.

      Je dormis toute la journée du lendemain, ainsi que la nuit. Le surlendemain, quand je me réveillai, mon corps était d'une forme renouvelée, mais le coeur n'y était pas. J'exécutai néanmoins les tâches quotidiennes, et ce durant les mois qui suivirent. Petit à petit, la douleur de son départ fut de moins en moins forte, jusqu'à ce que j'appris à vivre avec. Pourtant elle me manquait toujours. Je ne cherchai pas à la retrouver, car je savais que ses parents trouveraient toujours un moyen de nous éloigner. Je me convainquis que c'était pour son bien, que je n'aurais rien pu lui offrir. Mais je me rappelais avec amertume la promesse répétée que je ne laisserais personne nous séparer, et la honte et la douleur me submergeaient. Je continuai à composer ma berceuse dans l'espoir de la lui jouer un jour. Au fil du temps, elle prit cependant des consonances mélancolique et aujourd'hui, elle n'a plus rien à voir avec la mélodie passionnée et tendre de départ.

      **

      La boutique était devenue un magasin de musique. Les nouveaux propriétaires s'en étaient bien occupés. L'entrée avait été redécorée, des fleurs la coloraient à nouveau, ainsi que des objets illicites qui me firent penser que les gens qui y habitaient étaient des dessinateurs de haut niveau. La maison avait été repeinte en bleu ciel, une teinte joyeuse qui attirait les clients. Une douce musique s'échappait de l'intérieur, assez fort pour qu'on la perçoive de l'extérieur. Je me tenais devant, immobile, plongé dans mes souvenirs amers, incertain sur la raison de ma présence. J'avais quitté l'académie alors même que je n'avais pas encore commencé mes cours. J'avais éprouvé un besoin de revenir ici, et j'avais bêtement suivi mon instinct. Maintenant, je le regrettais. Trop de souvenirs. Et la blessure était encore bien là. Recouverte par la poussière du temps, elle restait douloureuse, et le serait sans doute à jamais.
      Contre le mur, il n'y avait nul musicien. Je demandai à un passant ce qu'il était advenu de mon ami, et il m'apprit qu'Ehtan avait été embauché auprès d'une troupe de ménestrels. Je fus heureux pour lui.

      J'avais emporté ma flûte de pan avec moi. Et puisque j'étais ici de toute façon... je sortis l'instrument, le portai à mes lèvres, et me mis à jouer l'air mélancolique qu'était devenue ma berceuse. Depuis Eowille, j'avais pris de l'assurance, et bien que je restas un musicien maladroit, mes notes sonnaient justes et elles me rendaient une sensation de légèreté qui m'allégeais un moment du lourd poids de ma solitude.
      Je fermai les yeux, et laissai la mélodie filer de mon souffle à mon coeur.
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Giliwyn SangreLune
Maître Envoleur
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MessageSujet: Re: Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné   Dim 05 Fév 2012, 19:25

- Rappelle-moi ce que tu fiches ici ?
- J’essaie de faire rentrer quelques responsabilités dans ta caboche de Cabochard.
- A quel sujet ?
- Tes leçons. Elles ont eu un commencement, je crois…mais pas de fin. Même pas de suite, en fait. Tu t’es volatilisé après l’introduction, maître SangreLune…


Gil secoua la tête.
Il n’avait pas imaginé une seule seconde, lorsque Seren lui avait demandé de le rejoindre dans l’arène, que c’était pour se faire remonter les bretelles ! Voilà bien des années que tel n’avait pas été le cas, et s’il avait été dans ses bons jours, il aurait sûrement trouvé matière à plaisanter… Mais Gil n’était pas dans ses bons jours. Morose, il était une ombre dans les couloirs du Domaine – seul Seren s’était rendu compte de sa présence – et son retour dans la région n’était pas pour lui redonner le moral. Il était rentré de Fériane deux jours plus tôt, choisissant l’école comme destination mais sans aucun but en tête, et absolument pas celui de faire cours à ses élèves. Il fallait croire que ce n’était pas l’avis de tout le monde.

- Il me semble que mes affaires ne te regardent pas.
- Elles me regardent depuis que je t’ai hissé à ma hauteur. Je m’étonne toujours que tu sois devenu maître ; tu as ce qu’il faut pour, et même davantage, mais il te manque l’essentiel : la motivation.
- Ce n’est pas la motivation qui a fait de moi ce que je suis !
- Justement… ce n’est pas logique. Y en a-t-il une, dis-moi ? Ou bien s’agit-il seulement d’un passe-temps comme un autre ?


Gil haussa les épaules.

- C’est comme tu veux, Seren.

Une sorte de grésille tombait sur le sable figé de l’arène et dans leurs cheveux noirs. Gil avait remarqué que ceux de Seren commençaient à éclaircir au niveau des tempes. Un détail physique qui ne rimait à rien ; l’Envoleur restait intemporel, depuis leur première rencontre et aujourd’hui encore, sans que jamais nul ne puisse lui donner d’âge. Le jeune homme, en revanche, avait des cernes sous les yeux et une barbe de plusieurs jours qui n’avaient pas échappé au regard vif de son ancien mentor.

- En même temps, t’envoyer faire cours avec une tête pareille ne serait peut-être pas une très bonne idée…
- Qu’est-ce qu’on fait là, Seren ?
- Oh, ici ? J’avais envie de te faire mordre le sable de l’arène. Vu ton état, ça devrait être rapide – et pas si amusant que ça, en vérité !
- Tu veux te battre ?
- Comme au bon vieux temps ! Voilà des mois que tu n’étais pas venu traîner dans les parages. Ne te méprends pas, Gil, je ne te propose pas un choix. Tu n’as même pas à réfléchir. Pense juste à te protéger de temps en temps.


Peu de personnes pouvaient se vanter de tenir un tel discours à Gil et d’être encore en vie après ça. Très, très peu. A vrai dire, Seren était probablement le seul qui puisse encore le surprendre, mieux, lui refaire le portrait en quelques coups bien placés. Cinq minutes plus tard, Gil crachait du sang, plié en deux, tandis que l’autre Envoleur l’observait d’un air navré.

- Je croyais t’avoir demandé de te protéger…
- Je ne suis pas au meilleur de ma forme, rétorqua Gil en recrachant une dent.
- Oh, alors dans ce cas tu seras soulagé d’apprendre qu’il ne te reste plus qu’un seul élève.
- Quoi ?


Il se redressa en s’essuyant la bouche d’un revers de manche. Les rares fois où Seren et lui se retrouvaient, ils avaient pour coutume de se taper dessus avant d’aller boire un verre, mais cette fois, Gil ne se sentait même pas la force d’ingurgiter quoi que ce soit. Il avait suffisamment bu la veille pour ne pas avoir à se coltiner une tête de bois avant un bon moment…

- Tu as dû leur faire une tellement belle impression qu’ils ont fuis la queue entre les jambes… Sauf celle qui n’en a pas.
- Kaünis ?
- Je ne sais pas, ce sont tes élèves, après tout…
- Et c’est pour me dire ça que tu es venu me voir ?
- Non, je te l’ai dis, c’était pour te faire saigner sur le sable. Tu le saurais aussi, si tu passais plus souvent dans l’aile des maîtres. Je suis sûr que tu ne connais pas la moitié d’entre eux.
- Quel intérêt ?
- Ah, Cabochard…


Ils s’étaient quittés sur ces paroles teintées d’ironie et de profonde lassitude. Seren n’essaya pas raisonner son cadet ; il n’était pas là pour le faire, et puis il était occupé ailleurs. Gil se retrouva seul dans l’arène, en sang et de méchante humeur. La première idée qui lui vint à l’esprit fut d’aller soigner ses blessures chez Iselle, puis il se souvint qu’elle-même se remettait de sa chute dans les escaliers. Et zut. Qui pouvait-il aller voir d’autre ? Il n’avait pas d’amis – n’avait pas envie d’en avoir – mais à la perspective de passer la nuit seul, il frissonna. Solitaire le jour, peureux la nuit. Son éternel cauchemar, damnation qui lui collait à la peau et à l’âme depuis ce jour terrible, ce foutu rêve l’empêchait de fermer l’œil. Mais ces derniers temps, c’était pire.

Il commença par reprendre le chemin de l’école et puis, sur un coup de tête, il fila aux écuries, sella Pic, le cheval de Seren, et quitta le domaine au grand galop. Cet endroit ne lui plaisait vraiment pas, mais il aurait été vain de dire qu’un autre pouvait lui convenir ; Gil était bien trop instable pour rester sur place très longtemps. Il ne savait même pas pourquoi il s’était arrêté au Domaine. Peut-être que Serena avait raison, après tout… Peut-être qu’il avait voulu assurer, à défaut d’assumer, son rôle de maître. Tu parles… Il fuyait, à nouveau – de la même façon que ses élèves avaient fui. Kiev, Kaspian et ensuite Neil… Ironie du sort, l’unique survivant à ce massacre était l’élève en qui il avait placé le moins d’espoirs. Kaünis. Petite, jolie, futée, silencieuse comme une pierre. Voilà tout ce qu’il restait du groupe Hogh. Pouvait-on encore appeler ça un groupe ? Une hécatombe, voilà ce que c’est...

Ses côtes douloureuses le rappelèrent à l’ordre un peu avant Al-Chen et Gil ralentit l’allure. Seren avait frappé sans retenir ses coups. Comme d’habitude, sauf que cette fois il l’avait senti passer, faute d’avoir tout donné pour lui rendre la pareille. Il était capable de faire saigner Seren depuis longtemps. Il n’en avait simplement pas eu l’envie, peut-être par esprit de contradiction, et il payait cher son inertie boudeuse. Il espérait qu’Al-Chen lui offre de quoi s’évader de ses pensées moroses – une manifestation, une fête, un marché d’itinérants, une rencontre… Il était prêt à laisser sa chance à la moindre issue que le hasard pourrait lui proposer.

Elle lui tomba dessus sous forme de musique.
Une volée de notes, comme jetées en l’air à l’attention du premier venu – en l’occurrence, lui – et porteuse d’une nostalgie qui sonnait curieusement à ses oreilles. Rien à voir avec la mélodie d’Anee, infiniment mélancolique, ni celle de Naïs, pleine d’espoir. Celle-ci provenait d’une flûte différente de la sienne, jouée par un jeune homme appuyée contre la devanture bleue d’un magasin. Juché sur Pic, Gil passa au pas devant lui, détaillant brièvement la crinière noire, la peau pâle, les traits fins et délicats sans en tirer aucune conclusion. Il se fiait surtout à sa musique, légère et un peu triste, berceuse d’autrefois, complainte de demain. Tirant sur les guides de sa monture, il observa quelques secondes de silence. Entamer une conversation n’était pas son fort, il avait plutôt tendance à la fuir, mais complimenter un gamin ne l’engageait rien. Et si cela pouvait lui changer un peu les pensées…

- Un peu triste, même pour une balade d’hiver…


__________________________________________

"Elle aura ma peau un jour, cette saloperie de destinée. Abruti de hasard même pas fichu de faire les choses correctement. Un jour... mais pas maintenant."



[Absent du 25/08 au 28/08]
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MessageSujet: Re: Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné   Dim 12 Fév 2012, 08:18



      J'avais douze ans. Peut-être onze. Peut-être treize. L'un comme l'autre, j'étais trop jeune. Sommes-nous un jour assez mature pour vivre ce que je vécus ? D'aucun me diront que tant de gens en ont déjà vu cent fois pire. Pour certaines personnes, l'expérience qui devait s'avérer être la plus dure de ma vie est leur quotidien. Comment imaginer ce qu'on devient alors, en tant qu'humain brisé par des brûlures qui jamais ne cicatriseront ? Moi-même, je n'ai gardé qu'une trace sur la joue, comme si j'avais besoin d'une preuve pour me rappeler ce soir-là. Comme si je pouvais l'oublier. Je me souviendrai toujours du regard qu'il m'a lancé avant de mourir. Un regard que j'ai fui. Non par lâcheté, car je fis maintes fois preuve de courage, mais bien par dégoût pour son visage torturé. C'était la pensée de sa douleur qui me révulsait.

      Il fallait marcher quatre jours pour atteindre Al-Far. Grand-père avait compté qu'au total, il serait parti pour une dizaines de jours, aussi était-il hors de question qu'il me laissât seul à la ferme. Il m'avait proposé de rester avec le remplaçant qu'il avait engagé durant son absence, mais j'avais refusé. Obstiné, je maintenais que je le suivrais même jusqu'à Kur N'Raï s'il le fallait. Mon entêtement légendaire vint finalement à bout de ses inquiétudes, et après m'avoir fait jurer de lui obéir au doigt et à l'oeil, il m'autorisa à partir avec lui.
      Nous voyageâmes léger car grand-père avait refusé qu'on prît un cheval. Il disait qu'à Al Far, les palefreniers étaient aussi fiables que des Ts'lichs vexés et que même si nous en empruntions un pour l'aller, il ne serait certainement plus là pour le retour. Je dus donc porter nos deux sacs, car grand-père trouvait que, quittes à m'avoir dans les jambes, autant que je me montre utile.
      Ces quatre jours de marches se déroulèrent sans encombre, à vrai dire, nous passâmes du bon temps. La journée, nous devisions en marchant de ce qui nous entourait. Nous nous arrêtions peu avant le coucher du soleil, et grand-père m'apprit les rudiments pour manier le poignard.
      « - Au cas où, me répétait-il, ça peut toujours t'être utile, à Al Far. »
      Je ne comprenais pas la sincère inquiétude qui perçait dans sa voix. Mais trop heureux d'apprendre ces techniques, je ne me risquai pas à poser des questions.
      Le voyage fut ainsi rythmé par mes innombrables questions et ses silences sereins.

      J'étais exténué lorsque, le quatrième jour au soir, nous parvinrent aux portes de la ville. Grand-père avait même repris son sac, tant j'avais un aspect pitoyable.
      « - Une vraie larve, me réprimanda-t-il d'un ton bourru avant de me libérer de ce poids. »
      Et à vrai dire, s'il ne me l'avait pas repris, j'aurais certainement parcouru les derniers mètres en rampant.
      Je garde un souvenir gris et nauséabond de ma première impression lorsque je passai les portes. Grand-père m'avait pourtant prévenu que cette ville étant la numéro un du taux de criminalité, l'ambiance n'était pas plaisante. Néanmoins, je ne m'attendais pas à voir des gouttes de sang séché sur le pavé, ni des cadavres d'animaux malades pourrir dans des coins, et je fus même surpris de voir que tous les passants, même les enfants, se baladaient avec un poignard attaché en évidence à leur ceinture. Immédiatement, je regrettai de ne pas être en sécurité à la ferme, couché dans le foin à jouer avec le Coureur nouveau-né que j'avais vu naître. Mais grand-père dégageait une forte aura de force et sa démarche assurée eut vite fait de me rassurer. A ses côtés, je le savais, je n'avais rien à craindre.
      Il m'emmena directement dans un hôtel miteux mais certainement l'un des moins mal famés du coin. Quand il ouvrit la porte, je fus aussitôt envahi par un courant d'air chaud et pestilentiel qui sentait l'alcool et la sueur. Bravement, je suivis malgré tout mon tuteur. Heureusement, ce dernier avait l'habitude de se faire discret. En deux mots échangés avec le barman (un homme aussi gros que musclé aux yeux perfides qui bougeaient sans cesse d'un côté à l'autre de la salle, attentif sans doute à la moindre expression de bagarre) nous eûmes notre chambre. Grand-père m'y mena en vitesse. C'était une pièce assez sommaire, avec un unique matelas rongé par j'ignorais quelle bestiole et des couvertures qui puaient le moisi. Devant mon air affligé, grand-père haussa les épaules, l'air de dire « je t'avais prévenu », et il m'annonça que si je voulais dormir, j'aurais intérêt à m'allonger à même le sol et à faire attention aux araignées. Il devait régler une affaire personnelle ; je ne pouvais pas l'accompagner.
      « - Reste bien enfermé dans cette chambre. Ne sors sous aucun prétexte. Je reviendrai aussi vite que possible mais peut-être pas avant demain matin, cela dépendra. Nous ne resterons que deux jours ici, puis nous rentrerons. »
      Il me mit sa main dans le dos d'un geste rassurant, et avec un sourire où perçait son inquiétude, il ajouta :
      « - Ferme bien à clef, et ne laisse entrer personne. »
      Puis il sortit et je fus seul dans cette piteuse chambre. Comble de mon malheur, il n'y avait nulle source de lumière. Je trouvai au fond du sac de grand-père une bougie et des allumettes, ainsi que le poignard à la lame émoussée avec lequel je m'étais entraîné ces derniers jours. Tremblant, je me saisis de ces objets de survie, m'accroupis dans un coin de la pièce, et ouvris grands les yeux.
      Qu'elles viennes, ces méchantes araignées, j'étais prêt à les recevoir !

      Le cri, bien qu'étouffé, résonna jusqu'à moi. N'ayant encore aperçu aucun mouvement suspect, j'avais baissé ma garde. Au son, je relevai la tête, tremblant. Peut-être m'étais-je trompé. Peut-être n'était-ce que le vent. Quelques secondes de silence, puis un cri à nouveau, plus faible. Le coeur battant, je m'approchai de la fenêtre. J'étais au rez-de chaussée. La chambre donnait sur une ruelle sombre encombrée d'objets abandonnés, je devinai que c'était une sorte de décharge pour les habitants du coin. Il y avait du mouvement dans l'ombre, mais je ne parvenais pas à discerner grand-chose. Mon imagination d'enfant se mit à tourner à toutes vitesses, et j'imaginai des bandits venus m'assassiner. Pendant un moment, j'attendis, immobile. Je réfléchissais, faisant le pour et le contre. Finalement, j'en arrivai à la conclusion que, si je restais là, j'avais plus de chances de me faire tuer. Mauvaises pioche.
      J'éteignis ma bougie, par précaution, et j'ouvris délicatement la fenêtre. J'avais peur qu'elle ne grinçât, mais elle s'ouvrit sans bruit. Furtivement, je me glissai à travers l'ouverture et, escaladant des bouts épars de meubles cassés, je m'avançai dans la ruelle, vers le mouvement. J'ignore ce qui me prit cette nuit-là. Mais je me souviens m'être rassuré au contact du manche du poignard dans ma main.
      Après quelques mètres parcourus tant bien que mal, j'aperçus quatre silhouettes distinctes : trois hommes costaux et un enfant de mon âge environ. Encore quelques pas pour être sûr de bien voir la scène, puis je me planquai en-dessous d'un vieux m'attelas et observai.
      Deux des hommes avaient l'allure imposante et musclée du barman. L'un était borgne, l'autre manchot, mais tous deux semblaient de rustres combattants redoutables par leur force brute. Le troisième était plus subtil dans sa silhouette autant que dans ses mouvements. Plus fin, plus discret, il dominait pourtant les autres d'une manière qui le désignait incontestablement comme le chef. L'enfant était un petit garçon terrifié qui regardait tour à tour les agresseurs, la main serrée sur un objet indéterminé duquel je n'apercevais que la chaîne pendante et dorée. Ses petits bras tremblaient de terreur, et du sang coulait de nombreuses entailles qui parcouraient sur son corps.
      « - Allons, petit, dit le borgne, file-nous ce médaillon, et nous te laisserons partir. »
      Même moi, pourtant naïf, compris qu'il mentait : de toute évidence, le bijou l'intéressait moins que la perspective de jouer avec le garçon effrayé.
      Ce dernier parut hésiter, mais la peur le maintenait paralysé. L'aurait-il voulu, il n'aurait pu bouger pour leur tendre leur bien.
      « - Bon, tant pi pour toi, fit le manchot avec une voix d'où perçait un plaisir cruel. »
      Il se saisit des bras du garçon pour l'immobiliser tandis que l'autre tirait son coutelas. Je crus qu'ils allaient le tuer. Pour un médaillon ? L'idée m'apparut si horrible qu'un élan de colère me donna le courage de bondir de ma cachette pour m'interposer, poignard à la main, entre l'enfant et la brute.
      « - Laissez-le tranquille ! »
      Même à mes propres oreilles, je perçus le tremblement de ma voix. J'étais deux fois plus petits que les deux hommes, et cinq fois plus maigre. Je n'en menais pas large. Je compris trop tard l'idiotie de mon geste soi-disant courageux. Mais je ne pouvais rien faire. Bizarrement, la seule pensée qui me traversa l'esprit à ce moment fut que mon expression devait ressembler à celle du gamin. Terrifiée.
      Une franche surprise se peignit sur les visages des trois agresseurs, vite remplacée par une lueur d'amusement. Je ne serais qu'un autre jouet quand le premier serait usé. En tournant rapidement la tête, je perçus le regard mécontent du jeune garçon. Une flamme farouche brillait dans ses yeux qui me disaient que je n'aurais pas dû intervenir, qu'il savait se débrouiller sans l'aide de personne. Son propre courage me laissa admiratif un court instant. Puis je me rappelai ma situation critique et me concentrai sur les brutes.
      « - Qu'est-ce que tu fous là, toi ? S'exclama celle juste en face de moi qui me menaçait de son couteau. Tu joues les héros ? »
      Un ricanement retentit derrière moi. Je voulus répliquer qu'au moins moi je n'avais pas la gueule d'une goule coincée dans un incendie, mais préférai m'abstenir de toute remarque. Autant ne pas aggraver mon cas.
      « - Greg, cesse de tergiverser et fous-lui une claque qu'on en finisse avec le petit. »
      C'était le troisième homme qui avait parlé. Je jetai un coup d'oeil autour de moi. Il se tenait en retrait, dans l'ombre, et je ne pouvais voir son visage. Sa voix grinçante m'avait fait l'effet d'un souffle de vent glacé ; des frissons me parcoururent le corps. Qui était-il ?
      Le dénommé Greg, la brute avec le couteau, parut déçu mais il devait y avoir une belle récompense à la clef, car il décida d'obéir sans protester. Je vis son poing se lever vers moi, pensai un peu tard que je devrais l'esquiver... Il m'atteignis au milieu du visage, m'envoyant valser un peu plus loin, face contre terre. Du sang dégoulina sur mes lèvres, une douleur cuisante montait de mon nez. J'eus peur qu'il soit cassé, mais aucun craquement n'avait retenti.
      La main sur le visage, je me retournai et vis le couteau se lever pour entailler le visage du garçon. Une vague de haine me submergea. Je me redressai d'un bond et, avec une rapidité que seule la peur peut procurer, j'enfonçai mon couteau dans l'épaule valide du manchot. Avec un cri de douleur, il lâcha son prisonnier qui immédiatement se mit à courir en direction de la ville. Je crus qu'il allait s'en sortir. Mais le troisième homme sortit brusquement de l'ombre et le saisit avec la vivacité d'un chat qui attrape une sourit. Je sus à ce moment-là que nous n'avions aucune chance de nous en sortir.
      « - Putain, Greg, siffla-t-il, je t'ai dit de le mettre hors course, pas de le tapoter amicalement ! Tabasse-le bon sang ! »
      Le borgne m'assigna un regard haineux. Il n'aimait pas se faire réprimander et avait décidé de me le faire payer. Je voulus tenter désespérément de m'enfuir, mais le manchot, qui s'était saisi de mon poignard, fut trop heureux de m'arrêter en me l'enfonçant dans la cuisse. Ma jambe ne me supporta soudain plus et je m'affalai au sol.
      Greg se saisit violemment de moi, me souleva pour me remettre debout, et me renvoya à terre d'un coup de poing au visage. Là, il me roua de coups, une fois au visage, une fois sur le corps, tant et si bien que je n'eus plus qu'à me rouler en boule pour me protéger le mieux que je pus.
      Après un temps infini, le troisième homme s'interposa :
      « - Arrête ! Redresse-le. Je veux qu'il soit conscient, je veux qu'il regarde. »
      J'avais l'impression que sa voix venait de très loin. Un bourdonnement résonnait à mes oreilles, et les tremblements qui m'agitaient m'empêchaient de me concentrer.
      On me souleva une énième fois, et on me maintint debout, la tête relevée, le regard tourné vers le gamin terrifié qui avait assisté, immobile, à la scène. Je ne lui en voulais pas. Si j'avais été un peu plus malin, je me serais abstenu moi aussi de m'interposer.
      Le troisième homme s'approcha lentement de sa petite proie. Un sourire cruel étirait ses lèvres fines. Il se saisit d'un poignard d'une beauté surprenante, et le leva vers le visage de l'enfant. Ce dernier me regarda alors. Je lus dans son regard un mélange de terreur et de supplication, et rien n'aurait pu m'abattre plus. Il n'y avait plus nulle lueur farouche, nul courage au fond de ses yeux. S'il en avait eu la force, il aurait supplié qu'on le laissât en vie.
      Ses mains se levèrent brusquement, s'ouvrirent, laissant voir un petit médaillon en or d'une valeur sans doute très élevée. Le troisième homme s'en saisit et le mit dans sa poche, sans quitter le gamin des yeux.
      Puis, avec application, sans état d'âme, il entailla son doux visage d'enfant.

      Je rechigne à me rappeler la scène qui suivit. Je me souviens avoir voulu détourner les yeux, mais on m'obligea à le regarder souffrir. Aucune surface de son visage ne fut épargnée. A un moment, il cessa de crier, car le coin de ses lèvres avait été entaillé et que la plaie s'en serait agrandie.
      Le pire je crois dans la vision, fut la pensée que j'étais le suivant.
      Après un temps qui me parut infini, le visage de l'enfant n'avait plus rien de sa douceur première. Il dégoulinait de sang et de larmes. Il n'y avait plus rien a entaillé. Je crus qu'il allait le tuer. Mais non. Avec application, il le déshabilla et s'occupa de son corps.

      Je ne compte pas le nombre de fois où je vomis, ni celui où on m'asséna des coups sur la tempe pour me garder conscient. Je n'assistai pas à toute la torture. Je réussis à m'en détourner à certains moments.
      Enfin, l'homme parut s'être assez amusé. Sans hésiter, comme on jetterait un jouet cassé, il lui trancha la gorge. Je le vis agoniser quelques secondes, peut-être minutes, et je perçus le soulagement dans son regard juste avant de mourir.
      C'était mon tour.
      Je voulus tenter de m'enfuir, mais la prise se resserra autour de moi. Je voulus vomir, mais je n'avais plus rien à cracher. Je voulus mourir, mais même ce droit m'était refusé. Alors je restai immobile et j'attendis.
      Le troisième homme s'accroupit face à moi, et plongea son regard dans le mien. Un regard emplit de ténèbres glacés comme un gouffre de montagne d'où l'on sait qu'on ne ressortira jamais. Le plaisir qui se lisait sur son visage allait s'accroissant. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à me rappeler que des personnes pareilles existent.
      Il leva son poignard vers moi et m'entailla lentement, avec application, la joue. La douleur me tira un gémissement. Il retira la lame, attendit quelques secondes, puis l'enfonça à nouveau. Et ainsi quelques fois, de plus en plus profondément. Je garde encore la cicatrise de cette blessure.

      Je m'attendais à la souffrance, terrible, qui allait me submerger. Je tremblais à la pensée de mon corps mutilé comme celui de l'enfant. Les larmes dégoulinaient sur mon visage, mon estomac était pris d'élancement. Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie.
      Quand soudain, le troisième homme s'immobilisa. Ses yeux s'agrandirent d'étonnement. Ses bras retombèrent brusquement, et son poignard vint s'échouer au sol dans un bruit de métal rencontrant la pierre. Sa bouche s'ouvrit comme pour crier, du sang en dégoulina, et il tomba à terre. Mort.
      Derrière lui se tenait grand-père.
      Fièrement dressé, animé d'une colère et d'une haine que je n'avais jamais vues inscrites sur le visage de personne. Les deux hommes me lâchèrent immédiatement et voulurent s'enfuir. En deux mouvements précis, grand-père les tua.
      Il vérifia rapidement que tous étaient morts, puis il se précipita vers moi. Je m'écroulai dans ses bras, épris d'une crise de larmes et de tremblements. Je m'agrippai à lui avec désespoir, enfouis mon visage contre sa poitrine, pleurant de soulagement et d'incompréhension. Il me serra contre lui, mis sa main dans mes cheveux, enfouis son visage dans les miens, et me murmura des mots qu'il savait inutiles. Mais le son de sa voix m'apaisa petit à petit. Après un moment, lorsque j'eus repris le contrôle de mon corps, je me dégageai de son étreinte et rampai vers le corps mutilé du garçon. Je m'affalai sur sa dépouille, pleurant, caressant du bout des doigts les plaies qui ne saignaient déjà plus.
      « - ... désolé... voulais pas... mourir... voulais... aider... désolé... »
      Je bafouillai des phrases inintelligibles entre mes sanglots.
      « - Je sais, me dit grand-père d'une voix douce. Je sais. Ce n'est pas de ta faute. Tu as fait ce que tu as pu. »
      Il se saisit doucement de moi et m'obligea à m'éloigner du corps. Je me débattis. Avec plus de force, il me força à me mettre debout.
      « - Viens, me dit-il. Viens, on rentre. »
      Je finis par me laisser faire. Il me ramena à l'hôtel, se coucha près de moi, me serrant contre lui, et, rassuré par sa présence, je finis par m'endormir.
      Mes rêves furent agités de cris et de sang. Au moins, le lendemain, j'étais apte à affronter mes souvenirs.

      Je retrouvai le médaillon et, malgré la désapprobation de grand-père, je ne restai pas dans la chambre lorsqu'il partit. Je parcourus la ville à la recherche de la famille du garçon. Je finis par rencontrer des enfants qui l'avaient connu. Il m'apprirent que l'enfant était orphelin. Il vivait dans la rue avec sa petite soeur de cinq ans dont il s'occupait comme il pouvait. Je trouvai la petite fille, couchée sous des couvertures dans un coin, affamée, inquiète pour son grand frère. Je n'eus pas la force de l'aider. Je lui tendis lâchement le médaillon et partis.
      Aujourd'hui encore, j'ai honte de n'avoir rien fait pour elle. Mais qu'aurais-je pu ? Dans cette ville, ils étaient nombreux à être dans la même situation. J'espérais simplement qu'avec l'argent qu'elle tirerait du médaillon, elle pourrait s'en sortir.
      Nous ne passâmes pas de deuxième nuit à Al-Far. Nous rentrâmes chez nous. Le voyage se fit en silence. Quatre jours qui ressemblaient à un pèlerinage de recueillement. Ma plaie à la joue fut pansée, mais elle ne guérit jamais totalement. La cicatrice est pour moi comme la marque que gardent les prisonniers pour leur rappeler ce qu'ils ont vécu. Comme si j'en avais besoin.

      Je mentis à Eowille. J'ignore pourquoi. Pour la protéger de l'horreur de ce que j'avais vécu ou pour éviter d'avoir à le raconter ? Quoiqu'il en soit, je lui parlai d'Al-Far comme une ville sale, effrayante et sans intérêt, et lui dis que j'étais resté dans la chambre les deux jours. Cette aventure nous appartient, à Nawan et à moi. Il m'avait sauvé la vie, une nouvelle fois, et c'est ainsi que je voyais les choses. Mais pour lui, ce que j'avais enduré était de sa faute. Un soir qu'il avait bu un peu trop d'eau-de-vis, il s'excusa de m'avoir emmené en sachant les dangers que j'encourais. J'eus beau lui répéter qu'il ne l'avait pas voulu, que c'était moi qui avais tenu à l'accompagner, il se répandit en excuse toute la soirée jusqu'à ce que, las de l'entendre, je partis me coucher.
      On dit que l'on ressort plus fort des épreuves dont on survit. Moi j'en fus juste plus effrayé. Grand-père renonça à m'enseigner le maniement du poignard. Je me mettais à trembler dès que j'en voyais un. Ironie du sort, aujourd'hui, c'est l'arme que je porte le mieux.


      *


      « - Un peu triste, même pour une balade d’hiver… »

      Je dérapai sur une note, tentai de rattraper ma mélodie, me trompai à nouveau et, de frustration, je soufflai exprès une fausse note avant de m'avouer vaincu. Levant les yeux, j'aperçus l'homme qui m'avait interrompu. Grand, musclé, dans la force de l'âge, il dégageait une impression de supériorité que je n'étais pas certain d'apprécier. Des cheveux mi-longs encadraient un visage qui cachait des traits féminins, et son expression blasée, peu amicale, me soufflait qu'il n'était pas spécialement là pour faire ami-ami.

      « - Je n'ai jamais compris pourquoi certaines personnes associaient l'hiver à la tristesse, dis-je en réponse sans réfléchir. Peut-être ne voient-elles en cette saison que l'absence de chaleur en oubliant la magie d'un paysage noyé sous un océan de neige. »

      J'analysai plus spécifiquement l'inconnu, croisant d'un côté son oeil bleu, et de l'autre le marron, si bien que je ne sus au final plus très bien ou regarder. Je lui donnais un air ténébreux, presque... Malsain. Bien que je n'étais pas familier à juger selon les apparences, je ne pus m'empêcher de lui trouver une ressemblance, même minime, presque une simple impression, avec un homme que j'avais rencontré des années plus tôt, dans une ruelle sombre d'Al-Far, et dont le regard cruel et psychopathe me suivait encore certaines nuits dans mes rêves, bien que je le sus mort.
      J'ai toujours maintenu que tous les hommes naissent égaux. Que ce n'est qu'une profonde douleur qui peut nous changer au point de nous rendre mauvais. Les ténèbres qu'on lit dans les yeux de ces hommes que l'on juge ne sont jamais le fruit du hasard. Car tout enfant porte la marque de l'innocence. Et tout adulte porte celle de ses épreuves. Je me risquai à penser que l'inconnu en avait vécu beaucoup. Une part de moi me souffla « danger » ; je l'enfouis tout au fond de moi-même, là où résidait le souvenir d'un enfant terrifié par une nuit trop noire.
      Ce n'était qu'un inconnu, qu'un passant parmi tant d'autres. Et puisqu'il m'avait adressé la parole...

      « - C'est une mélodie un peu maladroite, dis-je humblement, pour moi elle raconte l'histoire d'un amour perdu, mais chacun peut interpréter la musique comme bon lui semble. Vous jouez d'un instrument ? »
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Giliwyn SangreLune
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Greffe: Aiguilles jaillissant du dos de ses poignets, d'une dizaine de centimètres de long
Signe particulier: Son prénom est celui de son père, son nom de famille celui de sa mère. Yeux vairons.

MessageSujet: Re: Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné   Dim 26 Fév 2012, 19:17

Pic agita les oreilles et fouailla de la queue tandis que Gil haussait les épaules. Hiver, tristesse, et pourquoi pas ? Il n’avait pas de saison favorite, mais il appréciait le calme et l’immobilité apparente de l’hiver, et il aimait la façon dont sa propre mélancolie s’accordait à celle d’une nature figée. Une saison trop dure avait aussi un effet particulier sur les hommes, l’observateur qu’il était le savait très bien : un froid de canard, des maladies qui se propagent, des nuits plus longues que les jours… Les alaviriens les plus démunis étaient toujours plus tristes lors de la tombée des neiges, leur humeur contrastant avec celle des enfants qui, eux, ne savaient pas voir le mal dans cette pluie de coton blanc.

L’Envoleur s’apprêtait à passer son chemin lorsque le jeune homme reprit d’une voix plus douce, parlant d’une mélodie maladroite et d’un amour perdu. Un amour perdu. Enfer ! Il était tombé sur un rêveur au cœur brisé, une âme en peine qui vivait dans le regret du passé… Gil connaissait ces gens-là. Ils se disaient artistes, ils n’étaient que des geignards au cœur de pierre, incapables de se remettre d’une déception amoureuse et de goûter aux plaisirs de la vie. Certains ne vivaient plus que par la justesse de quelques notes perdues qui, parvenant aux oreilles des passants, suscitaient un soudain élan de pitié et faisaient tomber quelques pièces dans un chapeau ou un panier.

Il n’y avait pas de panier, pourtant. Ni de chapeau. Et ce jeune homme dégingandé qui se tenait appuyé contre le mur ne semblait pas vivre uniquement de sa musique ; c’est, sans doute, ce qui empêcher Gil de continuer sa route. Il y avait quelque chose, dans le regard du musicien, quelque chose qu’il ne parvenait pas à identifier mais qui l’intriguait tout autant que sa façon de parler – avec élégance et légèreté. Un noble, se dit-il en haussant un sourcil. Voilà qui pouvait devenir intéressant. En règle général, Gil s’arrangeait pour les éviter, sauf quand il s’agissait de louer ses armes et sa dextérité contre un bon salaire. Mais sous leurs airs arrogants et fiers, les gens de la haute dissimulaient souvent une répartie appréciable, propice à la discussion ; sinon, il était très amusant de les faire tourner en bourrique. Voyons si celui-ci à la sens de l’humour…

- Je joue de la flûte à mes heures perdues. Mais je gagne ma vie sur le fil de ma lame et le reste du temps, je laisse les femmes chanter pour moi…

Des femmes qui lui auraient arraché la tête d’une gifle magistrale si elles avaient été là, mais en l’occurrence, il n’y avait que cet homme et lui dans cette ruelle. Levant les yeux, Gil détailla la devanture colorée de la boutique. Dix ans plus tôt, il y serait rentré sans la moindre hésitation pour n’en ressortir qu’au bout d’une heure et des étoiles plein les yeux. Des étoiles qui s’allumaient encore dans son regard lorsqu’il lui arrivait de jouer un morceau ; elles n’avaient pas échappé à Cendre, et la proposition du violoniste rencontré sur la route de Fériane lui revint en mémoire. Faire partie d’une troupe ? Voyager au gré de ses envies, porté par la musique et par-dessus tout, la liberté ? Il avait déjà tout ça. La solitude en plus… et la liberté en moins. Chaque fois qu’il prenait un peu trop le large, le Chaos lui retombait toujours dessus, quoi qu’il arrive. Et c’était tant mieux.
Ça lui évitait de faire des choix.

- Est-ce que ta musique attire des clients, ou bien elle insupporte ton patron et tu es obligé de jouer dehors ?

O ironie, quand tu nous tiens… Gil modifia légèrement sa position sur sa selle pour ménager ses côtes sensibles. Il n’avait pas fière allure, avec ce visage de bagarreur et cette verve au bout de la langue, mais il préférait encore malmener un jeune noble plutôt que de subir les bavardages des apprentis et des maîtres du Domaine. Prévoyant une réponse vexée, il porta son regard au bout de la rue et sourit à demi.

__________________________________________

"Elle aura ma peau un jour, cette saloperie de destinée. Abruti de hasard même pas fichu de faire les choses correctement. Un jour... mais pas maintenant."



[Absent du 25/08 au 28/08]
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Au son des flûtes [Giliwyn] - Abandonné
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