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Le Pacte VS L'Ordre
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Le Pacte des Marchombres VS l'Ordre des Envoleurs
 

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 (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus

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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Mer 25 Sep 2013, 12:08

La fille qui avait des cheveux bleus





Prologue
Des souvenirs au goût de framboise

Un Rêve et un Charognard

Le chemin du bout du monde


*


Premier chemin
La voleuse, le serveur et le dessinateur
Sous le sable du Désert
Ce chemin pour te retrouver
L'orage de tes yeux

Deuxième chemin


Troisième chemin


Quatrième chemin

__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
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Dernière édition par Syndrell Ellasian le Mar 19 Juil 2016, 14:34, édité 3 fois
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Mer 25 Sep 2013, 12:28

Prologue





Des souvenirs au goût de framboise



La jungle résonnait de vie. Partout des bruits, des mouvements, des couleurs et des formes, depuis les oiseaux moqueurs qui chantaient du haut de leurs perchoirs jusqu’aux plantes immenses et exotiques qui se balançaient paresseusement dans la chaleur humide. Une brume légère flottait entre les énormes troncs noueux des arbres, mais elle n’avait rien à voir avec celle qui serpentait dans la vallée du Poll.

Ici, on croirait davantage à un enchantement, une poussière magique qui danserait sur le sentier, scintillant au moindre rayon de soleil qui perçait l’épais feuillage des arbres en un million de petits rais dorés. C’était un autre monde, une autre dimension qui laissait songeur et apaisé.

Syndrell ne l’était pas complètement. Perchée sur la selle de Vagabond qui avançait tranquillement entre les énormes racines, la marchombre faisait de son mieux pour s’imprégner de la douceur de l’endroit. Elle regardait partout, humait les fragrances sucrées portées par la brise tiède, tendait l’oreille pour déterminer l’origine de chaque hululement, chaque trille, chaque soupir qui lui parvenait dans cet univers sauvage.

Mais elle ne ressentait rien.

Levant la tête, elle se dressa soudain sur sa selle et tendit les bras pour attraper une branche sur laquelle elle se hissa. Pas solide, la branche. Mais elle n’avait pas encore émit un craquement que déjà la jeune femme avait changé de perchoir. A terre, Vagabond piaffa pour la saluer et fit quelques pas vers un buisson qui lui semblait appétissant.

Syndrell grimpait. Elle avait revêtue sa combinaison de cuir souple, celle-là même qu’elle avait sur le dos lors de son apprentissage ; le vêtement était comme une seconde peau sur la sienne, fluide, léger, et il épousait chacun de ses mouvements sans jamais la gêner. Sans bruit, elle escalada l’arbre jusqu’à son sommet, jusqu’à ce que sa tête émerge de la toiture de feuilles, jusqu’à ce que la Forêt Maison lui apparaisse toute entière. Immensité de vert et d’ocre.

Un vent puissant l’enveloppa et fit danser les longs cheveux bleus autour de son visage. Un ballet de feuilles l’entoura. Elle n’eut qu’à tendre la main pour en saisir une au vol et la porter à son nez pour sentir son odeur végétale.



"Ferme les yeux"


Ses paupières se baissèrent.


"Ecoute"


Murmure précieux, chant du monde. Le vent était un virtuose.


"Ressens"


Un fourmillement imperceptible dans son ventre. Des battements d’ailes de papillons ?


"Non. Ressens"


Un rire ! Syndrell éclata de rire, là-haut, dans son arbre, et le vent lui répondit tout aussi joyeusement. Elle ouvrit les yeux pour voir la jungle sous un angle nouveau et cette fois-ci, rien ne lui parut plus beau.

Des oiseaux colorés prirent leur envol et la frôlèrent en passant, faisait naître un autre rire. Syndrell avait pourtant des larmes dans les yeux. Joie, tristesse, des émotions contradictoires qui faisaient battre son cœur plus vite et plus fort dans sa poitrine.



"Vis"


Sans la moindre hésitation, Syndrell bascula en arrière. On aurait dit qu’elle tombait et ce n’était pas totalement faux, mais si la culbute était périlleuse, elle n’était pas dénuée de sens ; la marchombre tourbillonna, crocheta une branche, puis une autre, bondit, vola, dansa d’un arbre à l’autre à une vitesse folle.

Vivre.
C’était la clé de l’enseignement qu’elle avait reçu. Elle avait d’abord imaginé que tout le secret demeurait dans le seul terme « libre » alors qu’en réalité, il suffisait de changer une lettre pour comprendre. Comprendre et ressentir. Ressentir et vivre.

Un bruit lui fit baisser les yeux ; Vagabond galopait allègrement en bas, suivant sa cavalière avec entrain. Sa course galvanisa Syndrell et elle accéléra l’allure, son élan attisé par la saveur du jeu et de la compétition. Ensemble, ils traversèrent la Forêt Maison, jaillissant à travers la brume pailletée, galopant entre les troncs et les racines ou sautant de branche en branche. Et c’est ainsi qu’ils le trouvèrent.

L’arbre-Talisman.

Vagabond passa au trot, puis au pas avant de s’arrêter complètement. Une poignée de secondes plus tard, Syndrell se laissait délicatement tomber sur sa selle, le regard rivé sur l’arbre immense. Il était aussi majestueux que dans son souvenir, pourtant elle se sentit minuscule devant lui. Insignifiante petite fourmi de bleu et d’or.

Longtemps, elle resta là, à contempler ce chef-d’œuvre de la nature. Immobile et silencieuse. Jusqu’à ce qu’un éclat de lumière traverse son regard et dessine un léger sourire sur ses lèvres. Elle ne bougea pas, ne tourna pas la tête vers la présence que son instinct, doublé de sens aiguisés à la perfection, avait repéré.


- Salut, Lipilip, murmura-t-elle seulement. Tu m’as beaucoup manqué.

Le Petit osa sortir un peu du buisson dans lequel il s’était dissimulé. Son bonnet glissa entre ses mains serrées. Il fit un pas, puis un autre, et encore un autre, et tout doucement, il fit le tour de l’animal gigantesque sur lequel était juchée l’intruse.

Ce n’était pas une intruse.
C’était Elle.


- Tu es revenu manger des Framboises ?

Sourire lumineux.




*



"Les framboises sont le péché-mignon des Petits. C’est un honneur de pouvoir les partager avec eux…"
"Ils sont incroyables. Cette forêt est incroyable."
"J’ai sûrement attrapé un virus bizarre."
"Bonjour, bonjour."
"Mais… t’attends un petit !"
"Syn-Drell. Li-pi-lip-."
"Mon enfant ne sera peut-être pas un marchombre. Il suivra sa Voie."
"Vous m’apprendrez la langue des Petits ?"
"Au revoir, Lipilip !"



*




- Qu’est-ce que tu fais ?
- Rien… je me souviens.
- De quoi ?
- Tu te rappelles, quand je suis venue ici avec Miss ?
- Tu parlais bizarrement. On a mangé des framboises.
- Oui, jusqu’à avoir le ventre plein !
- Mon ventre à moi, il est très grand pour un Petit. Spécialement conçu pour manger des tas de framboises.
- Lipilip…
- Oui ?
- Est-ce que Miss vous manque, des fois ?
- Toujours. Ben... tu pleures ?
- Oui.
- Tes souvenirs son tristes ?
- Non…
- Alors souris et viens ! On va manger des framboises et chasser des clochinettes.





*




Syndrell resta une semaine chez les Petits.

Elle cueillit et mangea des kilos de framboises avec Lipilip. Elle taquina quelques Trodds et se frotta deux fois à la mauvaise humeur des ours élastiques. Elle dormit à la belle étoile, sur une branche large et plate qui communiquait avec l’Arbre-Talisman. Elle regarda les lucioles danser à la tombée de la nuit. Elle essaya un bonnet qui lui allait plutôt bien.

Et elle apprit la mort de Miss à Lilita.

La maman d’adoption de la marchombre aux yeux violet ne pleura pas devant Syndrell. Elle se tint droite et pâle, les lèvres serrées et les yeux brillants. Puis elle tendit sa main minuscule et glissa les doigts dans les cheveux de Syndrell.


- Tu es comme elle. Tu es comme Miss. Si tu ne me crois pas, c’est pas grave. Moi, je le sais.

Elle lui fit promettre de revenir ; Syndrell lui jura d’emmener un jour Ylléna. C’est à ce moment-là que de grosses larmes roulèrent sur les joues toutes ridées de Lilita. Mais elle poussa la jeune femme à l’extérieur de sa maison et lui fourra deux sacs remplis de framboises et de liqueur avant de se hisser sur la pointe des pieds pour l’embrasser.

Lipilip s’amusa à lui dire au-revoir à sa façon, c’est-à-dire en lui serrant religieusement la main. Au contraire de Lilita, le Petit avait un sourire jusqu’aux oreilles : il était heureux que son amie ait tenu sa promesse et soit revenue après tout ce temps. Syndrell se demanda s’il lui était déjà arrivé d’exprimer une autre émotion que la joie.

Elle grimpa sur le dos de Vagabond, que l’agitation des Petits n’effrayait ni n’agaçait point, et s’enfonça à nouveau dans les profondeurs de la Forêt Maison. Elle ne se retourna pas mais, en quittant les Petits, elle avait le cœur moins lourd. Elle était prête à poursuivre son voyage.


__________________________________________

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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Jeu 26 Sep 2013, 15:54



Un rêve et un Charognard





Trois semaines plus tard, elle se tenait devant l’Aganraï.

Debout sur la berge rocailleuse, une main posée sur l’encolure de Vagabond, l’autre placée en visière au-dessus de ses yeux, Syndrell observait la lente progression du fleuve qui glissait paresseusement entre les marécages. Un vent frais et puissant, tout droit venu du Septentrion, s’acharnait à la faire vaciller. La température avait chuté depuis qu’elle avait quitté la Forêt Maison, comme si le royaume des Petits gardait précieusement la chaleur du soleil entre ses branches. Pour autant, elle n’avait pu se résoudre à troquer sa combinaison contre un vêtement plus chaud.

Elle avait traversé les marais d’Ankaï avec la même détermination qui l’avait animée deux ans plus tôt, lorsqu’elle avait affronté les nombreux dangers de la région pour rejoindre Miss. Couvertes de griffures et d’hématomes, elle avait retrouvé son mentor ici même. A présent, elle retrouvait non pas son maître, mais une foule de souvenirs, d’anecdotes ancrées dans sa mémoire aussi sûrement que ses lames dans les os de ses bras.

Une pensée en entraînant une autre, Syndrell baissa les yeux et considéra ses avant-bras. Ils étaient protégés par sa combinaison jusqu’aux poignets, puis des gants de soie prenaient le relais. Mais cette barrière de tissu n’en était pas une. Lorsqu’elle plia doucement les doigts, sa greffe jaillit dans un chuintement feutré ; le soleil se refléta vivement sur la courbe épurée de ses lames. Syndrell inspira profondément. Tant de choses étaient liées à ce fabuleux don du Rentaï…

Le Rentaï, pour commencer. La grosse montagne ne s’était pas trompée en lui accordant une greffe aussi belle qu’efficace. Cette paire de lames lui avait sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Mais elle pouvait en dire autant de ses coudes, ses pieds et ses poings. Ce qui rendait sa greffe si particulière et si chère à ses yeux, c’est qu’il s’agissait moins d’un outil que d’un prolongement. Prolongement de ses bras, prolongement de son âme. Et lorsque Syndrell rétracta ses lames, aucune déchirure n’était visible sur le tissu de sa combinaison.

Secouant la tête, Syndrell décrocha son paquetage et défit la selle de Vagabond. Elle le bouchonna avec soin, le pansa avec amour et lui offrit sa ration de pommes avant d’installer son campement pour la nuit. Elle prenait son temps ; être en territoire hostile ne l’effrayait pas un seul instant. Elle se savait capable de se défendre si nécessaire et n’avait aucune envie de gâcher une seule minute, une seule seconde de ce voyage. Un voyage sur le chemin de la mémoire.

Plus tard, assise contre la selle de Vagabond, les mains tendues vers la généreuse flambée qui s’élevait vers un ciel d’encre, Syndrell laissa les souvenirs l’assaillir. Le regard perdu dans les flammes, elle pensait à la naissance d’Ylléna.

Sa vie ne manquait pas d’instants magiques ; celui-là comptait parmi les plus précieux. Elle se rappelait pourtant avoir eu peur – pour Miss, pour cet enfant qui était sur le point de naître, pour Erwan. Ils avaient eu si peu de temps ensemble… Syndrell avait toujours imaginé qu’Erwan et Miss vieilliraient tous les deux, dans une petite maison sur la côte ou perdue en pleine cambrousse, peut-être au beau milieu de la Forêt Maison. Deux petits vieux dont elle aurait pris soin avec une Ylléna pleine de vie et de malice.

La jeune femme cligna des yeux. Le passé, le présent et le futur se mêlaient dans son esprit. Elle rêvait à moitié en s’assoupissant. Près d’elle, Vagabond souffla bruyamment. Il veillait sur elle. Confiante, Syndrell laissa retomber son menton sur sa poitrine et plongea au cœur du sommeil. Un sommeil peuplé de songes. L’un d’eux avait pour décor un ruisseau scintillant sous l’éclat du soleil, et un arbre contre lequel étaient appuyés deux personnes.

Un vieil homme avec une barbe blanche et longue.
Une jeune femme avec des yeux violets.






*




- Ferme-moi cette bouche, jeune fille, ou tu vas finir par gober une mouche !
- Miss…


Elle sourit.

- Je sais, je sais : je m’incruste dans ton rêve sans ta permission. Mais ton ami est charmant et incroyablement galant. Il m’a gentiment invité.
- Depuis quand faut-il une permission pour venir ici ?
râle le vieux souffleur de verre.
- Je ne suis toujours pas certaine qu’il s’agisse d’un rêve, dit Syndrell en s’approchant. Oh, Miss, c’est vraiment toi ?
- J’ai l’air d’un Raï ?
- Non, mais…
- Il faut l’excuser, cette petite à tendance à être un peu longue à la détente quand elle vient par ici.
- En général, je suis pas mal amochée, aussi…
- Syndrell ? Est-ce que tout va bien ?


Syndrell réfléchit. C’est vrai que son esprit tourne au ralenti, comme si le temps s’était essoufflé.

- Je crois que oui. Et toi ?
- Au poil !


Elle est heureuse. Elle a vraiment l’air d’être heureuse.

- Miss… Connais-tu un homme vêtu d’un capuchon ?

- Drôle de question.
- Drôle de réponse.
- Dis donc, tu as développé ton sens de la répartie ! Un homme encapuchonné ? J’en connais plein.
- Celui-ci est dangereux.
- Hum… Non, désolée, ça ne me dit rien. Pourquoi ? Je lui dois quelque chose ?
- C’est lui qui a une dette à payer.


Syndrell avance encore un peu. Miss est si proche que ç’en est douloureux.

- Tu ne te souviens de rien, alors ?

- De quoi je devrais me souvenir ?
- Debout !!


Incrédule, Syndrell fixe le vieil homme.

- Pardon ?

- Lève-toi ! Allez, lève-toi !


Une douleur fuse entre ses côtes, la forçant à se plier en deux.
Puis c’est le noir complet.





*




- Allez, debout !

Syndrell se recroquevilla et ouvrit les yeux. Un homme était penché sur elle. Petit et courtaud, il avait les mains sur les hanches et battait du pied, visiblement impatient. C’était lui qui lui avait donné un coup de botte dans le ventre.

- Enfin, tu te réveilles !

Oui, elle était bien réveillée, à présent. Sans attendre, la marchombre prit appui sur ses mains et faucha les jambes de son agresseur. Il n’était pas encore tombé à terre qu’elle se redressait déjà, vive et alerte. Un instant plus tard, elle tenait l’homme en respect, son pied exerçant une légère pression sur sa gorge. Les mains sur les hanches, elle l’observa avec méfiance.

- Qui es-tu ? demanda-t-elle finalement.

Vu du dessus, il n’avait pas l’air si dangereux. C’était un drôle de bonhomme, engoncé dans une sorte de peau d’animal poilu et malodorant. Un bandeau recouvrait son œil gauche, le droit la fixait avec plus de surprise que de crainte. Il était d’un bleu qui tirait sur le blanc.

- Un solitaire, grogna-t-il, gêné par la semelle qui comprimait sa gorge. Armé mais pacifique.

Insuffisant.

- Qu’est-ce que tu fabriquais ? J’ai encore mal aux côtes à cause de tes coups de pied…
- Eh là, minute ! Je croyais que tu étais morte, ou en bonne voie pour devenir un cadavre !
- Tu es un charognard ?
- Ça te pose un problème ?


Cette fois, Syndrell recula, libérant la gorge de l’homme. Celui-ci bascula sur le flanc en toussant.

- Dis donc, c’est pas l’amabilité qui t’étouffe…
- Dis ça à mes côtes !


Il se mit sur ses jambes et elle constata qu’il faisait sa taille. Une hache pendait à sa ceinture. Syndrell décida de rester sur ses gardes.

- Pourquoi pensais-tu que j’étais morte ?

Il épousseta son étrange accoutrement, haussa les épaules.

- On ne croise pas beaucoup de gens vivants par ici. Encore moins de jeunes demoiselles.
- Tu n’as pas pensé qu’avec un cheval, un feu et des vivres, j’étais simplement en train de faire un somme ?
- Ça veut rien dire. Les quelques bougres qui s’aventurent parfois dans ces terres pensent pouvoir tenir, mais en fait ils se condamnent tout seuls…


Il regarda autour de lui, puis son œil unique se posa à nouveau sur Syndrell. Un long moment, il l’observa sans rien dire, notant sa posture défensive.

- Toi, t’es pas comme les autres, pas vrai ?
- Ça dépend de ce que vous entendez par « les autres ».
- Je parle de ceux que j’ai l’habitude de rencontrer. Eux, quand je leur donne un coup de pied, ils me supplient de les épargner. Ou alors ils sont déjà dans un stade de décomposition avancé.


Le charognard retroussa les lèvres. Sa façon de sourire. Puis il cracha par terre et tendit une main recouverte d’une mitaine crasseuse.

- Je m’appelle Pog.
- Syndrell,
répondit la jeune femme en serrant sa main.
- Désolé pour les coups de pied.
- Et moi pour la déculotée.


Pog renversa la tête en arrière et éclata de rire. On aurait dit qu’il aboyait.

- Pour sûr, t’es pas comme les autres ! Allez viens, je te fais visiter.




*




- Alors, si je comprends bien, tu arrives du cœur de l’Empire et tu traverses le Kur N’Raï, toute seule, pour aller dans le Septentrion ?
- Oui.
- Et ben, nom d’un cul de Raï…


Pog avala une rasade d’eau de vie et tendit sa gourde à Syndrell. Ils se trouvaient dans l’antre du charognard, une grotte nichée dans les blocs de roche noire qui bordaient l’Aganraï. Au fil des années, Pog y avait amassé toutes sortes d’objets, la plupart trouvés sur les restes d’un cadavre. Des bourses plus ou moins pleines, des fripes, des armes, quelques tapis de selle, des cordes et de harnais, et une pile de casques de Raïs. Pog les avait tous affrontés. C’était là son butin de guerre.

- Tu ne me crois pas ?
- Bien sûr que si ! Et ça m’intrigue. Qui es-tu vraiment ?
- Je suis moi,
répondit Syndrell en approchant le goulot de ses lèvres.

La boisson lui brûla la langue et la gorge. Elle toussa et s’essuya la bouche d’un revers du coude sous le regard pâle du charognard.


- Mouais. Et pourquoi le Septentrion ?
- Je dois dire au revoir à quelqu’un.
- Tu connais quelqu’un qui vis là-bas ? Qui es-ce ?


Syndrell leva les yeux. Là-haut, la voûte rocheuse laissait entrevoir un pan de ciel étoilé.

- Celle qui m’a tout appris.

Un long moment, Pog resta silencieux, sirotant son eau de vie en contemplant les ombres que le feu projetait sur le mur de la grotte. Puis, alors qu’ils s’enroulaient tous deux dans leur couverture, il marmonna, davantage pour lui que pour elle :

- Ce doit être une sacrée personne.

Il n’imaginait pas à quel point.





*



- Tu sens bizarre.
- Je crois que c’est l’odeur de mon nouvel ami.
- Il se parfume aux crottes de Raï ?
- On dirait.
- Tu sais, j’ai réfléchi à ce que tu m’as demandé. Je pense que cette personne encapuchonnée, c’est celle que j’ai rencontré il y a bien longtemps, dans les appartements de l’Empereur.
- Que s’est-il passé, Miss ?
- Je l’ai suivi. Non, c’est lui qui m’a suivi. Je me souviens de ses yeux. Ils étaient dorés, comme les tiens.
- Dorés ?
- Tout doux, gamine. J’ai comme l’impression que tu t’embarques vers la mauvaise pente.
- Bah, laisse-la faire ; c’est une grande fille, à présent. Elle sait ce qu’elle fait.
- Vraiment ?





*



- Vraiment ?

Syndrell secoua la tête et sourit.

- Oui, Pog. Je n’ai pas besoin d’un guide pour atteindre le Septentrion.
- Oui, mais…
- Pog ? Merci pour cette nuit passée à l’abri.
- Bah, ce n’est rien… Gaffe aux Raïs, petite. Ils rôdent dans les montagnes.
- C’est promis.


Vagabond se mit en route. Il savait d’instinct ce que sa cavalière avait en tête et n’avait pas besoin d’un quelconque signal pour savoir ce qu’il avait à faire. Comme il s’éloignait au petit trot, Syndrell se retourna sur sa selle et salua Pog. Le charognard la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la brume du matin. Alors, il se gratta la tête et, perplexe, se demanda si cette fille n’était pas tout droit sortie d’un rêve.

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Dernière édition par Syndrell Ellasian le Dim 29 Sep 2013, 17:25, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Dim 29 Sep 2013, 17:24

Au revoir


L’océan.
Il rugissait en contrebas de la falaise, ses vagues éclaboussant les rochers d’écume salée. Il faisait un froid de canard ; la cape que Syndrell avait passé sur ses épaules claquait dans le vent. Elle se laissa glisser du dos de Vagabond et s’avança jusqu’au bord du vide. Elle frissonna. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, prêt à éclater.

C’était ici.
Ici que Miss l’avait emmenée pour la dernière fois. Refusant de craquer maintenant, Syndrell ôta ses gants et les lança ; happés par le vent, ils tourbillonnèrent et disparurent dans la lumière du soleil. La marchombre considéra ses mains, petites, blanches et fines. Elles allaient souffrir, mais pour rien au monde elle ne les empêcherait de ressentir la pierre. Elle les posa sur le sol et s’assit, les jambes dans le vide, pour observer l’océan déchaîné.




"Es-tu vent ou nuage ?"


Syndrell s’élança. Ses mains crochetèrent la pierre, ses pieds glissèrent le long de la paroi, trouvèrent leurs appuis. Elle se mit à descendre, véritable acrobate complètement inconsciente du danger.


"Es-tu ombre ou lumière ?"


Le vent soufflait, la plaquait contre la roche. Il cherchait à la faire tomber alors qu’en fait, elle s’envolait.




"Chaos ou harmonie ?"


De plus en plus vite, de plus en plus bas. Jusqu’à ce qu’elle ouvre les bras et bondisse, effectuant un saut périlleux en arrière pour se retrouver debout, plantée sur la grève, face au mur qui venait de la défier. Elle avait gagné.

Lentement, elle se retourna, et l’émotion la frappa de plein fouet. Si elle ne s’était pas préparée à cet instant, elle serait tombée. Le chemin se déployait devant elle. Tel que dans son souvenir, il était mince et fait de courbes, de creux et de bosses ; d’obstacles et de dangers, comme la vie.
Comme la Voie.




"Et qu’est-ce que je vais devoir faire, ligotée de la sorte ?"
"Traverser, évidemment !"

- Traverser… murmura Syndrell en regardant ses mains.

Elles n’étaient pas entravées, cette fois. Parce qu’elle était là de son plein gré, parce qu’elle n’était plus l’élève, parce qu’elle avait trouvé la clé. Parce qu’elle s’était envolée.




"A quoi cela va-t-il me servir, au fond ?"
"Ça, c’est à toi de le découvrir !"


Syndrell fit un pas en avant. Découvrir qui avait tué Miss. Il y avait un homme aux yeux dorés, un fil invisible qu’elle tenait entre ses doigts écorchés. Il suffisait de le tirer. Encore un pas, puis un autre… Elle avançait sur la digue rocheuse. Une pluie salée retombait sur elle, voile scintillant et mouillé. Au bout de dix pas, elle était trempée.



"Ce n’est pas juste !"



La mort de Miss n’était pas juste. Elle avait un compagnon, elle avait un enfant. Des orphelins, à présent. Et pendant qu’elle discutait de tout et de rien avec un vieux souffleur de verre, ils la pleuraient.



"Ce n’est pas juste !"



Ce fil, elle devait le tenir, ne surtout pas le lâcher. Pour Miss, elle devait le retrouver. Cet homme aux yeux dorés. C’était lui qui détenait la nouvelle clé.



"Désormais, nos chemins divergent, jeune fille…"



Des larmes roulaient sur ses joues. C’était la deuxième fois qu’elles se disaient adieu. Et cette fois, c’était pour de bon. Syndrell tomba à genou. Les arêtes rocheuses entamèrent la combinaison et entaillèrent sa peau. Mais c’est dans son cœur que la douleur était la plus grande.




"Nous sommes liées, Syndrell. Comme un Maître et son Apprentie, comme des sœurs."



- Miss…



"Je ne serai jamais très loin."



- MISS !!




*



Appuyée contre l’arbre, Syndrell ferme les yeux. Les rayons du soleil la réchauffent, sèchent ses larmes. Apaisée, elle est sur le point de s’endormir, certaine que de là où elle se trouve désormais, Miss veille. Toujours.

Et puis…

Un battement de cœur, là, tout contre son dos. Invitation murmurée. Syndrell se retourne, contemple le tronc avec surprise. L’effleure du bout des doigts, du plat de la paume. Un souvenir enfoui dans sa mémoire refait soudain surface – le dernier, l’ultime souvenir de ce voyage. Une image, celle de Miss appuyée contre l’arbre. Miss disparaissant par enchantement. Syndrell fronce les sourcils.

Et si… ?

Elle ferme les yeux et se laisse aller.
Lorsqu’elle les ouvre, un million de chemins s’offrent à elle, multitude de possibilités, d’aventures, de voyages.

Elle en choisit un.

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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Jeu 09 Juin 2016, 18:27

Premier chemin


La voleuse, le serveur et le dessinateur



Ciel




« Maître Ciel !»

Les yeux clos, le Dessinateur fronça les sourcils mais ne répondit pas. Il était occupé, là. Le dessin qu’il s’apprêtait à faire basculer dans la réalité était extraordinairement complexe et il n’avait pas…

« Maître Ciel ? »

Les coups frappés à la porte eurent raison de sa concentration. Abandonnant les Spires, Ciel soupira, puis se passa la main dans les cheveux et regarda tout autour de lui : cette salle de classe impeccablement ordonnée et lumineuse, c’était la sienne. D’ici une heure, un peu moins même, quelques jeunes gens allaient venir s’asseoir sur les coussins disposés en demi cercle autour du sien. Il aimait cet endroit plus qu’aucun autre et il n’envisageait pas de le quitter un jour. Ici, il était chez lui…

« Maître Ciel, vous avez reçu du courrier ! Je le dépose devant votre porte… »

… il était chez lui mais la tranquillité était parfois compliquée à trouver. Dans un soupir, Ciel se leva et ouvrit le battant derrière lequel une jeune fille aux boucles rousses et aux innombrables tâches de rousseur était postée. Elle sursauta en le voyant apparaître et s’empourpra légèrement.

- Maître ! Je ne voulais pas vous déranger, je croyais…
- Pas de problème Milenya.
- Tenez, c’est pour vous. J’étais en train de nettoyer la volière quand il est arrivé. Un drôle d’oiseau duveteux que je n’avais encore jamais vu ici…
- Duveteux ?


Ciel attrapa le petit rouleau qu’elle lui tendait et la remercia, puis il rentra dans la salle et referma la porte avec son pied tout en déroulant le fin papier. En reconnaissant l’écriture penchée et déliée, il sourit. C’était elle.


Mon Ciel,
Tu ne devineras jamais où je suis ! Avruin, une petite province tout à fait au nord du Gour. C’est la dernière étape de notre périple dans ce sens-là. Dès demain nous reprenons la route du sud. Vagabond a perdu un fer, il a fallu que je fasse un long détour pour trouver un forgeron capable de résoudre ce problème, mais par manque de temps et de moyens, il a fait ça beaucoup moins bien qu’Eli. Pourras-tu lui faire savoir que je vais avoir besoin de lui ?
Comment vas-tu, Prof ? Je me demande ce que tu es en train de faire. Attends, ne dis rien, je vais deviner. Tu es nu, assis dans le lit d’un bel inconnu qui s’apprête à…



Rouge tomate, Ciel replia le papier, avant de tomber sur la véritable fin du message, ajouté au dos.


… je plaisante ! Je sais très bien que tu es au Dôme. Bois ton thé, il est sans doute déjà froid, tu l’oublies tout le temps. Et prends soin de toi, mon Ciel.


Il observa un instant la petite rose dessinée sommairement – leur symbole – et glissa le message dans sa poche. Encore de l’autre côté d l’Empire, hein… Il sourit. Voyager aussi loin était un rêve qu’il lui cédait volontiers, mais il se plaisait à l’imaginer, là-bas, chevauchant à travers une plaine balayée par les vents. Et puis, tout naturellement, son esprit glissa vers les traits pas si inconnus que Syndrell avait suggérés dans son message. Si elle savait…

Il eut un drôle de petit sourire, mystérieux, lumineux.
Triste.

Et, songeant à se remettre à son dessin, il attrapa la tasse de thé pour en boire une gorgée.

Il était froid.





*


Syndrell


Syndrell boucla sa ceinture et releva la tête pour observer avec intérêt son reflet dans le miroir. Quel changement ! Sur un haut gris pâle et d’un tissu très fin mais chaud, la chemise gris anthracite qui remplaçait sa tunique déchirée était très jolie. Elle s’arrêtait aux épaules et descendait jusqu’en haut des cuisses. Par-dessus, un corset de feutrine bleu nuit rappelait la couleur des loutres dessinées sur ses bottes.

La large ceinture qui entourait sa taille et retenait le poignard de Miss, enfin, était d’un gris presque noir, assortit à la couleur de son pantalon fait d’un tissu mince mais très résistant. C’était à la fois élégant et simple, pratique et… nouveau. Aussi nouveau que ses cheveux, dont elle avait la coupe réalisée à la va-vite juste après l’incendie de la ferme.

A présent, de courtes mèches folles encadraient son visage, aussi indomptables que le feu qui brûlait en elle et scintillait dans ses yeux. L’on y trouvait toutefois une ombre qui n’avait pas échappée à Naagrarh, et celui-ci avait demandé à la marchombre si elle était réellement sûre d’elle. Il ne ferait rien pour l’empêcher de partir, puisqu’elle avait déjà pris sa décision, mais il était prêt à l’accompagner lui-même si elle le désirait.


- Merci, mais je dois m’occuper de ça toute seule, avait-elle répondu à l’homme.

Il avait incliné la tête avec sérieux, mais aussi un profond respect.


- Sois prudente. Je compte sur mon éclaireuse demain.
- C’est elle qui te tirera du lit à l’aube !


Syndrell eut un vague sourire en repensant à cet échange. Miss avait-elle envisagé, le jour où elle l’avait présentée à Naagrarh, que celui-ci deviendrait un grand ami ? Le sourire de la jeune femme s’agrandit. Ce ne serait pas surprenant, oui !

Sur cette pensée, elle vérifia que son poignard coulissait bien dans son fourreau, puis enfila son manteau. Lui aussi était neuf : long et cintré, il se confondait dans les ombres de la nuit et sa large capuche dissimulait ses cheveux et son visage. Sans bruit, elle ouvrit la bâche du chariot et siffla doucement.

Vagabond surgit près de la roue arrière. D’un bond agile, Syndrell se hissa souplement sur son dos et fit volte-face, quittant le convoi sans que personne ne remarque son manège. Pratiquement personne. Gareth suivit des yeux la silhouette qui s’enfonçait dans les ténèbres, pensif.

Et inquiet.





*



Ciel


En sortant du Dôme ce soir-là, quelques collègues proposèrent à Ciel d’aller manger en ville. Il commença par refuser un peu gauchement, comme d’habitude, et comme d’habitude, ils ignorèrent ses timides protestations pour le pousser doucement – mais sûrement – vers le cœur d’Al-Chen. C’était une soirée tiède et animée, les terrasses étaient remplies et les derniers rayons de soleil qui s’attardaient fort plaisants ; gagné par l’engouement de ses amis, Ciel se laissa entraîner. C’était si bon de se détendre un peu après une journée aussi riche que la sienne ! Il aimait sentir toute cette vie autour de lui, entendre des rires ricocher dans les rues, le claquement des sabots sur le pavé, le frôlement de tissus lorsqu’il croisait des passants, les sourires échangés en guise de salut…

Al-Chen était son monde, son univers. Il y avait déjà vécu tant de choses qu’il se savait sans doute trop chanceux par rapport à d’autres ; à ceux qui ne voyageaient pas dans les Spires, ceux qui n’entraient pas dans l’immense hall du Dôme chaque matin, ceux qui ne connaissaient pas Syndrell Ellasian, ceux qui ne possédaient pas une famille aussi merveilleuse que la sienne, ceux qui n’avaient pas des collègues comme les siens… Il était conscient de sa chance, oui, et il en savourait chaque instant avec la crainte qu’elle disparaisse du jour au lendemain. Que tout ceci ne soit qu’un rêve et que le réveil soit brutal. C’était idiot – combien de fois Syndrell l’avait-elle embêtée à ce sujet ? – mais il ne pouvait pas empêcher ce pressentiment de lui serrer le cœur chaque matin.

Ainsi perdu dans ses pensées, il ne vit pas que ses collègues s’étaient arrêtés devant une auberge d’où s’échappait de la musique. La terrasse était illuminée par des guirlandes de lampions de toutes les couleurs. En reconnaissant l’endroit, Ciel se figea.
La Feuille de Chen. Un de ses amis lui demanda s’il connaissait, il hocha la tête, incapable soudain de dire quoi que ce soit ; bien sûr qu’il connaissait, à tel point qu’il pouvait dessiner de tête la disposition des tables, l’ordre de couleur des lampions, la décoration boisée de la salle… Hasard ou coïncidence ? Sur toutes les auberges qui peuplaient Al-Chen il avait fallu qu’ils choisissent celle-là. Si la chance avait quelque chose à voir là-dedans, Ciel ne voyait pas du tout à quoi elle rimait. Il n’eut pas le temps de chercher plus longtemps. On lui prit le coude et on l’entraîna vers les marches qui menaient à la terrasse animée.

Il se retrouva assis sous un lampion violet, à la seule table encore libre sur la terrasse et pile poil à l’endroit où le soleil couchant brûlait les yeux en frôlant l’horizon : sa lumière glissait entre les tours, les maisons, se réverbérait sur les fenêtres et frappait Ciel en pleine figure. Cela ne devait durer qu’une minute ou deux mais, pendant ce temps-là, il eut tout le temps d’être ébloui et sentit les larmes poindre au coin de ses yeux. En râlant discrètement, il les frotta contre son bras avant de se rappeler qu’on ne frotte jamais ses yeux sinon on pleure on pleure on pleure ! Agacé, il dessina machinalement et un mouchoir apparut entre ses doigts. Il s’essuya les paupières, se moucha bruyamment et, quand il releva enfin la tête, les yeux brillants et les joues humides, la lumière trop vive était cachée par la silhouette d’un homme. Le serveur venu chercher leur commande. Ciel le reconnut en dépit de sa vue brouillée et, réflexe qu’il ne comprendrait jamais, s’empourpra. Il était donc rouge, mouillé et sans voix puisqu’il fallut que son collègue le plus proche lui donne un léger coup de coude afin de le sortir de sa léthargie. Il balbutia le premier plat qui lui passa par la tête, avant de se souvenir qu’il ne l’aimait pas. Trop tard. Le serveur avait souri, noté sa réponse sur son carnet et tourné les talons.

Ciel se détendit enfin. Il avait mal aux yeux et ne voyait plus grand-chose, il devait avoir une drôle de tête avec les paupières gonflées et les joues enflammées, il allait manger un repas qui allait probablement le rendre malade, mais tout ça, ce n’était rien. Ce n’était pas grave. Ce n’était pas grave puisqu’il était assis sous un lampion violet, en plein cœur d’Al-Chen, au beau milieu d’une terrasse joyeuse et animée. Ce n’était pas grave puisque ses collègues le connaissaient trop bien pour laisser filer un trait de moquerie qui pourrait s’avérer blessant – ils se contentèrent de lui tendre d’autres mouchoirs, certains dessinés à la hâte. Ce n’était pas grave puisqu’il avait, pendant une poignée de secondes, croisé le regard du serveur. Gris comme un ciel tourmenté. Ça l’avait tourmenté oui, ce regard, et c’était à cause de lui que Ciel revenait à
La feuille presque toutes les semaines depuis maintenant deux mois. A cause de cet homme aux cheveux noirs et au sourire franc, qui souriait justement à des clients, son plateau en équilibre sur sa main gauche, l’autre sur la hanche.

Il en était tombé amoureux.



I can see how you are beautiful, can you feel my eyes on you
I’m shy and turn my head away
Working late in diner Citylite, I see that you get home alright
Make sure that you can’t see me,
Hoping you will see me…




*


Syndrell



Battue de tous côtés par les vents, Syndrell s’empressa de se faufiler le long de la bâtisse. Sans bruit, elle se plaqua contre le mur glacé de la façade ouest, puis leva les yeux. Le manoir était grand, beau et comme endormi. Ses tours se découpaient dans un rayon de lune, mais c’étaient les fenêtres que la marchombre observait.

Hautes, étroites, difficiles d’accès, elle aurait pu se débrouiller ainsi mais elle préféra faire le tour de l’imposante maison. Il y avait une petite fenêtre, à l’arrière, qui attira son attention : elle était seulement barrée d’un volet. Silencieuse comme une ombre, elle se hissa sur un baril qui servait à la récupération de l’eau de pluie et s’aida du poignard de Miss pour soulever le volet.

Elle se faufila à l’intérieur en fronça le nez à l’odeur terreuse de pommes de terre qui envahit aussitôt ses narines, et atterrit sur des sacs d’oignons. Le cellier était plongé dans le noir. A tâtons, Syndrell le traversa et souleva doucement le loquet de la porte pour glisser un coup d’œil prudent dans l’immense cuisine attenante.

La pièce était sombre et silencieuse. Dans l’âtre, les braises rougeoyaient encore et diffusaient une douce lumière qui éclairait le chien endormi sur sa paillasse. C’était une grosse boule de poils qui n’avait pas l’air si terrible, mais Syndrell se déplaça sur la pointe des pieds, prête à détaler au moindre grognement de mauvais augure…

Le chien ne se réveilla pas et la jeune femme quitta la cuisine pour s’engager dans un passage de service étroit et désert. Elle le longea jusqu’à un escalier qui menait à un couloir plus large. Elle s’arrêta un instant, pensive. Tous les indices qu’elle avait pu glaner depuis qu’elle avait entendu parler de Kunst la menaient ici, dans cette grande maison perdue au cœur des plaines glacée qui bordaient le Gour.


« Kunst ? Ouais, ça me dit quelque chose… Y’avait une fille qui portait c’nom-là j’crois. Toujours une feuille et un crayon dans la main. Elle a dessiné ma ferme et puis, elle est partie… »
« Je ne me souviens pas de son nom mais je me rappelle d’une femme discrète et qui ne s’arrêtait pas de dessiner. Elle a croqué mon époux, tenez, vous voyez ? Magnifique, n’est-ce pas ? »
« Non, elle était seule, enfin, je crois. Mais elle n’avait pas l’air tranquille, si vous voulez savoir. On aurait dit qu’elle avait peur de quelque chose… ou de quelqu’un. »
« Il y a un manoir, tout à fait au nord du Gour… Elle en parlait sans arrêt. Elle voulait y aller mais pas sans connaître l’endroit auparavant. Sa curiosité était bizarre, au fond. Je me demande s’il ne s’agissait pas d’une voleuse en pleins repérages… »

Syndrell eut un petit sourire en pénétrant dans une première pièce sombre et froide. Elle-même s’était renseignée avant de venir ici, pour s’introduire dans le manoir comme une voleuse… Mais elle ignorait encore ce qu’elle cherchait exactement : un autre indice lui permettant de se rapprocher davantage de la marchombre disparue ?

Les questions se bousculaient dans son esprit. Elle se demandait ce qui avait pu pousser une nouvelle venue de l’Académie, encore novice et mère d’un charmant petit garçon, à abandonner celui-ci sans prévenir pour voyager aussi loin – et aussi discrètement. Qu’avait Kunst en tête lorsqu’elle était partie ? Il était clair qu’elle avait un objectif, un but lié à ce manoir dont elle arpentait la bibliothèque sans savoir où orienter ses recherches.

Kunst cherchait-elle un livre ? Un objet ? Une personne ? Comment le savoir, sans avoir jamais revu la jeune femme ? Sans bruit, Syndrell fit le tour de la pièce. Elle ne voyait pas grand-chose mais elle craignait d’allumer une bougie, dont la lueur pourrait être aperçue sous la porte. Elle ne désirait pas être vue ici…

La pièce suivante était une chambre dont le lit était vide. Les draps défaits suggéraient pourtant qu’un dormeur s’y trouvait, mais ils étaient froids, ce qui suggérait que celui-ci s’était éclipsé depuis un moment déjà. Syndrell se mordilla la lèvre. Un autre promeneur nocturne ? Ne risquait-elle pas de le croiser sans le vouloir ?

Elle comprit en passant devant la porte de la chambre voisine. Aux légers bruits qu’elle percevait, grincement régulier et gémissements étouffés, son dormeur en avait retrouvé un autre et ce n’était pas pour roupiller ! Elle secoua la tête. Occupés pour l’instant, mais s’ils se levaient ensuite pour apaiser une fringale nocturne ou bien pour retourner dans l’autre chambre, elle ne devait pas s’attarder.

De plus en plus frustrée, la marchombre se glissa dans ce qui semblait être un petit salon. « Petit » étant un mot bien relatif. Si elle n’était pas déjà passée par le salon, elle n’aurait pas songé qu’il puisse s’agir ici du second. La pièce était spacieuse, les meubles chargés de livres et d’objets divers et variés, l’énorme sofa visiblement moelleux et confortable, les braises de la cheminée encore rougeoyantes…

Les habitants du manoir avaient passé la soirée ici. Des coussins étaient éparpillés devant l’âtre, vestiges d’une veillée au coin du feu, et une tasse de tisane avait été oubliée sur un guéridon. Syndrell en renifla le contenu, curieuse, et hocha la tête quand le parfum de la menthe envahit ses narines ; quelqu’un ici avait de bons goûts !

Son regard balaya la pièce pongée dans l’ombre, et s’arrêta sur la table. Le désordre qui s’y trouvait détonnait avec le reste. Elle s’en approcha. Divers papiers étaient ouverts, et du papier à lettre attira l’attention de Syndrell ; ce soir, quelqu’un avait écrit une correspondance. Elle passa les doigts sur le papier, en éprouva la texture fine et délicate, et attrapa un fusain qui traînait-là.

En quelques mouvements nets et précis, elle se mit à colorier la première feuille du bloc de papiers. Une technique qu’elle avait régulièrement utilisée quand elle faisait partie du réseau espion des Ombres d’Al-Jeit. Ce papier-là n’avait peut-être rien à révéler mais, pour l’instant, c’était tout ce qu’elle avait ! Sa besogne achevée, elle glissa la feuille dans son sac afin de poursuivre son exploration clandestine.

C’est en ouvrant le tiroir d’une commode que Syndrell découvrit le carnet de dessin de Kunst. Elle se figea en reconnaissant le bloc de feuilles un peu élimé sur les bords pour avoir tant voyagé, les spirales à moitié défaites, et la boîte de crayons et de fusains de l’artiste. Ça, c’était la preuve tangible, enfin, que Kunst était dans les parages. Mais pourquoi avoir laissé son matériel ici ?

Le carnet en main, elle s’approcha de la fenêtre pour pouvoir distinguer les pages qu’elle feuilleta doucement. Un portrait de Lyke, quelques années plus tôt, la fit sourire. Tout le talent de Kunst vivait dans ses croquis et il suffisait d’un seul coup d’œil pour comprendre qu’il s’agissait là de véritables œuvres d’art. Et puis, soudain, les pages s’arrêtèrent de tourner.

Et la marchombre écarquilla les yeux en découvrant le dessin de…




*


Ciel


- Ciel ! Est-ce que ça va ?
- Mmh ?
- Tu saignes !


Il fallut un certain temps à Ciel pour comprendre que ses collègues le regardaient avec effarement. Et quelques secondes supplémentaires encore pour réaliser que ce qu’ils fixaient avec tant d’intensité, c’était le sang qui coulait de son nez. Non ! C’était une plaisanterie ? Sidéré, Ciel eut le reflexe un peu bête de plaquer sa main sur son visage, qu’il barbouilla de rouge au lieu d’amoindrir les dégâts. En fait, il n’eut tout simplement pas la présence d’esprit de dessiner, ni ses collègues d’ailleurs, sans doute à cause de la soudaineté de la chose. Il y en a un qui, pourtant, réagit efficacement : une main se posa sur l’épaule de Ciel et, avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour découvrir de qui il s’agissait, un linge se plaqua sur son nez avec fermeté. Affreusement gêné, Ciel se tortilla pour échapper à cette poigne, mais une voix qu’il connaissait bien – hélas ! – jaillit près de son oreille avec amusement :

- Tenez-vous tranquille encore quelques minutes avant de refaire des folies…

Il fallait que ce soit lui, bien sûr. Il se mettait à saigner du nez sans raison et forcément, c’était dans son auberge, en sa présence, un soir où il y avait foule, où il était très occupé et où…

- Détendez-vous !

Ciel se raidit instantanément. C’était plus fort que lui ! Il déglutit péniblement, à moitié étouffé par la large main qui maintenait le tissu en place pour compresser son nez, tendu comme s’il jouait sa vie – et dans sa petite tête, c’était presque ça. Le dessinateur se morigéna intérieurement. Quel imbécile, franchement ! Réagir ainsi ! Ce n’était pas la fin du monde, ce genre de chose arrivait à tout le monde… peut-être pas de cette façon ni au pire moment qui soit, mais…

- Bon. Vous allez venir avec moi, d’accord ?
- Quoi ?
- Allez, tenez-moi ça.

Ciel sursauta en sentant le goût ferrugineux du sang effleurer sa langue, ou bien à cause de la suggestion du serveur, il ne savait pas trop, mais déjà celui-ci l’entraînait, doux et ferme tout à la fois : sans pouvoir faire autrement, Ciel se leva de sa chaise et, après un petit signe contrit à ses camarades, quitta la table. Sa main plaquée sur le tissu désormais imbibé de sang attira l’attention de quelques clients qui le dévisagèrent avec curiosité ; il n’en fallait pas moins pour que Ciel, déjà rouge de honte, vire au cramoisi. Il crut entendre une plaisanterie amusée de Syndrell dans son esprit, à propos de sa timidité hors normes, avant que le garçon le plus beau du monde ne le fasse entrer dans une petite pièce par une porte dérobée. Il faisait noir comme dans un four. Surpris, Ciel avança sans se méfier et sa tête heurta la lampe du plafond bas.

- Décidément, vous les collectionnez, ce soir…

La lumière, vacillante à cause du choc, se fit sur un sourire amusé du serveur. Embarrassé, Ciel le regarda sans bouger. Voilà. Ça, c’était toute l’histoire de sa vie. Il ne pouvait pas craquer sur un homme sans se faire remarquer avec autant de ridicule. Il ferma les yeux. C’était peut-être un rêve qui tournait au cauchemar, s’il pouvait se réveiller dans son lit, rien de tout cela ne… Des mains légères se posèrent sur ses épaules et il rouvrit brusquement les yeux pour croiser le regard gris profond de son « sauveur ». Celui-ci exerça une pression du bout de ses doigts, obligeant Ciel à s’asseoir sur la chaise qu’il venait sans doute de placer derrière lui, puis il lui attrapa le menton et lui renversa délicatement la tête en arrière.

- Voyons voir… Ah, ça saigne encore. Dites-donc, vous êtes en train de vous vider de votre sang.

Je vais mourir, songea Ciel en fermant les yeux, aveuglé par la lumière qui lui arrivait droit dessus. Et finalement il aurait peut-être mieux valu !

- Mais non, voyons. Ça va s’arrêter dans quelques minutes. Il faut continuer à compresser. Laissez-moi faire.

Ciel s’empourpra de nouveau en réalisant qu’il avait pensé à voix haute. Chaque fois qu’il pensait avoir touché le fond du ridicule, il se surprenait lui-même.

Renversant.


- Ça vous arrive souvent ?
- Hun hun.


Difficile de parler avec ce tissu sur le visage et le nez pincé.
Difficile de parler avec cet homme à ses côtés.



Talk to me, show some pity
You touch me in many, many ways
But I’m shy can’t you see


- Attendez, je vais essayer autre chose. Ne bougez pas… gardez la tête en arrière. Je reviens tout de suite.

Ciel hocha la tête. Il ne pouvait pas aller bien loin de toute façon, n’est-ce pas ? C’était désespérant. Il gigota sur sa chaise et, n’y tenant plus, redressa la tête pour jeter un coup d’œil à travers l’entrebâillement de la porte. Les bruits de la salle lui parvenaient comme étouffés. Il vit plusieurs fois la silhouette du serveur passer devant la porte, jusqu’à ce qu’il revienne finalement avec ce qu’il était parti chercher. Un tissu plus épais dont il coupa un petit bout, qu’il enduisit d’une pâte étrange et odorante. Immobile, le souffle court et le cœur palpitant, Ciel le regardait faire, les yeux fixés sur les grandes mains agiles et délicates. Il sursauta lorsque l’une des mains s’approcha soudain de son visage pour lui attraper doucement mais fermement le menton.

- La tête en arrière, et… voilà.

Voilà ? Ciel cligna des yeux, puis effleura du bout des doigts le morceau de tissu enfoncé dans sa narine gauche. Ça ne saignait plus.

- Il va falloir le garder un peu, mais d’ici une heure il n’y paraîtra plus.
- Merci…
- Bah, de rien !


Ciel se sentait bizarre, sans doute parce que le serveur n’avait pas encore lâché son visage, et parce que le sien était tout près ; celui-ci eut un sourire absolument charmant.

- Je m’appelle Aedan.
- Moi c’est…
- Ciel. Je sais, vos amis vous ont appelé par votre nom tout à l’heure. C’est un vrai nom d’ailleurs ?
- Ma sœur s’appelle Zéphir.
- Je vois !


Dans le bref silence qui suivit, Ciel se sentit un peu moins bizarre. Plus à l’aise, sans doute parce que désormais il pouvait mettre un nom sur ce joli minois. Aedan.

- Et bien, Ciel, fit celui-ci en le lâchant enfin, je crois que vous avez mérité un verre, après toutes ces émotions !
- Heu, je…
balbutia le dessinateur en se redressant.

De quelles émotions parlait-il ??


- C’est la maison qui offre.
- Ah…


L’histoire de sa vie, donc. Il saignait du nez, son coup de foudre venait à la rescousse puis lui offrait un verre. Il ne savait pas vraiment s’il devait se dire chanceux, ridicule ou désespéré mais dans tous les cas, il était heureux. Il quitta le cellier avec la sensation des doigts d’Aedan sur son visage.

Et ça, ça valait tous les trésors du monde.




*


Syndrell



Un bruit, dans le couloir, fit sursauter Syndrell et elle fourra rapidement le nécessaire de Kunst dans son sac avant de se rapprocher de la porte du bureau. Plaquée contre le battant, elle tendit l’oreille et perçut des pas légers sur le tapis du couloir. Ils s’arrêtèrent non loin de là où elle se trouvait, puis des murmures s’élevèrent, quelques rires aussi. Crotte de siffleur ! Les personnes qui se trouvaient hors de leur lit cette nuit n’avaient visiblement pas l’intention d’y retourner de sitôt.

Comprenant qu’elles allaient rester un certain temps dans le couloir, Syndrell tourna la tête vers a fenêtre. C’était jouable. Elle n’avait pas traversé la pièce quand la porte s’ouvrit dans son dos. la lumière jaillit et la marchombre entendit une exclamation étouffée juste avant qu’elle ne pose la main sur le loquet de la fenêtre. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et haussa un sourcil en découvrant une fillette de quatorze ou quinze ans.


- Voleur… murmura celle-ci en fixant l’intruse de ses grands yeux noisette.
- Mais non, rétorqua Syndrell, assise à califourchon, une jambe dedans, une jambe à l’extérieur. Je suis le marchand de sable. Enfin, son assistante. J’ai cru comprendre que tu ne dormais pas encore…
- Au voleur !
cria la fille.

Syndrell se laissa tomber dans le vide.

Elle n’avait pas sauté de très haut et amortit sa chute en roulant sur son épaule, puis se mit à courir : l’alerte avait été donnée, les lumières s’allumaient et, soudain, trois chiens jaillirent dans son dos. Ce n’était plus de la crotte de siffleur, là, mais de la bouse de Ts’Liche ! Accélérant l’allure, les bras serrés le long du corps pour augmenter sa vitesse, Syndrell fila sans demander son reste.

Les arbres se découpaient devant elle, encore quelques mètres et elle allait pouvoir se mettre à l’abri, mais elle sentait le souffle des molosses qui se rapprochaient, et une mâchoire claqua à quelques centimètres de son mollet…

Un sifflement.

Derrière elle, un chien poussa un jappement de douleur et les deux autres ralentirent, surpris ; le temps pour Syndrell d’atteindre le bois en quelques foulées. Elle se hissa souplement dans le premier arbre et s’arrêta à mi-hauteur, le souffle court, les muscles tremblants, étonnée de s’en être tirée à si bon compte. A travers les feuilles, elle vit une deuxième flèche, puis une troisième se planter devant les pattes de ses poursuivants. Ils firent demi-tour et rentrèrent en couinant.

Syndrell laissa échapper un long soupir de soulagement. Elle baissa les yeux vers l’archer qui venait d’arrêter sa monture sous l’arbre. Gareth ! Un sourire barrait le visage de la marchombre lorsqu’elle se laissa tomber sur le dos du cheval, dans le dos de l’intendant.


- Sans toi, j’étais cuite ! Merci !
- De la pâté pour chiens, oui. De rien.
- Mais comment…
- Je t’ai suivie.


Gareth parlait comme de coutume, avec une voix grave et un ton impassible. Il fit tourner bride à sa monture et Syndrell passa les bras autour de sa taille.

- Quand je t’ai vue t’éloigner, j’ai eu un pressentiment.
- Un pressentiment ?
- Mon sixième sens est très développé.
- Indubitablement, oui !
- Je suppose que tu ne peux pas me dire ce que tu faisais ici ?


La jeune femme réfléchit un instant. Ce qu’elle venait de découvrir était dangereux. Trop pour impliquer un ami qui venait de lui sauver la vie ?

- J’ai retrouvé la trace d’une personne qui m’est proche, expliqua-t-elle. Je suis désormais certaine qu’elle est passée par ce manoir.
- Y est-elle encore ?
- Je ne crois pas.
- Et ta visite nocturne a tourné au vinaigre quand…
- … quand une petite minette pas très sage est entrée dans la pièce où je me trouvais. J’ai manqué de discernement, je me suis faite avoir comme une bleue,
reconnut Syndrell en appuyant un instant son front contre le dos de Gareth. J’ai été surprise par ce que j’ai découvert et j’ai oublié d’être prudente.
- C’était moi la prudence, ce soir.


Elle sourit, puis redressa la tête et acquiesça.

- Intervention très réussie, grand chef ! Tiens, prends sur la gauche, Vagabond m’attend juste-là.

Naagrarh ne lui posa aucune question et Gareth ne chercha pas à en apprendre davantage sur son excursion nocturne ; chacun reprit sa place dans la caravane, mais Syndrell, avant de se coucher pour dormir une paire d’heures, sortit le matériel de Kunst et retrouva le premier dessin qui l’avait tant secouée.

Incrédule, elle passa les doigts sur le papier dont elle éprouva la texture du grain, effleurant les lignes du visage du personnage, puis ses épaules… et ses ailes. Son corps de rapace. Ses serres. Métamorphe. Ainsi, Kunst avait découvert ce secret si bien gardé ! Tournant la page, Syndrell découvrit une femme se transformant en loup. Sur la suivante, c’était un enfant qui devenait un faon. Les esquisses, magnifiques, captaient à la fois l’essence humaine et l’essence animale de chaque modèle.

A la fin du carnet, quelques pages étaient arrachées. Dessins ratés ou coup de colère ? Syndrell secoua la tête. Elle devinait qu’il s’était passé quelque chose et elle craignait tout à coup que Kunst ait mis les pieds dans un piège. La dernière feuille était vierge mais, en passant la main dessus, elle sentit quelque chose. Attrapant un crayon de la pochette de Kunst, elle commença à colorier le papier en appuyant fortement sur la mine.

Très vite, quelques lettres apparurent en relief, traces d’un message écrit sur la page précédente. Ignorant les commentaires amusés de quelques itinérants assis autour d’un feu, la jeune femme approcha le papier des flammes pour avoir assez de lumière afin de déchiffrer le mot. C’était compliqué mais pas impossible, et Syndrell convaincue que cela pouvait l’aider à retrouver Kunst, y mit toute sa volonté.

Au fil de sa lecture, pourtant, son visage se décomposa. Elle pâlit, jusqu’à finalement lâcher la feuille qui tomba à ses pieds. Quelqu’un voulut la charrier, mais Onee, assise près de lui, enfonça brutalement son coude entre ses côtes pour le faire taire.


- Syn ? Tout va bien ?

La marchombre sursauta. Elle se pencha, ramassa le papier qu’elle roula pour le glisser à l’intérieur de son manteau. Son regard était brillant lorsqu’elle le posa sur Onee.

- Oui, mentit-elle. Je prends le premier tour.

Elle prit le premier, le deuxième et le troisième, jusqu’à ce que Naagrarh l’envoie se coucher en usant de son autorité. Sur sa couche, Syndrell garda les yeux grand ouverts, incapable de songer à autre chose qu’aux dures paroles qui, révélées à la lueur des flammes, avait réduit à néant les dernières miettes d’espoir.

Lyke ne reverrait jamais sa maman.






*


Ciel


« Maître Ciel ! »

Quoi, encore ? Agacé, Ciel leva le nez de son parchemin sur lequel il grattait depuis une paire d’heures, et regarda Milenya qui se tortillait dans l’encadrement de la porte. Son expression se radoucit. Elle avait été une fois de plus envoyée pour le déranger et il savait, pour avoir joué le messager à de nombreuses reprises comme elle, que la tâche n’était pas aisée.

- Oui ?
- Quelqu’un demande à vous voir dans le hall d’entrée.
- Qui ?
- Je ne sais pas, il dit qu’il travaille à la Feuille de Chen et qu’il vient prendre de vos nouvelles…


Milénya cligna des yeux, stupéfaite, et fixa l’endroit où, une fraction de seconde plus tôt, se tenait encore le dessinateur. Son pas sur le côté avait créé un mince courant d’air qui fit tomber le parchemin au sol.

Aedan sursauta quand Ciel apparut brusquement devant lui, mais il reprit contenance en passant la main dans ses longues mèches sombres et sourit. Ciel s’empourprait déjà. Il avait réagi instinctivement en dessinant un pas sur le côté pour gagner le hall, mais à présent il regrettait d’avoir été si impulsif : il ne savait pas du tout quoi dire ! Aedan, heureusement, ne semblait pas rencontrer le même problème.


- Salut ! J’espère que je ne dérange pas ? Après le spectacle sanglant d’hier soir, je voulais m’assurer que tout allait bien…
- Ava,
balbutia Ciel, sidéré qu’Aedan se soit déplacé jusqu’ici pour s’enquérir de sa santé.
- Bon, tant mieux.

Aedan balaya le hall de son regard tranquille, et Ciel en profita pour l’observer plus franchement. Grand, mince, le serveur semblait plus élancé sans son tablier : les manches retroussées de sa chemise dévoilaient la fine musculature de ses bras et le dessinateur se rendit compte, tandis que sa bouche s’asséchait soudain, qu’il était taillé en V. Ses épaules étaient larges mais ses hanches menues. Il portait un ensemble à la foi élégant et décontracté, la chemise ouverte de quelques boutons, les cheveux lâchés.

- Tenue de repos.

Ciel tressaillit, pris en flagrant délit de matage, et vira au cramoisi derrière ses mèches châtaines. Il le devinait à la chaleur qui cuisait son visage. Zut. Zut, zut, zut, zut, zut…

- Vous aimez l’art ?
- Heu, oui.
- Je vais voir une exposition d’aquarelles ce soir, de l’autre côté de la ville. Ça vous dis de m’accompagner ?
- C’est… Je vais sans doute finir tard, ici, alors je ne sais pas si…
- Je viens vous chercher ! J’attendrai que vous ayez terminé.


Ciel écarquilla les yeux. Il ne savait pas comment interpréter ce sourire et cette proposition. Ni comment y répondre… Mais avec Aedan, tout était plus simple : le serveur hocha la tête, comme si la chose était entendue, et tendit la main. Ses doigts se refermèrent sur ceux de Ciel. Il avait une poigne douce mais ferme.

- Parfait alors, à ce soir ! Je vous retrouve ici, quand vous serez prêt. Ce hall est magnifique.

Magnifique, oui... mais moins que les yeux d’Aedan, songea Ciel en s’éclipsant avec soulagement. De retour dans sa salle, il ramassa le parchemin et le roula pensivement. Il était distrait et ne faisait pas du tout attention à ce qu’il faisait. Il n’entendit pas les étudiants qui entrèrent en bavardant gaiement et, sans le petit raclement de gorge de Milénya, il serait sans doute resté ainsi, debout, les yeux dans le vague, le cœur battant. Reprenant ses esprits, le dessinateur attrapa la tasse posée sur le bureau et but une gorgée de thé avant de grimacer.

Il était glacé.


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Mar 05 Juil 2016, 23:42

Explosion de couleurs.
Explosion de douleur.
Peur.


« CIEL ! »

Tout est ralenti.
Le mouvement de ses doigts qui s’ouvrent et lâchent le pot de friandises.
Les petites craquinettes qui chutent et s’éparpillent sur le pavé.
Lui qui s’effondre à genoux.

« CI… »

Rupture.
Nette, franche et terrifiante.
Et puis le silence, froid, intense.
Epouvantable.

Les mains sur la tête, Ciel hurle au milieu de la foule.




*



Un mois plus tôt


Calagan

- Cal…
Il ne répondit pas. Les mains accrochées aux barreaux de l’unique fenêtre, il fixait comme s’il espérait pourvoir tuer de son seul regard les hommes qui étaient réunis dehors, sous un soleil de plomb.

- Calagan.

S’entendre appelé par son nom complet fit réagir le jeune homme, et il tourna légèrement la tête vers celle qui était la seule à le nommer ainsi. Elle était assise et le regardait, une lueur d’inquiétude au fond de ses yeux sages, les puits de lumière qui éclairaient son visage marqué par les rides du temps.

- Ils ont pris Raigu.
- Je sais. J’ai entendu les faucheurs prononcer son nom tout à l’heure.
- Ils viennent de l’emmener au trou. Oh, Ma… !


Cal soupira et pressa son front contre le métal dur et froid des barreaux. Il aurait tout donné en cet instant, absolument tout pour trouver le courage, la force de briser sa peur et ses chaînes. Il en tremblait. Si seulement il pouvait…

- Viens là.

Il secoua la tête comme un enfant qui fait une colère. Non, il ne bougerait pas. Il ne pouvait pas bouger. Il entendait déjà les hurlements de Raigu, implorants, déchirants, comme tous ceux qui avaient retenti depuis le trou. Raigu…

- Cal, écoute-moi. Regarde-moi.

Obéissant cette fois-ci à la voix râpeuse de Ma, Cal tourna la tête et plongea son regard fauve dans le sien.

- Nous ne pouvons rien faire, rien d’autre que prier et attendre.
- Attendre ! Attendre quoi ?? Que chacun d’entre nous disparaisse ? Ma ! Ces gens nous exploitent et nous tuent ! Si on attend, on crève !
- Non.


Soufflé par la puissance et la détermination que ce seul mot lui transmis, Cal se tut. Il fronça les sourcils en voyant Ma s’agiter sur son fauteuil, puis se lever péniblement. Les journées étaient longues et difficiles, et les faucheurs n’épargnaient personne. Pas même une vieille femme qui aurait mérité de se reposer.

- Ma…

Elle l’ignora et se planta devant lui. Elle avait été belle autrefois, ses longs cheveux de neige étaient alors blonds comme les blés et sa peau parcheminée plus lisse qu’un pétale de rose. Ses mains ne tremblaient pas lorsqu’elle les posa sur les épaules du garçon. Son regard ne vacilla pas lorsqu’elle l’ancra dans le sien. Et, quand elle prit la parole, sa voix était plus claire, plus ferme que jamais.

- Quelqu’un viendra, un jour. Tu verras. Quelqu’un saura nous trouver et nous sortir de cet enfer.
- Comment peux-tu seulement en être sûre, Ma ?
murmura Cal, désemparé.

Sa vieille amie lui attrapa la main et la posa sur sa poitrine, au niveau de son cœur. Il pouvait sentir les battements légers sous ses doigts.


- C’est écrit là. Cette personne, elle ne pourra pas nous sauver tous, parce qu’elle sera seule. Mais ce qu’elle fera changera le cours des choses, et nous, nous n’aurons plus peur du noir.

Cal ouvrit la bouche pour répliquer, mais Ma s’appuya soudain contre lui. Elle se fatiguait plus vite qu’avant. Avec douceur, il la guida jusqu’à son fauteuil et l’aida à s’y installer. Puis il attrapa une couverture miteuse et la déposa sur elle.

- Repose-toi un peu, dit-il en l’embrassant sur le front.
- Où vas-tu ? s’inquiéta-t-elle, mais il la rassura d’un simple regard.
- Je n’ai pas fini de réparer le panier. Tu te souviens ?
- Tu travailles trop. Tu vas finir par tomber malade si tu te surmènes comme ça encore longtemps.
- Et c’est toi qui dis ça,
marmonna-t-il en l’entendant tousser dans son dos tandis qu’il quittait la pièce.

Un auvent percé par endroits couvrait en partie le perron de la masure. Cal s’assit par terre, contre la porte, et attrapa le panier qu’il était sensé remettre en état. Il s’attela à la tache mais, très vite, ses doigts pourtant habiles perdirent le rythme, et il s’arrêta. Tête baissée, ses cheveux blond cendré tombant devant son visage, il serra les dents. Et lorsque les premiers cris de Raigu se firent entendre, il jeta le panier, qui dégringola les marches et se fracassa au milieu du chemin. Il se précipita hors du perron, courut, glissa une fois, deux fois…

… la troisième fois, ce fut un chat qui dérapa maladroitement, juste avant de disparaître en laissant seulement derrière lui l’empreinte de ses pattes dans le sable.




*



Syndrell


- Attention !

Syndrell entendit l’exclamation mais trop tard : l’homme qui venait de la heurter par mégarde ne put rétablir son équilibre et l’un des deux vases qu’il tenait entre les mains bascula. Il chuta, emporté par son poids, mais juste avant qu’il ne s’écrase en mille morceaux sur le chemin, une main le rattrapa et le sauva.

- Nom d’un grain de sable, quels réflexes !

La marchombre rendit son bien à son propriétaire en souriant. Il s’excusa, elle hocha la tête et reprit sa route ; sous l’éclat du soleil, ses yeux dorés scintillaient. Elle avait couvert ses cheveux d’un tissu gris, noué en bandana, et quelques mèches bleues s’échappaient, attirant le regard des passants. Cette couleur n’était pas coutumière de la région.

Les portes du désert des Murmures… Syndrell se trouvait là, dans un petit village établi sur la rive sud de la Voleuse. Elle était déjà venue ici lorsqu’elle était rentrée de son périple jusqu’au Rentaï. Cette pensée l’accompagnait alors qu’elle se dirigeait vers l’atelier. Tellement de choses s’étaient passées depuis que l’incroyable montagne lui avait accordé ses lames…

Elle s’arrêta juste devant la boutique et, poussée par la force d’un souvenir immuable, tourna la tête en direction de l’est. Là-bas, perdue au milieu de cet océan de sable aux millions de nuances chaudes, le Rentaï attendait sa prochaine visite. Darwen ? Elle cligna des yeux, secoua la tête pour dissiper ses songes, et entra dans la chaleur de la pièce.

C’était une véritable fournaise, pire même qu’à l’extérieur, mais Syndrell y était habituée. Elle portait le haut de Tsukia afin d’être libre de ses gestes sans avoir trop chaud. Ça lui avait pincé le cœur à cause de ce qu’il évoquait et, en même temps, le contact du vêtement sur sa peau l’avait encouragée. Elle se sentait moins seule. C’était important.

Parce qu’elle l’était vraiment. Son arrivée ici avait été remarquée. Trois semaines plus tôt, la fille aux cheveux bleus avait fait sensation. Ici tous les gens avaient la peau mate et les cheveux noirs. Etrangère, elle avait avec elle un drôle d’attirail qui lui permettait de transformer des débris de verre en petites figurines merveilleuses, ou bien en vases et en bijoux. La fille aux cheveux bleus qui soufflait le verre était très vite devenue l’attraction du village.

Elle s’était installée dans une toute petite maison, qui contenait seulement deux pièce, une moyenne et une petite ; dans la moyenne, elle avait organisé son atelier, et le soir venu elle s’endormait dans la petite. Seule. Syndrell ne s’était liée avec personne. Elle soufflait le jour, vendait ses créations et, la nuit, elle furetait. Elle cherchait des réponses.

Elle cherchait le meurtrier de Kunst.

Un jour, Miss lui avait dit que, si l’ombre lui était refusée, elle devait alors chercher la lumière. C’est ainsi qu’elle avait eu l’idée de venir s’installer ici. En vivant comme tous les gens de ce village, elle avait plus de chances d’en apprendre davantage sur les lieux et les gens qu’en investissant en tant qu’étrangère, une étrangère un peu trop curieuse et dont on se serait trop méfié ; mais, en trois semaines, elle n’avait pas récolté d’indice qui vaille la peine d’être retenu.

Ici, les journées étaient longues et brûlantes. Syndrell travaillait presque mécaniquement. Chaque instant passé à souffler le verre lui rappelait ceux, lointains et précieux, vécus avec Eonard dans les montagnes du Poll. Il aurait été fier de constater ses progrès, de la voir désormais capable de créer et de vendre ce qu’elle réalisait. Ça ne lui rapportait pas grand-chose, elle car elle donnait une figurine sur deux ; les gens d’ici n’étaient pas riches, et elle détestait faire des affaires.

Faire plaisir, c’était bien mieux.

Eonard, toutefois, se serait inquiété des ombres dans son regard s’il avait pu la voir à l’œuvre. Jamais Syndrell n’avait travaillé le verre sans un sourire. Mais depuis qu’elle était arrivée ici, elle avait sourit deux fois : la première en rencontrant Yadan, le chef du village. La seconde, lorsqu’elle avait rattrapé le vase de cet homme, quelques minutes plus tôt. Deux sourires.
En trois semaines.

Dolce lui manquait. Elle avait été habituée à ne pas le voir bien plus longtemps que cela mais, cette mission, ils avaient décidé de l’accomplir ensemble ; l’ancien mentor de l’Envoleur s’était retrouvée impliquée dans les affaire des mercenaires qui, près de la demeure d’Erwan et de Miss, les avaient attaqués. Des mercenaires dans le secret de métamorphes et qui s’en prenaient violemment à eux.

Ciel lui manquait. Ils ne s’étaient pas croisés depuis plus de trois mois. Plusieurs fois, l’envie de le contacter mentalement l’avait tenaillée, mais elle s’était efforcée de la repousser : ils avaient décidés de réserver cette forme de communication seulement aux urgences. Elle ne s’était pas résolue à lui envoyer une lettre. Trop de secrets qu’il ne pouvait pas partager, cette fois. Trop de danger pour lui.

Lyke lui manquait. Dans ses rêves mouvementés, elle revoyait son visage, la déception dans son regard, cette fêlure qu’elle avait ressenti dans leur relation… il ne lui pardonnait pas et s’en allait pour de bon. Elle se réveillait toujours en l’appelant par son nom.

Et…

… Tsukia lui manquait. Son dernier regard à elle aussi la hantait, brillant d’incompréhension et de douleur. Plus tard, elle lui expliquerait que c’était nécessaire. Et qu’elle aurait tout abandonné, même sa vie de marchombre, si cela avait pu lui éviter d’avoir à lui faire autant de mal. Il était peu probable que la jeune fille l’écoute et l’entende, mais Syndrell essaierait quand même.

Elle essuya son front en sueur et, assise devant son plan de travail, se mit à l’ouvrage. Dans l’après-midi, elle s’interrompit deux fois pour recevoir des visiteurs. Elle vendit une paire de boucles d’oreilles, et offrit deux loutres en train de se serrer l’une contre l’autre. Il était tard lorsqu’elle éteignit son fourneau et posa ses outils.

Fatiguée aussi bien moralement que physiquement, elle repoussa son matelas dans le fond de la petite pièce et s’installa au centre, debout. Dans un rayon de lune qui entrait par la fenêtre ouverte et barrée d’une moustiquaire, elle s’étira consciencieusement. Puis les étirements devinrent mouvements, fluides, lents. Puissance dans la douceur, harmonie dans l’équilibre.

La gestuelle marchombre.

Elle s’endormit au souvenir du rire frais et léger de Miss, comme après chaque séance de gestuelle, et, pour une fois depuis bien longtemps, elle ne fit aucun rêve dérangeant.

Jusqu’à ce qu’une main plaque brusquement un linge humide sur sa bouche et son nez. Syndrell ouvrit les yeux, se débattit… voulut se débattre…

Elle bascula dans l’inconscience sans même avoir vu le visage de son agresseur.




*




Ciel


Cela faisait au moins dix fois que Ciel relisait la même phrase. En fait, il n’avait rien compris du tout au texte, qui parlait d’un certain dessinateur ayant tenté de vivre complètement dans les Spires et qui… qui… Aedan avait les yeux plus foncés dans la lumière tamisée de la bibliothèque. Voilà ce que retenait Ciel de sa lecture… ou plutôt de sa non-lecture. Depuis qu’ils s’étaient installés dans la grande bibliothèque du Dôme, accessible au public, il avait passé le plus clair de son temps à observer le jeune homme par-dessus la tranche écornée de son livre. Ils étaient assis l’un en face de l’autre. Aedan était penché sur son parchemin, qu’il déchiffrait avec une moue concentrée que Ciel avait envie de croquer. Au sens artistique du terme. Cet homme était tellement beau… Il était beau sans le vouloir, et souvent sans le savoir. Ce n’était pas le genre de type qui est conscient de son charme et qui en joue à toutes les sauces, sans se priver du plaisir de s’en vanter. Non, Aedan était beau lorsqu’il repoussait machinalement une mèche qui retombait devant ses yeux, ou bien quand il pianotait distraitement sur le bord de la table, et encore quand il fronçait les sourcils lorsqu’un terme rendait sa lecture difficile. Contrairement à Ciel, il semblait plongé dans son ouvrage. Du coup, celui-ci en profitait pour le regarder. Il ne s’en lassait pas. D’ailleurs, si l’intéressé n’avait pas soudain levé la tête, Ciel aurait sans doute passé l’heure entière à le fixer.

- Qu’y a-t-il ?
- Rien,
répondit Ciel en baissant précipitamment les yeux.
- J’ai un truc sur le visage ?
- Non ! Y’a rien.

Le dessinateur leva un peu plus haut son livre pour cacher ses pommettes qui piquaient un fard. C’était pénible, cette réaction immédiate et absolument pas discrète… Au bout d’un petit moment, il jeta un prudent coup d’œil par-dessus son bouquin. Aedan s’était replongé dans sa lecture. Oufff. Fausse alerte. Il pouvait se détendre et continuer à …

- J’ai envie d’aller grignoter quelque chose, après. Ça te dit ?
- Heu… J’ai pas mal de travail.
- On peut grignoter pendant que tu travailles.
- Vous allez vous ennuyer…
- Pourquoi tu me vouvoies toujours ?


Ciel rougit carrément cette fois-ci, et il disparut de nouveau derrière son livre. Mais une main se posa sur l’ouvrage et abattit doucement ce dernier à plat sur le bureau, dévoilant l’expression mi-sérieuse, mi-amusée d’Aedan.

- Si ton travail c’est de lire tous les livres de ce rayon, crois-moi, tu vas y passer l’année en lisant à cette vitesse-là. Allez, viens avec moi.

Comment ?
Comment lutter alors qu’il venait de s’emparer de sa main, attrapant dans l’autre le livre et le parchemin qu’il rangea au passage ? Comment refuser d’accompagner cet homme ? Ciel l’aurait suivi au bout du monde sans hésiter. C’était sa timidité qui l’empêchait d’être plus spontané. Aedan avait cette particularité de leur rendre à la fois à l’aise et mal à l’aise ; en sa présence, ce qui arrivait assez souvent ces derniers temps puisque le serveur s’arrangeait pour le retrouver régulièrement, Ciel perdait tous ses moyens. Il s’en mordait les doigts une fois seul, regrettant une réponse manquée, une proposition refusée, ou tout simplement de virer cramoisi chaque fois qu’Aedan posait ses yeux gris sur lui. Dehors, il pleuvait des cordes. C’était une belle averse orageuse. Ciel s’apprêtait à investir les Spires pour dessiner de quoi les protéger mais, sans crier gare, Aedan l’attrapa par les épaules et l’attira contre lui. Enfin, lui-même se plaqua contre le mur et s’il tira Ciel en arrière, c’était pour qu’il soit lui aussi sous l’avancée du toit. N’empêche, le dessinateur piqua son vingt-deuxième fard de la journée (il avait compté).


- Mince ! Il faisait si beau tout à l’heure…
- C’est un orage, ça ne va pas durer.
- Bon. Et puis, au pire, on peut toujours courir. Tu vois le porche, là-bas ? Si on s’y abrite, on aura plus d’espace et en plus, on pourra s’asseoir.
- On peut aussi retourner dans la bibliothèque,
fit remarquer Ciel en jetant un coup d’œil à travers la vitre.

Aedan secoua la tête et se cheveux chatouillèrent la joue de Ciel.


- Pas question ! Tu vas en profiter pour te replonger dans un bouquin plus vieux que nous deux réunis. Allez, on y va à trois. Un, deux…
- Attends !
- Trois !


Ils s’élancèrent, Ciel avec un léger temps de retard, mais Aedan se retourna soudain et lui prit la main. Ensemble, ils traversèrent la rue sous le déluge et arrivèrent, pantelants, hilare, sous le porche.

- En fait, c’était idiot comme idée, on est trempés.
- Ouais,
souffla Aedan, les mains sur les genoux. Mais c’était marrant, non ?

Ciel hocha la tête. Courir sous la pluie avec lui, oui, c’était marrant. Tout était plus intéressant avec Aedan.


- Et maintenant ?
- Ben… On peut s’asseoir et discuter un peu en attendant que ça se calme.


Joignant le geste à la parole, Aedan s’assit sur les marches, et Ciel l’imita. Epaule contre épaule, ils regardèrent l’eau ruisseler sur le pavé, formant un petit torrent qui s’écoulait en suivant l’inclinaison de la rue.

- Et de quoi on discute ?
- De toi qui commences enfin à me tutoyer ?
- Oh…


C’était vrai, il n’y avait pas prêté garde ! Troublé, Ciel rentra la tête dans les épaules tandis qu’Aedan secouait sa tignasse toute mouillée.

- Ou bien alors de mes cheveux qui vont se mettre à friser. Tu vas voir, c’est très seyant.
- Ils frisent vraiment ?
- Oui.
- Attends…
- Hé, méfies-toi,
sourit Aedan, ça fait déjà deux fois que tu me tu… oh. Merci !
- De rien,
répondit Ciel en lui tendant la serviette qu’il venait d’aller chercher dans les Spires.
- Pourquoi il y a des canards dessus ?
- J’aime bien les canards.


Aedan ne répondit rien. Il se contenta de sécher ses cheveux, un drôle de sourire aux lèvres. Ciel, lui, regarda les éclairs qui illuminaient toute la ville.

- On dirait un feu d’artifice.
- Tiens, ça le fait penser : dans deux semaines, c’est la fête de l’été. Il va y avoir un grand feu d’artifice et plein de spectacles dans les rues d’Al-Chen.

Déjà ? Ciel écarquilla les yeux, il avait oublié, avec les examens de ses élèves… Puis il se rembrunit. Cette fête, il la célébrait d’ordinaire avec Syndrell. Mais il n’avait pas de nouvelles d’elle depuis un moment et il ne savait pas si elle allait pouvoir être là.

- Tu veux qu’on y aille ensemble ?

Il fallut un certain temps à Ciel pour intégrer la question. Comme si elle était venue de très, très loin. Il tourna la tête et croisa le regard tranquille d’Aedan.

- A moins que tu aies prévu d’y aller avec quelqu’un d’autre ?

Ciel passa la main dans ses cheveux. Syndrell pouvait encore arriver à temps. Est-ce que cela signifier qu’il devait décliner cette proposition ? Il se mordit la lèvre, puis déglutit. Il pouvait le faire. C’était facile. Il suffisait d’inspirer à fond, et…

- Normalement j’y vais avec une copine, mais elle ne sera sans doute pas disponible alors je peux y aller avec toi. Enfin, ce n’est pas ma copine, c’est ma colocataire. Enfin, elle ne vit pas toujours avec moi, pas en ce moment en tout cas. Enfin, je veux dire, c’est compliqué. Elle sera peut-être là, je ne peux pas savoir à l’avance, mais ça ne la gênera sans doute pas que…
- Ciel ?
- Oui ?
- J'ai compris et ça me va.


Aedan avait un sourire jusqu’aux oreilles, et il frotta énergiquement ses cheveux avec la serviette brodée de petits canards. Ciel le regarda. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

Lui aussi, ça lui allait.





*




Syndrell



Le cahot rude du plancher sur lequel elle se trouvait la réveilla. Redressant brusquement la tête, Syndrell sentit une migraine effroyable lui déchirer le crâne et la nausée lui soulever le cœur. Ramenant les genoux contre la poitrine, elle se baissa et souffla profondément, jusqu’à éloigner la douleur, jusqu’à pouvoir ouvrir les yeux.

Jusqu’à réaliser qu’elle se trouvait dans une carriole bâchée. Elle n’était pas seule : une quinzaine de personnes étaient assises là, serrées les unes contre les autres, muettes et la tête basse. La plupart avaient de ecchymoses encore fraîches sur le visage. Nul n’était là de son plein gré. Leurs mains étaient liées dans leur dos par des cordes solidement serrées autour de leurs poignets.

Syndrell força les battements frénétiques de son cœur à s’apaiser. Ce n’était pas le moment de céder à la panique ! Si elle voulait sortir de là, elle devait être en pleine possession de ses moyens. Elle inspira profondément, expira lentement, ferma les yeux. Les rouvrit brillants de détermination.
Elle allait s’échapper, et pas plus tard que maintenant !

Souple et silencieuse, elle prit appui sur ses cuisses afin de faire passer ses mains sous ses fesses. Puis elle souleva ses jambes et ramena ses bras devant elle. Elle agissait rapidement et les gens, autour d’elle, semblaient trop las ou trop drogués pour se rendre compte de son manège. Seul un homme leva la tête et la dévisagea sans comprendre. Syndrell leva ses poignets attachés et posa un doigt sur ses lèvres.

L’instant d’après, elle donnait un petit coup sec de son talon sur le plancher branlant, laissant jaillir l’une des pointes secrètes de ses bottes. Tout en se jurant de retourner voir Dil’Duran afin de le remercier encore une fois pour ce cadeau inestimable, Syndrell commença à frotter la corde contre le tranchant de la lame.

Trois minutes plus tard, les liens lâchèrent enfin.

La marchombre se retourna et approcha son visage de la bâche : un trou dans la toile lui permit de jeter un coup d’œil à l’extérieur, mais elle ne vit pas grand-chose : il faisait nuit noire. Elle n’entendait que le cahot des chevaux qui tiraient la carriole. Il était peu probable que le conducteur soit seul avec tout ce chargement mais, visiblement, il n’y avait pas grand-chose à craindre…

Syndrell se rassit normalement. Elle regarda ses compagnons de route. Devait-elle courir le risque de les faire sortir également ? Certains n’étaient même pas conscients. Mais l’homme à qui elle avait demandé le silence, en face d’elle, la fixait toujours et elle prit sa décision en un instant : ils s’en iraient tous de là. Croisant le regard impassible de son camarade d’infortune, elle tendit les jambes. Il la fixa quelques secondes encore…

… et fit passer ses bras devant lui pour tendre les poignets vers la lame de sa botte.


- Moi c’est Juko, souffla-t-il en se débarrassant de ses liens.
- Syndrell. Dis, Juko, qu’est-ce qu’on fiche là ?
- Les Faucheurs,
répondit une femme qui avait un cocard. Ils nous emmènent quelque part, dans un endroit d’où l’on ne revient jamais.

Syndrell avait tiré un couteau de sa botte et s’employait à délivrer ses voisins. Elle n’avait aucune idée de ce que pouvaient être les Faucheurs, mais ce n’était pas le moment de glaner des informations à ce sujet : il fallait quitter ce charriot au plus vite, et profiter de la nuit pour disparaître.

- Les plus forts aident les plus faibles, dit-elle à l’attention générale. A mon signal, on descend de là et on part dans toutes les directions. Il ne faut pas s’arrêter. Courir, courir jusqu’à ne plus être suivi du tout.

Les yeux qui la fixaient brillaient de terreur. Le ventre noué, Syndrell remarqua au moins trois enfants dont deux était à peine conscient. Ne valait-il pas mieux attendre encore un peu ?

« N’oublie jamais que, dans chaque situation, il y a l’instant du choix. Si la réflexion s’appuie sur le doute, le choix en est totalement exempt. Ses maîtres-mots sont pertinence et efficacité. »


- Prêts ?

Regards affirmatifs.
Syndrell lança le départ. A son signal, dix-huit prisonniers jaillirent du chariot et s’élancèrent dans les ténèbres.



*



Lyke


Depuis qu’il avait vu Tsukia faire le cochon-pendu pour lui remonter le moral, Lyka passait son temps la tête en bas. Son moral n’était pas des plus vaillants mais cette étrange posture, en faisant remonter son sang jusqu’à son cerveau, lui permettait de réfléchir plus facilement – c’est la sensation qu’il avait, en tout cas. Il allait devoir en toucher deux mots à Léna.

Cette andouille finissait par lui manquer, à la longue. Vexé qu’elle ne lui propose pas de venir avec lui, il avait profité des premiers jours sans cet insupportable pot-de-colle pour vaquer à ses conner… ses occupations en toute tranquillité. Mais bien vite, l’absence d’Ylléna s’était faite remarquer par un silence trop lourd, un vide qui le laissait songeur, et une fulgurante impression de solitude au moment où il aurait justement eu besoin d’une amie à ses côtés.

Syndrell était partie. Elle avait disparu en coup de vent, plus vite que d’habitude, après une dispute qui n’en était même pas une ; dévoré par le chagrin, il n’avait pas compris qu’elle n’y était pour rien. Il avait cru qu’elle s’était jouée de Dolce en devenant si proche avec Tsukia, mais celle-ci s’était employée à lui montrer à quel point il s’était trompé…

Ylléna était partie. Elle avait d’abord suivi Syndrell, puis son père. Parfois, il se disait qu’elle en avait assez de le voir et qu’elle allait l’oublier. C’était dans ces moments-là qu’il faisait son possible pour se changer les idées, parce qu’envisager qu’il puisse disparaître de la vie de cette morveuse lui faisait mal ; lui, il ne parvenait tout simplement pas à imaginer l’oublier un jour.
On n’oublie pas quelqu’un avec des yeux aussi jolis.

La tête en bas, donc, Lyke s’ennuyait follement et c’était follement épuisant. Il avait grandi à l’Académie, l’un des lieux les plus secrets de l’empire, au milieu des alaviriens les plus discrets et les plus fabuleux qu’il connaisse. L’envie de devenir marchombre le tenaillait depuis tout ce temps mais, ici, les règles étaient formelles et forte tête ou non, il devait s’y plier : tant qu’il n’avait pas l’âge, inutile d’espérer commencer sa formation.

Il ignorait toutefois qu’il avait déjà commencé à apprendre. En côtoyant Syndrell, pour commencer. Il l’avait observé avec attention chaque fois qu’elle s’était infiltrée dans la réserve de Mia pour chiper des gâteaux. Dans son dos d’abord, puis avec son accord, il avait appris à utiliser son arc. Et puis, en vivant au sein de l’école, le garçon s’était imprégné d’une atmosphère bien particulière, un climat qui avait influencé son caractère et son mode de vie.

Il achevait toujours ce qu’il avait commencé. S’habituait depuis quelques temps à courir sur de petites distances pour forger son endurance. Grimpait partout où il le pouvait. Il avait treize ans maintenant, et son corps aussi évoluait : chaque matin, Mia s’extasiait en s’amusant à le mesurer, affirmant qu’il avait encore grandi d’un centimètre ; ses épaules étaient plus carrées, ses muscles forcissaient, ses traits s’affinaient, perdaient leur douceur enfantine pour une expression plus sérieuse, plus adulte.

Rien ne le rendait plus heureux que lorsque Zoanne le saluait en l’appelant « jeune homme ». Et c’est en jeune homme qu’il prit sa première décision « de grand » : dès que Syndrell serait de retour, il quitterait l’Académie. Tout seul. Il prendrait le large, exactement comme Ylléna, et il se ferait sa propre expérience jusqu’à ce qu’il ait enfin l’âge d’être formé.

- Encore en train de faire la chauve-souris ?

Lyke se redressa et se laissa doucement tomber à terre en songeant qu’il faisait plutôt sa « Tsu ». Le jeune homme qui l’avait dérangé dans sa « méditation inversée », comme il aimait l’appeler, avait des cheveux clairs et un visage avenant, piqué de deux yeux rieurs et d’un sourire franc. C’était Azur, le frère de Ciel.

- Les chauves-souris mettent la tête en bas pour dormir, rétorqua Lyke en époussetant distraitement sa tunique.
- Et ?
- Et moi je ne dormais pas.


Azur soupira.

- T’es aussi bizarre que Syndrell, des fois…

Ça aussi, c’était le genre de chose que Lyke aimait entendre. Fier de lui, il croisa les bras et dévisagea le marchombre.

- Qu’est-ce qui t’amène ?
- Du courrier. Le piaf duveteux de Syndrell vient d’arriver.

Des nouvelles de Syndrell ? Lyke se mit aussitôt en route, et Azur lui emboîta le pas.

- J’étais en train de nettoyer la volière quand il s’est cogné contre la fenêtre. Je crois que cet oiseau ne sait pas viser.
- Il ne sait pas grand-chose, ouais, mais il transmet à peu près bien le courrier sans se gourer de destinataire, alors on fait avec !
- Elle ne veut pas en prendre un autre ?
- Rêve pas ! Elle l’a appelé Bidule.
- Ça lui va plutôt bien…


Ils grimpèrent jusqu’à la volière, en haut des toits, et Lyke attrapa le piaf pelucheux qui sautillait sur le bord de la fenêtre. Le message était plié très serré et il lui fallut un peu de patience et beaucoup d’habileté pour parvenir à le déplier. Il se plongea dans sa lecture. Azur avait repris son balais mais il arrêta son travail en voyant le garçon froncer les sourcils.

- Tout va bien ?
- Je crois…


Mais il n’était pas sûr.
Ce message…


- Il faut que j’y aille. Merci de m’avoir prévenu.
- Pas d’quoi !


Lyka fila, emportant sa précieuse missive, laissant un Azur vaguement soucieux.




*




Syndrell


Le charriot s’arrêta mais elle était déjà loin. Les captifs s’étaient éparpillés, elle en avait vu disparaître dans la nuit, vers la masse sombre et rassurante des montagnes. Syndrell courait vite. Flèche vive et silencieuse, elle bifurquait, changeait de direction sans prévenir, les coudes le long du corps et le pied léger.

Elle commençait à penser qu’ils avaient réussi lorsque, dans les sèches broussailles, un cri étouffé se fit entendre. Syndrell bondit aussitôt à l’opposé mais, sur sa gauche, un frémissement l’alerta et elle se plaqua sur le sol poussiéreux. Juste à temps. Une silhouette courtaude et massive passa au-dessus d’elle et s’élança en grognant.

Déjà la marchombre avait repris sa course effrénée. Elle ne savait pas qui les poursuivait mais qui ou quoi que ce puisse être, ils étaient en train de les encercler. Il fallait sortir de là, et vite ! Elle accéléra l’allure, tourna la tête en percevant un bruit sur sa droite mais ne parvint pas à éviter la fuyarde qui la heurta de plein fouet. Elles roulèrent sur les arêtes rocheuses. Syndrell se redressa en grimaçant.


- Ça va ? souffla-t-elle en tendant la main pour aider la femme à se relever.

Celle-ci était terrifiée. Elle avait les yeux écarquillés d’horreur et, pâle comme une morte, répétait d’une voix hachée :


- Les Faucheurs, les Faucheurs, ils vont nous tuer…

Comme pour lui donner raison, un claquement de mâchoires retentit dans la nuit.
Juste à côté d’eux.

Un couteau dans chaque main, Syndrell pivota mais la femme, elle, se mit à courir en sanglotant. Non !! Pas le temps de crier, de la prévenir, de la retenir. La bête jaillit des ombres, sauta sur la pauvre apeurée et mordit. Griffa. Déchiqueta. Les cris de souffrance et d’agonie frappèrent Syndrell de plein fouet. Secouée, elle s’élança.

Droit sur la bestiole.





*




C’était un genre de molosse difforme, avec une gueule puissante et des griffes impressionnantes. Il devait bien peser cinquante soixante kilos et, quand Syndrell enfonça ses lames dans sa chair, il rua violemment pour la désarçonner. Elle s’accrocha à lui et tint bon. Il roula sur le corps de la victime, puis dans la poussière, mais Syndrell ne lâcha pas prise. Il était borné ? Elle aussi !

Cinq minutes plus tard, elle se redressait couverte de sang. Pas le sien, quoi que ses bras étaient couverts d’égratignures, mais celui de la fille et du chien. La marchombre essuya son visage, barbouillant davantage sa figure de rouge, et recula. Elle devait s’en aller. La femme était morte depuis longtemps, elle ne pouvait plus rien pour elle. Plus rien non plus pour le chien qui…

Qui…

Syndrell cligna des yeux. Où était-il passé ? Elle secoua la tête et mit un genou à terre, sidérée, avant de tendre la main vers le corps de l’homme qui était désormais allongé à la place de la bête. Il avait une drôle d’allure, petite et courtaude. Et il avait encore la bave aux lèvres.


- Métamorphe, murmura Syndrell.

Le cœur battant, elle se redressa, pivota et tomba presque dans les bras de Juko. Surprise, puis soulagement. Surprise, à nouveau, lorsqu’il referma les bras sur elle. Panique lorsqu’elle réalisa soudain.


- Bien essayé, marchombre, souffla-t-il à son oreille.

Syndrell n’eut pas le temps d’avoir peur. Une piqûre au niveau de la nuque la fit basculer dans l’inconscience et elle s’effondra dans les bras du traître.
Pas faucheur, pensa-t-elle avant de sombrer.
Envoleur…





*



Elle se réveilla étroitement ligotée et bâillonnée, de retour dans le charriot branlant qui continuait sa lente progression vers sa destination. Dès que ses yeux se furent accoutumés à l’obscurité, Syndrell réalisa que la moitié des prisonniers étaient également là, le regard vide, attachés eux aussi. Elle se demanda si les autres avaient pu s’échapper. C’était son souhait le plus cher…

Le second était toujours le même : sortir d’ici. Mais cette fois-ci, il allait lui falloir de la patience et de l’ingéniosité pour se tirer d’affaire… La drogue qu’on lui avait administrée la laissait vaseuse et engourdie. Elle ne pouvait de toute façon pas bouger d’un cil, tandis que les liens coupaient la circulation de ses poignets et de ses chevilles.

On lui avait ôté ses bottes, ainsi que sa tunique et ses effets personnels. Simplement vêtue de sa chemise qui, la Dame soit louée, descendait jusqu’à mi-cuisse, elle ne possédait guère plus que ses lames secrètes pour toute arme, mais elle ne pouvait pas s’en servir pour se libérer. Il allait falloir attendre…

Ce fut long et pénible. En dépit du nombre restreint de passagers la chaleur était insoutenable. En nage, Syndrell tenta de modifier sa position afin de soulager son dos, en vain ; celui qui l’avait attachée n’y était pas allé de main morte. Et devinait aisément de qui il s’agissait. La jeune femme eut tout le temps de réfléchir à sa situation pendant que le charriot bringuebalait.

Elle avait trouvé les individus qu’elle recherchait. Ce fourbe de Juko était lié à l’assassinat de Kunst, Syndrell en avait désormais la conviction. Qu’il baisse ne serait-ce qu’un petit peu sa garde, et elle se chargerait de lui faire payer sa trahison ainsi que le sort tragique de la pauvre marchombre… !

Elle se raidit quand le charriot s’immobilisa et tendit l’oreille. Mais les éclats de voix qui lui parvenaient étaient trop nombreux et trop épars pour qu’elle comprenne ce qui se disait. Juko apparut soudain : il se glissa à l’intérieur et se pencha vers elle. Elle frémit sous l’intensité de son regard.

- Réveillée, hein ? Dommage pour toi…

D’un geste vif, il tira le poignard glissé dans sa ceinture – le poignard de Miss – et trancha le lien qui la retenait à la ridelle du charriot. Il l’attrapa avant qu’elle ne profite de cette mince liberté pour lui envoyer ses pieds dans le ventre et la tira comme un sac à l’extérieur. Il la jeta sur le sol. C’était humiliant et douloureux mais Syndrell ne lui fit pas le plaisir de gémir ni de s’en plaindre : son regard était perçant et il ne le quittait plus.

- Tu peux bien me faire ces yeux-là, minette ! Tu feras moins la fière dans quelques instants.

Il disparut de son champ de vision, et elle soupira sous son bâillon. Cet homme était un serpent dont elle se méfiait désormais avec force. Le nez dans le sable, elle tourna la tête et découvrit enfin l’endroit où on les avait menés.

Le soleil qui se levait jetait une flaque de lumière vive et orangée sur les maisons ocre et brunes, nichées entre les crêtes rocheuses et dentelées qui formaient comme un arc de cercle au milieu de dunes ensablées. Syndrell écarquilla les yeux : ce village se trouvait en plein désert des Murmures ! Elle n’en avait pas connaissance, mais un mot, lu dans la lettre dont elle avait découvert le secret dans le manoir qui bordait le Gour, jaillit brusquement dans son esprit.

Ezadrah.

Elle y était enfin… mais pas exactement de la manière dont elle l’avait prévu. Elle était en train de se tortiller comme un petit ver dans le sable lorsque Juko réapparut. Les autres prisonniers étaient déjà en route, marchant la tête basse et en silence, comme des condamnés. Syndrell, elle, se débattit de plus belle, mais l’Envoleur eut un rire un peu fou et, tranquillement, il la jeta sur son épaule.


- Bienvenue en enfer ! dit-il joyeusement.

Elle lui aurait volontiers mordu l’oreille au sang. Fichu bâillon ! Impuissante, elle ne put que se laisser porter jusqu’au cœur du village silencieux. Les maisons étaient petites et insalubres. Il n’y avait pas âme qui vive, mais elle crut apercevoir un visage de femme derrière une fenêtre. Les gens d’ici se cachaient. De quoi avaient-ils peur ? Du coin de l’œil, elle vit quelque chose bouger dans le sable, au pied de la maison dans laquelle elle avait distingué un visage. Mais avant qu’elle n’ait pu déterminer de quoi il s’agissait vraiment, Juko entra dans une maison et ferma la porte.

La pièce était grande, la chaleur insoutenable. Un brasier flamboyait en son centre, offrant une lumière qui éclairait les nombreux visages présents. Il y avait ceux des prisonniers, qui se serraient dans un coin sans bouger. Et il y avait ceux de leurs « hôtes », recouverts d’un masque blanc qui ne laissait voir que leurs yeux fixes et froids. Après avoir lâché son paquet, Juko attrapa la tunique qu’on lui tendait et sans gêne ni pudeur, il se changea.

Il n’avait joué le prisonnier que pour veiller sur sa marchandise, et il se moquait bien qu’on ait vu son visage. Syndrell plissa les yeux en le voyant glisser de nouveau dans sa ceinture les armes qu’il lui avait subtilisées. Traître et voleur. Elle mourrait d’envie de lui casser le nez. Et les dents avec !


- Tout s’est bien passé ? s’enquit l’un des hommes masqués en s’approchant de Juko.
- A une évasion près, oui, répondit l’interpelé en fixant Syndrell.

Elle soutint son regard avec aplomb, jusqu’à ce qu’il finisse par esquisser un mince et dangereux sourire.

- On va commencer par elle.

L’instant suivant, Syndrell était debout, solidement maintenue par la poigne ferme de deux hommes, face au feu. Juko fit glisser son bâillon sur sa gorge et approcha ses lèvres des siennes. Il s’attendait à ce qu’elle se détourne ; elle resta parfaitement immobile et supporta sans broncher la chaleur mièvre de son haleine sur sa peau.

- Je savais bien que j’attraperais une autre marchombre dans mes filets, susurra-t-il. Vous êtes comme des souris, incapable de ne pas fouiner où il ne faut pas.
- Une souris vaut mieux qu’un rat.


Juko renversa la tête en arrière et son rire résonna dans la pièce.

- Indubitablement, oui !

Puis il reprit son sérieux, si rapidement que Syndrell cilla. Cet homme changeait de personnalité comme de camp.

- Voyons voir…

Il fit mine de réfléchir, puis, sans crier gare, il déchira la chemise de la jeune femme, dévoilant le haut de son dos. Elle sentit son cœur battre plus vite tandis que les deux hommes resserraient leur prise. Elle ne le montrait pas mais elle avait peur. Il fallait qu’elle sorte de là ! Mais ses lames… On lui avait plaqué les bras le long du corps, elle ne pouvait pas s’en servir. Ses pupilles s’étrécir lorsqu’elle vit Juko s’emparer d’un fer. Il le plongea dans les flammes. Ses gestes étaient lents, son sourire effrayant. Il prenait son temps.

- Plus près, ordonna-t-il.

On la rapprocha de lui, elle se braqua instinctivement – mais comment lutter contre cette poigne ? Elle se retrouva le torse et le visage écrasés sur le bois dur d’une table, juste à côté du brasier dont elle ne pouvait pas détourner le regard en dépit de son éclat. Son souffle s’accéléra. Elle s’agita… tenta de s’agiter…

… cria lorsque le fer chauffé à blanc toucha son omoplate. La douleur était indescriptible. C’est le contexte qui devait resté gravé dans sa mémoire, tout comme l’empreinte dans dans sa chair : la chaleur étouffante, le rire de Juko, le grésillement ignoble du fer sur sa peau, l’odeur de grillé qui lui souleva le cœur, la danse des flammes – ces détails s’inscrivirent avec précision en elle, de sorte de la hanter des années plus tard.

Le reste s’avéra plus confus. Elle se sentit ballotée, jetée à terre, près d’un mur contre lequel elle se blottit. Le cri du prisonnier qui fut marqué après elle résonna longtemps.
Elle perdit connaissance avant qu’il ne s’éteigne.


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Ven 08 Juil 2016, 12:58

Ma




Ma avait vu beaucoup d’esclaves défiler dans sa vie. Depuis sa propre marque, ils étaient arrivés par dizaine, chaque semaine, et beaucoup n’avaient fait que passer. Beaucoup trop. Les plus chanceux avaient été achetés par des exploitants à peu près honnêtes, qui finiraient par leur rendre un jour la liberté, selon d’anciennes coutumes… mais ceux-là étaient rares.

Parce que la plupart des pauvres bougres qui atterrissaient ici étaient soigneusement sélectionnés et envoyés « au trou ». S’ils en ressortaient, ce n’était jamais en bon état. A tout choisir, mieux valait y rester – définitivement.

La vie au village n’était pas si dure, en contrepartie : contre une journée ou une nuit de travail harassant dans la mine de roche, chacun avait droit à un repas presque complet et de dormir dans une maison. Une case, en réalité, mais tout le monde ici avait la sienne, et le droit de l’aménager selon son souhait. Pas de meubles, juste un matelas et quelques jarres ou caisses de bois qui contenaient l’essentiel.

Ma ne s’était pas faite à cette vie, car l’on ne peut jamais se faire véritablement à une vie d’esclave et de cobaye. Mais à son âge elle appréhendait chaque jour avec une force et une sérénité qui apaisait le groupe, rassurait les plus jeunes et réconfortait les plus vieux. On l’avait désignée chef naturellement, sans même en parler ni y penser : si Ma était d’accord, on pouvait être d’accord. Si au contraire elle était sceptique, l’on pouvait également douter.

Ce rôle, bien sûr, elle ne l’avait pas demandé. Elle ne refusait toutefois pas d’aider quiconque frappait à sa porte et c’est précisément ce qui se passa lorsque la douce Jadriane entra chez elle ce soir-là. Elle portait une petite fille inanimée dans ses bras. Armorin, ce grand gaillard taillé comme un bœuf, la suivait en portant lui aussi quelqu’un. Une fille aux cheveux d’un bleu céruléen.


- Sur la paillasse, fit Ma en quittant son fauteuil pour aller chercher ses affaires.
- Ils sont arrivés tout à l’heure, expliqua Jadriane en installant l’enfant sur le lit. Un convoi de neuf personnes…
- Neuf ?


Ma sélectionna des simples qu’elle avait pu obtenir lors du dernier passage de la caravane des nomades. Elle secoua la tête : ces derniers temps les prisonniers étaient moins nombreux à arriver. Soit les faucheurs perdaient la main, soit ils étaient au contraire plus féroces qu’auparavant, ne laissant aucune chance à ceux qui tentaient de prendre la fuite ou qui ne convenaient pas à leurs critères. La seconde option, hélas, était la plus plausible…

- Il me faut de l’eau, des linges et des œufs. Et accessoirement mon petit-fils.
- Il n’a pas montré le bout de son museau de la journée.
- J’espère qu’il n’est pas allé fureter près du trou… Armorin, retire complètement la chemise de cette petite et couvre-lui le bas du corps.
- Aucune chance,
la rassura Armorin en obéissant. Cal n’est pas assez fou pour se jeter lui-même dans un piège aussi gros.
- Mais têtu comme une mule !


Tout en marmonnant à voix basse, Ma se pencha sur la fillette allongée sur le ventre. La brûlure laissait son omoplate boursouflée et suintante. La vieille femme posa la main sur son front, puis devant ses lèvres, et secoua la tête.

- Pour elle, c’est trop tard.

Elle n’avait pas six ans.

Ignorant le gémissement étouffé de Jadriane, qui porta instinctivement la main à son ventre rond, Ma s’approcha de l’autre blessée. Elle fit le même rituel, le front, les lèvres, et fit signe à ses « assistants » de la rejoindre.


- Celle-ci vit encore, mais il faut faire vite !

Avec des gestes rapides et sûrs qui démontraient une grande habitude, Ma trempa le tissu dans l’eau fraîche – la seule ration de la semaine – et l’appliqua sur la brûlure. La fille aux cheveux bleus frémit mais ne se réveilla pas. C’était mieux. La douleur était atroce, Ma s’en souvenait bien même si la sienne remontait à plusieurs décennies déjà ; la fièvre avait pris, l’infection n’était pas loin. Si elle passait la nuit, elle avait une chance de s’en tirer.

Chaque mois, cinq personnes au moins mourraient à cause de la marque.

La plupart du temps, il s’agissait des enfants.

Armorin prit la petite fille entre ses bras. Il était extraordinairement délicat en dépit de son gabarit, et une tristesse immense assombrissait son visage. Il l’emporta sans un mot tandis que Jadriane ouvrait les œufs en essuyant du dos de sa main les larmes qui roulaient sur ses joues.


- Tu es trop sensible, soupira Ma.
- Je suis enceinte, rappela la jeune femme en réprimant difficilement un sanglot.

Ça, Ma le savait bien… et c’était sa plus vive inquiétude, même si elle ne le montrait pas. Dans leurs conditions, il avait été impossible de se séparer de l’enfant, et Jade était entrée dans son septième mois de grossesse ; elle travaillait toujours à la mine et mangeait à peine pour deux. Si Ma la rudoyait souvent, c’était pour cacher toute l’affection qu’elle lui témoignait, et aussi pour la maintenir en forme.


- Tiens, ajoute ça. Mélange bien !
- Oui.
- La pâte doit être épaisse.
- Oui, Ma. Je sais.


Lorsque la pâte fut prête, Ma en appliqua une couche généreuse sur le dos de la blessée. Ensuite, elle attrapa un large pan de tissu propre et le déposa sur la fille, afin de couvrir la brûlure pour aider sa cicatrisation. Elle pressa ensuite un linge mouillé contre son visage en sueur.

- Il faut faire baisser la fièvre, maintenant.
- Est-ce qu’elle va s’en sortir ?
- Je ne sais pas.


Ma s’assit dans son fauteuil, près du lit, et regarda attentivement la jeune femme. Elle avait la peau blanche des alaviriens du cœur de l’empire et des cheveux d’un bleu aussi beau qu’intriguant. Elle était très mince mais musclée, et encore jeune : elle avait de quoi survivre, pour peu qu’elle se batte jusqu’au bout…

Un frôlement le long de sa cheville lui fit baisser les yeux, et Ma soupira.


- Te voilà enfin, toi. Toujours après la bataille, hein !

Le chat couleur sable répondit au reproche par un coup de tête contre sa jambe. Elle leva les yeux au ciel et attrapa l’animal pour le poser sur le lit.

- Veille sur elle, garnement. Il ne faut pas qu’elle ait froid.

Il s’assit en agitant la queue pour prouver son agacement mais Ma avait d’autres chats à fouetter, et elle le planta là, seul en compagnie de la fille qui respirait trop vite et trop fort. Au bout d’un moment, il finit par se coucher, juste à côté d’elle. Ses yeux jaunes s’étrécir mais ne se détachèrent pas de la fille.
Plus tard, quand la nuit fut venue, glaciale au milieu de ce désert, elle glissa les doigts dans sa fourrure et prononça quelques paroles inintelligibles dans son sommeil fiévreux. Il ne bougea pas.

Et se mit à ronronner.





*



Ciel




- A droite… Un peu plus…
- Comme ça ?
- Non, décale-toi juste un petit peu… Voilà.


Aedan fixa la guirlande sous le regard anxieux de Ciel. Celui-ci n’aimait pas tellement que son ami grimpe sur le toit de La Feuille pour attacher ces satanées décorations. Ce n’était pas bien haut, mais le serveur jouait les acrobates en ayant les deux mains occupées ; s’il perdait l’équilibre, il pouvait bien s’écraser en contrebas…

- J’aurai pu dessiner tout ça. J’aurai même pu faire mieux, bougonna-t-il – trop fort toutefois pour que cela échappe  à l’ouïe fine d’Aedan.
- Je n’en doute pas, mais j’aime faire ça moi-même, dit-il en souriant.
- Pourquoi si tôt ? La fête de l’été n’a pas lieu avant une semaine…
- Ordres du patron ! Et puis je crois qu’il a raison. Ces guirlandes vont faire patienter les clients jusqu’au grand jour. Bon, c’est la dernière… Ici ?
- Un peu plus à gauche…
- Tu es sûr ? Parce que si je…


Aedan n’eut pas le temps de terminer sa phrase, il vacilla soudain et bascula dans le vide. Sa main happa par réflexe la guirlande qu’il était en train de mettre, et il l’entraîna dans sa chute. Mais au lieu de heurter le sol dur de la rue, il s’enfonça dans le moelleux matelas qui était apparu brusquement sous lui. Déjà Ciel se précipitait vers lui.

- Aedan ! Est-ce que ça va ? Tu n’as rien ??

Il se figea en découvrant son ami mort… de rire. Aedan se roulait littéralement sur le matelas, les larmes aux yeux.

- C’était génial ! dit-il entre deux hoquets.
- Génial ?!

Au tour de Ciel de vaciller. Il avait eu la trouille de sa vie et cet énergumène trouvait ça génial ? Excédé, il grimpa sur le matelas, ignorant les quelques passants qui les regardaient avec de grands yeux ronds, et attrapa le serveur par le col de sa chemise. Quand il était en colère, il était plutôt costaud : il le souleva sans effort.

- Tomber d’un toit ce n’est pas génial, d’accord ? Ne me refais jamais ça.
- Relax, maître Ciel ! Je n’ai rien et c’est grâce à toi !
- Imagine que je n’ai pas été là ! Imagine que je n’ai pas réagi assez vite ! Imagine…


Cette fois, ce fut Aedan qui attrapa Ciel par le col.

- Tu étais là. C’est pour ça que je n’avais pas peur. Je savais que si je tombais, tu dessinerais.
- Mais…
- Tu n’es pas n’importe quel Dessinateur, Ciel ! Tu enseignes au Dôme ! Un jour, il faudra bien que tu te rendes compte à quel point tu es doué…


Ciel ne sut quoi répondre à ce compliment touchant, alors il ne dit rien. Le visage d’Aedan était à seulement quelques centimètres du sien.

- Merci, dit alors le serveur, et il tendit la main pour attraper une mèche des cheveux de Ciel entre ses doigts.

Celui-ci bondit carrément à deux mètres de là, rouge pivoine, et le matelas providentiel disparut, laissant Aeden assis par terre dans la rue. Il éclata de rire et se redressa au moment où le Colonel passa la tête hors de son restaurant. C’était ainsi que tout le monde surnommait ce petit homme sec et éternellement grincheux.

- Lafrangue ! Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar ?
- Rien, monsieur.
- Vraiment ? Qu’est-ce que vous fichez au beau milieu de la rue alors ?
- Je suis tombé du toit, monsieur.
- Vraiment ? Et vous croyez que les guirlandes vont s’accrocher toutes seules ?
- Non monsieur. J’y retourne.
- Vraiment ? Bien !


Le visage constipé du binoclard disparut et Aedan sourit en direction de Ciel.

- « Vraiment ? Tu t’es bousillé le dos et mes guirlandes ne sont pas installées ? » grima-t-il avec talent.
- Tu es blessé ? s’inquiéta Ciel.
- Mais non, je plaisante…

Le Dessinateur fit la moue et se lança aussitôt dans les Spires. La guirlande quitta les mains d’Aedan pour aller s’accrocher elle-même en haut du toit.

- Quand je dis que tu es doué…




*




Accoudé au comptoir, Ciel contemplait son dessert d’un air absent. Il entortillait distraitement une mèche de cheveux entre ses doigts ; depuis le début de la soirée, il repensait à ce même geste qu’avait eu Aedan et surtout, à la décharge électrique que ce simple contact avait déclenché en lui. Ça le troublait. Cet homme le troublait. Toujours gentil et prévenant, jamais moqueur en dépit de son humour franc. Avec lui, Ciel se sentait bien. Sans lui, il tournait en rond. Voilà pourquoi il mangeait extraordinairement lentement – ce qui n’était pas très difficile puisqu’il était complètement plongé dans ses pensées – depuis bientôt trois heures ; ce soir-là, La Feuille faisait salle comble, la terrasse comme l’intérieur étaient bondés de monde. Aedan avait raison, les guirlandes donnaient déjà un petit air de fête qui attirait les gourmands. Sauf qu’un des serveurs était absent pour cause de maladie. D’acariâtre, le Colonel était devenu tyrannique : Aedan ne s’était pas reposé une seule minute depuis le début de la soirée. Il enchaînait les commandes, louvoyait parmi la foule avec ses plats, courait en cuisine pour aider la jeune Soany, servait au comptoir – tout cela sans se plaindre et sans faillir.

Et il trouvait le temps de s’occuper de Ciel. Les quelques seconde qu’il aurait pu utiliser pour souffler, il les passait en lui apportant son plat, glissait une ou deux plaisanteries au passage, imitait le Colonel pour le faire rire – surtout quand le Colonel était juste dans son dos à ce moment-là – et Ciel n’en était que plus troublé encore ! Tant et si bien qu’il ne vit pas la salle se vider petit à petit. Le calme revenait et il ne s’en rendait pas compte. Il était plongé dans ses pensées. Ce n’est que lorsque le Colonel annonça qu’il rentrait que le Dessinateur descendit enfin de son petit nuage. Il cligna des yeux, regarda autour de lui, et vit seulement Aedan en train de débarrasser les tables. Dès que le Colonel eut disparu, non sans ordonner que tout soit impeccable à son retour le lendemain, Ciel sauta de son tabouret et passa derrière le comptoir.


- Qu’est-ce que tu fais ? s’étonna Aedan en posant un plateau rempli de verres vides.
- Je te donne un coup de main, répondit Ciel en retroussant ses manches.

Aedan le fixa quelques secondes sans rien dire, puis il passa dans le dos de son ami et celui-ci sursauta en sentant deux mains se poser sur sa taille.


- Tu vas te salir si tu ne mets pas un tablier, expliqua le serveur en nouant le vêtement avec la dextérité de l’habitude.
- Ah oui, merci.

A deux, ils avancèrent beaucoup plus vite : Aedan débarrassait, Ciel lavait, essuyait et rangeait. Ensuite, ils allèrent en cuisine pour aider Soany. La jeune fille à la peau caramel et aux yeux couleur chocolat était la petite sœur de cœur d’Aedan : celui-ci l’asticotait et la chouchoutait comme Ciel le faisait avec Azur. Lorsque la cuisine fut aussi impeccable que la salle, tous trois s’effondrèrent dans un bel ensemble sur les chaises du restaurant.

- Je suis morte, soupira Soany en essuyant son front.
- Pas la force de t’enterrer, ma belle.
- Moi non plus.
- Il nous faudrait vraiment quelqu’un de plus dans l’équipe. On ne va jamais survivre jusqu’à la fête de l’été sinon !
- Votre collègue ne reviendra pas d’ici-là ?
- Je ne pense pas…


Ciel fronça les sourcils.

- Et le Colonel ne peut pas mettre la main à la pâte, lui aussi ?
- Tu as de l’humour,
gloussa vaguement Aedan, trop épuisé pour éclater de rire.
- Ce type est épouvantable.
- Mais ce type est honnête avec notre salaire.
- Mmmh…


Le Dessinateur réfléchit quelques instants, puis il se tourna vers son ami.

- C’est la période des examens au Dôme, je ne peux pas m’absenter pour vous aider cette semaine. Mais je connais des élèves qui ont déjà terminé leur session et qui tournent en rond…
- « Vraiment ? Tu nous refiles des gosses pour nous aider à faire notre boulot ? »
- Ils seront forcément plus matures que toi,
railla Soany.

Elle se reçut le torchon d’Aedan dans la figure et cette fois, ils rirent tous les trois. Ciel ne ressassait plus tout seul dans son coin. En compagnie de ces deux-la, il se sentait bien.

Parfaitement à sa place.




*



Syndrell




Sa main s’accrochait dans quelque chose de doux et chaud, le pelage d’un animal blotti contre elle. Elle s’imagina que c’était Erwan – ou plutôt le Jaguar, et il lui fallut plusieurs minutes, ou bien plusieurs heures, pour réaliser qu’elle ne venait pas de tomber dans le piège de Vanora. C’était il y a des années. Nuance n’était plus là depuis longtemps.

Mais, si ce n’était pas Erwan qui la réchauffait en ronronnant, alors c’était quelqu’un qui lui ressemblait ; tremblante, elle s’accrocha à lui, de toutes les forces qui lui restaient. Son esprit divaguait. Elle voyait Miss lui parler mais seules ses lèvres bougeaient : « ne reste pas là », lut-elle. D’accord, mais comment bouger ? Elle ne parvenait même pas à ouvrir les paupières…

Et soudain, une sensation de fraîcheur sur son front. Alliée à la chaleur de l’animal plaqué contre elle, cette douceur inattendue apaisa son souffle et ses pensées. Une voix rocailleuse et lointaine en profita pour s’adresser à elle : « Tout va bien, petite chose. Tu vas t’en sortir. Il faut tenir bon. Courage ! »

Une main, dans la sienne.
La sensation d’une langue râpeuse sur son bras.
Fraîcheur et chaleur.
Douceur.

Syndrell s’endormit à nouveau.





*




Elle était complètement désorientée lorsqu’elle se réveilla. A plat ventre sur un lit de fortune, elle battit des paupières et balaya la minuscule pièce du regard, sans voir personne ; plus de voix rauque, plus d’animal pelucheux. Un rêve ? Une hallucination ? La marchombre grogna – sa gorge était sèche, sa bouche pâteuse. On l’avait droguée. Tout était possible.

Elle se redressa sur les avant-bras et, sentant la peau de son dos tirailler à ce mouvement, tourna la tête pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, mais elle ne vit rien. Il régnait une chaleur étouffante dans la pièce. Un fauteuil était là, abandonné. Près du lit, un bol était posé près d’un petit pot en terre cuite qui contenait un liquide transparent.

Syndrell s’en empara, le renifla, y trempa la langue… de l’eau ! Elle but aussitôt. C’était tiède mais apaisant et surtout, désaltérant. Elle reposa le verre vide et jeta un coup d’œil curieux à son apparence : on lui avait laissé sa culotte et en guise de haut, une tunique qui semblait faite de soie tant elle était douce et légère.

Ses bottes ? Ses armes ? Ses affaires ? Tout lui revenait par bribes… Il y avait eu l’attaque, le convoi de prisonniers… Ils s’étaient enfuis mais l’un d’eux avait trahi. Et ensuite…

Un haut-le-cœur secoua la jeune femme et elle retomba à moitié sur sa couche, une main pressée contre ses lèvres. L’odeur de chair brûlée et le grésillement lui étaient revenus en mémoire avec une brusquerie qui la laissait sonnée. Son épaule… Reprenant contenance, elle se tortilla pour essayer d’apercevoir quelque chose sous le tissu qui la recouvrait, en vain.

Mais elle pouvait désormais sentir la marque avec une précision douloureusement nette.

Son cœur se mit à battre plus vite tandis que l’ordre de Miss s’imposait également dans ses souvenirs : ne reste pas là. Elle devait s’en aller au plus vite ! Roulant sur le côté, elle posa les genoux à terre et prit appui sur le lit pour se lever. Ses jambes tremblèrent mais elle tint bon, tenaillée par une volonté d’acier.

Marcher fut plus compliqué. Vidée de ses forces, elle titubait plus qu’elle ne marchait et très vite, la tête lui tourna ; elle franchit la porte ouverte, une lumière chaude et vive l’enveloppa, l’éblouit, la troubla. Elle vacilla…

- ‘tention.

Deux bras la rattrapèrent et l’empêchèrent de tomber. Réprimant un gémissement frustré, Syndrell s’accrocha aux épaules nues de l’individu qui la tenait contre lui.

Il n’était pas beaucoup plus grand qu’elle et plutôt mince. Son torse nu dévoilait une peau tannée par le soleil et encore jeune, sous laquelle roulait des muscles fins ; il avait des cheveux d’une étonnante couleur fauve et des yeux de couleur identique. Et il avait l’air de regretter amèrement de se trouver là.


- T’es pas en état de te lever, grogna-t-il en faisant faire demi-tour à Syndrell.
- J’ai besoin de me lever, rectifia-t-elle d’une voix rauque en luttant pour pivoter.

Il fronça les sourcils.


- Si je te lâche, tu tombes.
- Ça me va.


Sans hésiter, il écarta les bras et recula d’un pas. Surprise, Syndrell vacilla et se retint au mur, avant de dresser le menton par défi.

- Est-ce que tu peux t’écarter, s’il te plaît ? J’étais en train de sortir…
- C’est l’heure de rentrer. Pour tout le monde,
précisa-t-il en la voyant ouvrir la bouche, prête à répliquer. Couvre-feu général pour les esclaves.
- Esclave…


Il y avait tant de douleur dans ce mot que le jeune homme resta silencieux. Syndrell en profita pour l’observer. Il ne devait pas être plus âgé qu’elle, sans doute moins ; son pantalon de toile s’arrêtait un peu en dessous des genoux et était déchiré. Des contusions constellaient sa peau, certaines plus anciennes que d’autres. Il avait l’air épuisé… et ennuyé.

- C’est toi qui m’avez soignée ?
- Non.
- Qui ?


Il soupira ; ce petit jeu de question-réponse ne lui plaisait pas. Syndrell le comprenait, mais elle avait besoin de savoir…

- Qui ?
- Ma,
répondit-il sèchement, tout en attrapant le bol qu’elle n’avait pas touché. Tu manges pas ?
- Qui est Ma ?
- Tu vas très vite le savoir,
dit-il en plongeant les doigts dans la pâte brune.

Il les lécha à la manière d’un félin affamé sous les yeux d’une Syndrell indécise. Au moment où elle s’apprêtait à quitter cet endroit – et cet homme qui ne s’occupait déjà plus d’elle – une ombre se dessina sur le palier de la minuscule maison. La marchombre écarquilla les yeux, puis recula d’un pas ; jamais encore elle n’avait vu silhouette plus impressionnante que celle-ci !


- Ma, viens voir ! cria le géant. La p’tite est réveillée.

L’instant suivant, la masse de muscles s’effaçait pour laisser entrer une silhouette plus fine et bien plus petite. La vieille femme qui entra semblait porter le poids des ans sur ses épaules voûtées. Elle se planta devant Syndrell et la fixa droit dans les yeux.

- Ton nom ?
- Louve.


Elle s’était fait avoir une fois, sûrement pas deux ! Mais la femme ne sembla pas prendre ombrage de la méfiance évidente de Syndrell, car elle prit ses mains dans les siennes, parcheminées par le temps et l’usure.

Elle les serra brièvement, sans dire un mot, et pourtant la marchombre ressentit quelque chose à cet instant précis – quelque chose d’indéfinissable mais d’extraordinaire, et son cœur se mit à battre plus vite.


- Voici Ma, fit le géant en souriant sous sa tignasse brune et emmêlée. C’est notre grand-mère à tous.

Syndrell comprit qu’il ne s’agissait pas d’un lien de sang mais l’affection qui vibrait dans la voix de l’homme était réelle.

- La jolie nana, près de la porte, c’est ma femme, poursuivit celui-ci avec une fierté évidente. Elle s’appelle Jadriane.

L’interpelée sourit à son tour, c’était une jeune femme très mince – trop même, qui nageait dans la robe de toile qu’elle portait. Un petit ventre rond de future maman et des étoiles dans les yeux ; Syndrell lui retourna son sourire.

- Le chat de gouttière qui boude, là-bas, c’est Calagan. Ne fais pas attention à lui, il est toujours comme ça.

Le jeune homme qui l’avait empêchée de sortir haussa vaguement les épaules et continua de manger comme si de rien n’était.

- Ma, Jadriane, Calagan…
- Cal.
- Cal,
rectifia Syndrell entre ses dents, agacée par le ton sec de cet individu. Et toi, grand bonhomme, qui es-tu ?

Le grand bonhomme apprécia son nouveau surnom car il renversa la tête en arrière et partit d’un rire tonitruant – ce genre de rire qui réchauffe le cœur en un instant.

- Je m’appelle Armorin, petite.

Syndrell hocha la tête. Ces quatre-là lui plaisaient, même si elle n’était pas prête à leur accorder sa confiance après de simples présentations. Renonçant à sortir maintenant, elle s’assit lentement sur le lit et les regarda tour à tour – la vieille femme, le géant, la jeune maman, le grincheux, et posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres.

- Ce village est peuplé d’esclaves, n’est-ce pas ?
- Qu’est-ce qui t’a mise sur la voie ?
railla Cal, avant de baisser la tête pour éviter une taloche d’Armorin.
- Tous les gens que tu verras avec ces vêtements, ces bracelets et la marque sont des esclaves, répondit Ma en agitant ses poignets pour faire tinter ses cercles de métal.

Armorin, lui, s’était tourné, dévoilant le symbole ancré dans la peau de son omoplate gauche : un cercle frappé de la lettre K et d’autres signes dont elle ne comprit pas le sens.

- C’est le sceau d’Onku. C’est lui que nous servons, qui en travaillant dans la mine, qui en s’occupant de sa personne…
- Où vit-il ?
- Dans les montagnes. Il vient ici une fois par semaine. Le reste du temps ce sont ses hommes qui font régner l’ordre à Ezadrah.
- Les « Faucheurs »…
- Oui. Leurs règles sont strictes et sans marge d’erreur. Ceux-là, il faut les laisser tranquille.
- Sinon ?


Ma planta son regard dans celui, frondeur, de Syndrell. Mais ce fut Cal qui répondit de son ton éternellement amer :

- Sinon ils t’emmènent au trou, ma jolie.
- Qu’est-ce que c’est ?
- L’enfer des métamorphes.


En écho avec ses sombres paroles, un cri retentit dans la nuit, empreint de souffrance et d’agonie. Nul ne frémit en dehors de Syndrell, parce que chacune des personnes qui se tenaient dans cette pièce avait l’habitude de s’endormir au son des hurlements de ceux qu’on emmenait en bas. Cal reposa le bol et se pencha vers elle.

- Bienvenue à Ezadrah, murmura-t-il. L’endroit d’où l’on ne revient jamais.



*



Syndrell transporta encore un sac avant de s’accorder quelques secondes pour souffler. Elle essuya son front trempé, puis s’étira précautionneusement, grimaçant lorsque la peau de son dos qui cicatrisait à peine l’élança. La sueur et le sable piquaient sa blessure, la chaleur l’écrasait et la charge de travail, effectuée à un rythme endiablée, la vidait de ses forces.

Un coup d’œil en direction du faucheur qui surveillait le chantier, son fouet à la main ; inutile de lui demander de l’eau maintenant. Il était trop tôt et les contremaîtres n’aimaient pas que l’on vienne réclamer trop souvent. Le groupe qui travaillait dans cette zone s’étaient donc mis d’accord pour laisser Jadriane profiter au maximum des quelques gorgées autorisées.

Il s’agissait d’un groupe de dix femmes parmi les plus faibles de la communauté ezadrahne, et Ma en faisait également partie. Le jour, c’était elle qui souffrait le plus, mais elle n’était pas épargnée par les remontrances physiques et verbales du faucheur qui les surveillait. Syndrell non plus, en dépit de son arrivée récente et de sa marque encore à vif : ici, celui qui ne travaillait pas finissait au trou…

Le regard infiniment doré de la jeune femme glissa vers l’entrée sombre et inquiétante qui se découpait dans la roche brune et effilée entourant le village. Le trou. En quelques jours, les seules informations qu’elle avait pu glaner parmi les esclaves se résumaient à une peur commune : immense, elle maintenait l’ordre et l’obéissance plus efficacement encore que les faucheurs qui gardaient Ezadrah. Nul n’avait pu lui dire ce qui s’y déroulait avec exactitude : torture, meurtres abjectes…

Kiali, la femme qui partageait sa case avec Syndrell, avait parlé d’expériences réalisées dans le plus grand secret. Cela avait inquiété Syndrell : l’Ordre essayait-t-il de percer les mystères de la métamorphose qui touchait certains alaviriens ? Dans quel but ? Son cœur se serra douloureusement à la pensée qu’Erwan, Ylléna ou Darwen puisse un jour se trouver dans cet endroit.


*Certainement pas ! Je ne permettrais pas qu’ils mettent un pied à Ezadrah.*

Déterminée, elle repoussa une mèche bleue qui retombait devant ses yeux puis reprit le sac de pierres entre ses bras et se remit au travail. C’est alors qu’un éclat de voix la fit se retourner. Un peu plus loin, un faucheur invectivait durement une femme agenouillée devant lui.

Jadriane.

Lentement, Syndrell posa son chargement dans le sable. Elle marcha droit vers l’homme sous le regard ébahi des autres femmes que la scène avait figées. Son regard étincelait à la lumière du soleil, et le bleu de ses cheveux tranchait avec l’ocre dominant du désert ; elle se planta devant le faucheur et celui-ci eut un instant d’hésitation en l’apercevant. Elle en profita pour lui voler la parole d’une voix claire et ferme :


- Cette femme est fatiguée. Laisse-la se reposer.

Une poignée de secondes.
C’est le temps que dura le silence teinté de surprise générale, fol instant pendant lequel nul ne bougea, ni Jadriane qui avait levé un regard stupéfait vers Syndrell, ni le faucheur qui la considérait avec incertitude. Il cligna des yeux et reprit enfin contenance.


- Toi tu la fermes, gronda-t-il en resserrant les doigts sur le manche de son fouet. Et tu rentres dans le rang.
- Louve, ça va aller,
murmura Jadriane, atterrée.

Syndrell l’ignora. Elle ne quittait pas l’homme des yeux et pouvait y lire tout le dégoût qu’il éprouvait pour eux – les métamorphes.


- Il reste seulement une heure avant la fin de la journée. Autorise cette femme à rentrer maintenant pour…
- Ce n’est pas à toi de donner les ordres !
cracha le faucheur en levant le bras.

Les bras pressés contre son ventre rond, Jadriane ferma les yeux et sursauta au claquement du fouet. Mais elle n’en sentit pas la morsure ! Intriguée, elle rouvrit les paupières, leva la tête… et contempla, sidérée, la fille aux cheveux bleus qui défiait le faucheur. La lanière cruelle du fouet s’était enroulée autour de son poignet.


Profitant de la surprise de l’homme, Syndrell passa à l’action. Plus rapide qu’un rêve, plus légère qu’un souffle, elle se coula le long du bras du tyran. Il battit seulement des cils ; une fraction de seconde plus tard, elle était dans son dos.

Et la lanière de son propre fouet lui serrait la gorge.


- Elle part, affirma-t-elle dans le creux de son oreille. Maintenant.

Y avait-il un peu de chant marchombre dans le son de sa voix ? Ou simplement une telle force de persuasion qu’il ne songea pas à répliquer ? Impuissant, le faucheur regarda Ma aider Jadriane à se relever pour l’entraîner à l’écart. Mais Syndrell, dans son dos, n’était pas aussi forte qu’elle le laissait croire. Elle gémit lorsqu’un puissant coup dans son dos la fit s’effondrer dans le sable, et gémit encore quand une botte lui frappa durement les côtes.




*




Mon frère,

Tu seras ravi d’apprendre que j’ai capturé une petite souris hier soir. Et pas n’importe laquelle ! Une marchombre. Pas n’importe laquelle non plus : celle aux cheveux bleus et aux yeux d’or – tu sais ? l’Ordre la recherche depuis l’assassinat de __ . Je suis sûr que c’est elle, Onku. Grimé en marchand légèrement ivre, j’ai fait tomber un vase, elle l’a rattrapé en un éclair. Et aujourd’hui, elle a tenté de s’enfuir avec le convoi. Je m’étais fait passer pour un captif afin de garder un œil sur elle, parce que je m’attendais à un coup-bas de sa part. J’avais raison. C’est la première fois qu’un prisonnier tente quelque chose, mais il est clair que cette fille ne craint pas grand-chose…

Je vais lui apprendre la peur.




Extrait d’une lettre de Juko à Onku.





*




Syndrell


Ils s’y étaient mis à trois et n’y étaient pas allés de main morte. Quand le soleil plongea derrière l’horizon, enflammant le désert une dernière fois, la cloche d’Ezadrah retentit, libérant les travailleurs d’une longue et dure journée de labeur. Il n’y avait pas beaucoup de temps avant le couvre-feu, mais les esclaves qui avaient acquis suffisamment de pièces de cuivre pouvaient aller dans le centre et faire quelques achats.

Syndrell roula péniblement sur le dos. Le sang avait séché sur sa peau mais la douleur demeurait, vive et lancinante, attisant à chaque pulsation la colère qui grandissait dans son ventre. L’impuissance lui laissait un goût plus amer que le fer dans sa bouche : ces hommes, elle aurait pu les affronter plus dignement… mais ils n’étaient peut-être pas au courant de sa nature et, avec ou sans sa greffe, elle n’était pas en état de se mesurer à toute la garde d’Ezadrah.


- Louve !

Elle ouvrit les yeux… le gauche refusa d’obéir et c’est d’un œil qu’elle contempla le visage anxieux de Jadriane, penchée sur elle.

- Salut…
- Est-ce que ça va ?? Oh, par le Dragon, dans quel état tu es… Tout est de ma faute ! Je n’aurais pas dû m’arrêter, je suis désolée !


De grosses larmes roulaient sur ses joues et Syndrell remua, gênée.

- Hé ! Je vais bien, ça pique un peu, c’est tout… C’est plus impressionnant que ça en a l’air, crois-moi.
- Tu dis ça pour me rassurer !
- A peine… Aide-moi à me lever, tu veux ?


Il fallut qu’elle s’appuie sur la jeune esclave pour regagner les cases. Chacune d’elle était éclairée d’une torche fixée près de la porte, offrant un aspect mystérieux aux petites maisons toutes rondes tandis que les ombres de la nuit prenaient leurs droits.

- Pourquoi as-tu fait ça ? demanda Jadriane au bout d’un moment.

Syndrell boitilla d’une dizaine de pas avant de répondre.


- Parce que ce n’était pas juste.
- Rien n’est juste ici,
murmura Jadriane, des larmes dans les yeux.
- Ah non, tu ne vas pas te remettre à pleurer, si ? Ecoute : je n’ai pas pu m’en empêcher et si c’était à refaire, je le referais. Je ne laisserai pas ces types te faire du mal.

La future maman ne dit rien cette fois, mais elle serra plus fort le bras de Syndrell, émue. Elles étaient presque arrivées lorsqu’une ombre jaillit, ses pattes foulant silencieusement le sable. Il se frotta aux jambes de Jadriane avant de se changer en homme.

- Vous rentrez tard, grogna Cal. Qu’est-ce que vous…

Son regard s’agrandit lorsqu’il découvrit les hématomes qui fleurissaient sur la peau de Syndrell.

- C’est quoi ? demanda-t-il en pointant un doigt vers la jeune femme.
- Là d’où je viens, on appelle ça des bleus.
- Louve s’est interposée quand le faucheur m’a menacée, expliqua Jadriane. Je m’étais juste assise un instant parce que la tête me tournait et… Cal ! Où vas-tu ?

Le jeune homme les avait contournées et avançait à grands pas dans le sable, les poings serrés, visiblement prêt à en découdre avec le premier venu. Sentant venir le drame, Syndrell le rattrapa et, puisqu’il était encore torse nu, glissa les doigts dans la ceinture de tissu qui retenait son pantalon. Il s’immobilisa aussitôt.

- Non.
- Pourquoi pas ? Il faut bien que quelqu’un fasse comprendre à ces ordures que nous ne sommes pas des pantins qu’on peut briser à sa guise !
- Je suis d’accord avec toi pour une fois,
soupira Syndrell sans lâcher sa ceinture. Mais si tu y vas maintenant, tu vas finir au trou.
- Et alors ? On finira tous là-bas de toute façon…
- C’est vraiment ce que tu crois ?


Il se retourna et croisa les bras.

- Tu peux te rebeller mais pas moi, c’est ça ?
- J’ai eu de la chance,
répliqua-t-elle désignant son visage tuméfié. Et pour se rebeller vraiment, la chance ça ne suffit pas.

Elle se détourna et boita vers la maison de Ma. Elle pouvait sentir le regard de Cal sur son dos et sourit brièvement en l’entendant se rapprocher. Elle avait réussi à piquer sa curiosité !

- Tu comptes faire quoi au juste ? demanda-t-il en glissant un bras autour de sa taille pour la soutenir.

Syndrell n’avait qu’un œil, mais ça ne l’empêcha pas de le cligner avec malice.


- Ce que je sais faire de mieux : semer la pagaille !

__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Ven 08 Juil 2016, 23:09

* Sous le sable du Désert *

Cal





Le marteau frappait la pierre avec régularité, s’imprégnant d’une cadence commune à celle de tous les travailleurs de la carrière. Cela créait une musique continue et posée, un tic-tac qui décomptait les secondes entre les coups de fouet…

Cal se redressa et glissa son pouce sous le bandana qui couvrait sa tête. Il le réajusta sur ses mèches blondes et essuya la sueur qui gouttait sur son front et ses tempes. Le soleil cognait sur sa peau nue, il avait chaud. Et il était fébrile.

Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres.

Son regard fauve balaya la rangée d’esclaves, étroitement surveillés par les faucheurs ; un peu plus loin, les femmes tractaient ou triaient les pierres cassées. Il ne mit pas longtemps à trouver l’éclat bleu familier des cheveux de Louve.

Allait-elle réellement trouver le courage de faire ce qu’ils avaient décidé ? Rien ne disait qu’elle n’allait pas se défiler au dernier moment – après tout, certaines choses étaient plus faciles à dire qu’à faire… Louve ne connaissait pas Onku. Elle risquait d’être surprise et impressionnée, et cela pouvait suffire à saper en elle toute envie de s’y frotter.

Pourtant, Cal avait envie de la croire. C’était un fait qu’il ne s’expliquait pas et qui le frustrait horriblement. Comment cette fille pouvait seulement envisager de faire ce qu’aucun d’entre eux n’avait réussi à réaliser ? Elle pouvait bien se faire tuer par prétention. Cela le faisait rager parce qu’il ne comprenait pas ce qu’elle cherchait à prouver.

La veille, pourtant, lorsqu’ils avaient mis le plan au point une dernière fois, il avait eu l’impression que Louve était plus déterminée que jamais ; elle avait ce truc, ce feu qui brûlait dans son regard étrange et qui incitait à lui faire confiance… Cal serra les doigts autour du manche de son marteau. Il savait qu’elle n’était pas métamorphe. Il le sentait. Et si elle n’avait de louve que le nom, alors il craignait que cette aventure tourne court.

Il se remit à frapper la pierre avec énergie.


*T’as pas le droit de nous planter maintenant. T’as promis !*



*



12h plus tôt


- Attaquer Onku ??

L’annonce de Louve était une bombe qui avait décidé d’exploser en plein milieu de la case de Ma. Ils y étaient à l’étroit, surtout avec Armorin qui prenait toute la place, mais c’était leur QG, l’endroit où tout avait commencé – et où tout allait finir, visiblement…

- Le soleil a frappé trop fort sur ta p’tite tête !
- Louve, tu ne penses pas ce que tu dis, n’est-ce pas ?
- Tu n’es pas encore complètement remise de tes blessures…


Cal, lui, resta silencieux. Il était appuyé contre un mur, les bras croisés sur la poitrine et, à travers les mèches blondes qui retombaient devant ses yeux, il fixait Louve en se disant qu’elle était complètement folle. Sauf que c’était la première personne qui avait l’idée de tenter quelque chose.

- Onku n’est qu’un homme, fit remarquer la fille aux cheveux bleus, sans orgueil ni prétention. On doit pouvoir lui régler son compte.
- Mais il n’est pas seul ! Les faucheurs ne le quittent jamais quand il vient ici.
- C’est pour cette raison que je ne peux pas faire ça sans vous.


Jadriane et Armorin échangèrent un regard inquiet.

- Tu penses réellement que tu peux te battre ?
- Oui.
- Comment ??


Le plan que Louve leur proposa comportait quelques failles que Cal, sortant brusquement de son mutisme, rectifia. Il ne savait pas réellement s’il agissait pas simple curiosité ou s’il pensait qu’une telle folie pouvait porter ses fruits.

Un peu plus tard, alors qu’il était assis dehors, sur les marches miteuses de la case de Ma, Louve vint le retrouver. Elle s’assit à côté de lui et il s’attendait à ce qu’elle dise quelque chose, mais elle se contenta de lever le nez vers la lune, ronde et argentée, qui se découpait dans le ciel nocturne. Alors ce fut lui qui osa briser le silence.

- Il y a de grandes chances pour que ça ne fonctionne pas. Tu en as conscience ?
- Oui.
- Et tu veux quand même le faire ?
- Si on n’essaie pas, rien ne changera jamais, Cal.


Il haussa les épaules. Changer… C’était une utopie à laquelle il avait du mal à s’accrocher. Il était là depuis trop longtemps pour que l’espoir et la jeunesse qui vibraient en lui à son arrivée se soit effritée.

- Les chats ne sont pas fait pour vivre en captivité.
- Je ne suis pas un chat. Je suis un métamorphe.
- Est-ce que c’est vraiment différent ?


Complètement. Mais il n’avait pas envie de le lui dire maintenant.

- Tu ne te transformes pas, toi, hein…

Pas de réponse. A elle toute seule, Louve était un mystère bien plus grand que la métamorphose. Il la regarda en essayant de se convaincre qu’il n’était pas curieux… en vain. Cette fille était bizarre. Elle pouvait très bien mourir dans quelques heures, elle ne semblait pas s’en soucier.

- Je vais y arriver, affirma-t-elle soudain, comme si elle avait pu lire ses pensées.
- Comment tu peux le savoir ?
- Je l’ignore… tout ce dont je suis sûre, c’est que je ne peux pas échouer. Trop de gens comptent sur moi.


Il sentit qu’elle ne parlait pas seulement d’eux, les métamorphes d’Ezadrah, mais il ne creusa pas las question. Pas le moment. Pas envie non plus.

- Tu n’as pas peur ?
- Si !


Elle tourna la tête vers lui et Cal baissa les yeux ; elle avait un regard bien trop fascinant pour qu’il parvienne à le soutenir sans faillir.

- C’est ça qui me permet d’avancer…
- Tu dis ça, mais devant le fait accompli tu auras peut-être trop peur pour passer à l’acte.
- Cal ?
- Oui ?
- Je ne reculerai pas.


Il leva les yeux et vit qu’elle tendait son poing fermé vers lui. Son air déterminé le décida : il ferma le poing à son tour et cogna doucement le sien.

Promesse scellée.




*




Syndrell





Syndrell ne savait pas à quoi ressemblait Onku, pourtant elle le reconnut dès qu’elle l’aperçut. Il arriva peu après le début de la journée de travail, dans un nuage de sable soulevé par le galop des chevaux. Il chevauchait en tête, droit et fier sur sa monture – un homme vêtu de bleu, le crâne couvert par un chèche de même couleur.

Syndrell s’accroupit et plongea ses mains blanches dans le sable. Son cœur battait vite, elle savait qu’elle n’avait pas le droit à l’erreur. Elle se redressa sans quitter les cavaliers des yeux et frotta ses paumes l’une contre l’autre. Encore quelques secondes. Déjà Onku ralentissait, passait au trot pour arpenter les chantiers l’un après l’autre… Un faucon était posé sur son avant-bras gauche.

Soudain, Jadriane cria. Elle tomba à genoux dans le sable, les mains plaquées sur le ventre. Le faucheur qui surveillait leur zone s’approcha d’elle, mais un géant déboula en s’égosillant ; il se précipita vers elle, ignorant les faucheurs qui se lancèrent à sa suite. Remue-ménage parmi les esclaves.

C’était le moment que Syndrell attendait. Profitant de la diversion créée par ses amis, elle s’élança à son tour, comme une flèche. Une flèche bleue qui se glissa sans s’arrêter dans le dos d’un faucheur, lui subtilisant au passage la courte lame seulement passée dans sa ceinture. Onku avait tiré sur les rênes de sa monture, interpelé par les événements.

Il vit la fille courir sur lui sans avoir le temps de faire quoi que ce soit. Celle-ci bondit soudain, trop haut, beaucoup trop haut pour une simple humaine ! Les esclaves et les faucheurs qui assistaient à la scène retinrent leur souffle : ils s’attendaient presque à ce que des ailes jaillissent du dos de la jeune femme.

Ils ne savaient pas que les ailes se trouvaient dans son cœur.

La marchombre pivota, courbant son corps afin de plonger vers Onku ; elle tendit son bras armé, prête à porter un coup fatal…

… la lame heurta violemment le bouclier qui était apparu en surgissant brusquement de nulle part ; repoussée par le choc, Syndrell tomba aux pieds du cheval qui se cabra en hennissant. Le souffle court, elle roula dans le sable, évitant les sabots qui frappèrent le sol juste à côté de son épaule, et leva la tête en grimaçant : elle avait raté son coup !

Réalisant soudain ce qui venait de se produire, elle écarquilla les yeux : un dessinateur ! Il ne manquait plus que ça !


- Louve !

Syndrell se redressa d’un bond. Ce n’était pas le moment de réfléchir à la question : les faucheurs couraient vers elle tandis que l’escorte d’Onku se replaçait.

Abandonnant sa cible, la marchombre se remit à courir. Il fallait à tout prix qu’elle sorte de là. Le premier faucheur qu’elle croisa n’eut pas de chance ; elle le mit hors-jeu en une poignée de secondes, reprit sa course, affronta de la même manière le suivant, repartit immédiatement…

Elle était toujours en mouvement. Son corps tout entier était une arme que venait seulement accompagner la lame qu’elle tenait entre les doigts. Trop surpris, trop lents, trop lourds, les faucheurs ne parvenaient pas à l’attraper. Elle était en train de leur échapper !


- Cours ! cria Armorin dans son dos.

Oui ! Elle courait, elle déployait ses ailes, elle reprenait sa liberté, elle…

… un cri perçant dans son dos. Syndrell tourna machinalement la tête et eut le réflexe de lever les bras en voyant le faucon lui foncer dessus. Déséquilibrée, elle bascula et roula dans le sable tandis que le rapace s’employait à lui déchiqueter la peau de ses serres et de son bec. Protéger son visage, voilà tout ce qu’elle pouvait faire !

Feulement de rage.

Le chat percuta l’oiseau de plein fouet. Ils roulèrent à quelques pas de Syndrell dans un raffut de plumes et de poils, de crocs et de bec, de griffes et de serres. Elle se redressa sur les avant-bras, ignorant la brûlure du sable dans ses blessures, et les regarda se battre, horrifiée.


- Cal…

Deux mains l’attrapèrent et la soulevèrent – elle se débattit mais la voix puissante d’Armorin l’empêcha de lui faire du mal.

- Allez ! rugit-il en la propulsant à un bon mètre de là.

Syndrell reprit sa course. Mais elle se trouvait en plein cœur du désert, à des lieues de toute habitation. Pas de végétation. Pas d’endroit où se cacher. Le galop des chevaux, dans son dos, la fit accélérer… puis ralentir, jusqu’à s’arrêter. Le souffle court, le regard brûlant, elle se retourna lentement.


*Désolée, Armorin, Cal… je ne peux pas fuir comme ça.*

Les cavaliers se rapprochaient. Ils étaient presque là. Ils allaient probablement la tuer, mais elle n’allait pas leur faire le plaisir de la chasser comme un lapin : elle allait se battre, et emporter un maximum de monde avec elle. Elle semait la pagaille, quoi.

Une image lui traversa soudain l’esprit, ou plutôt le souvenir d’une sensation familière : une tape de Miss à l’arrière du crâne, celle qui signifiait « stupide apprentie ! » et qui, dans pareilles circonstances, fit naître un sourire sur les lèvres de la marchombre. Elle fléchit une jambe, tendit l’autre, écarta les bras.

Et attendit.


Le premier cheval mordit la poussière. Il s’écrasa en pleine course, les jambes sévèrement coupées par un méchant coup de lame. Le deuxième perdit son cavalier lorsque celui-ci fit claquer son fouet vers Syndrell : elle laissa la lanière s’enrouler autour de son bras, referma les doigts dessus et tira. Ironie ou destinée ? Il s’agissait du faucheur qu’elle avait déjà menacé avec son fouet l’avant-veille ! Cette fois, le cuir mordit la peau de son cou et le priva d’air jusqu’à la mort.

Syndrell attendit que le troisième cavalier passe près d’elle pour s’accrocher à sa selle et se hisser dans son dos. Elle l’égorgea, consciente de semer la mort pour grappiller quelques secondes supplémentaires de survie, et se pencha sur l’encolure du cheval. Elle slalomait entre les faucheurs, ne les laissait jamais l’atteindre alors qu’elle parvenait à les toucher et à faire de sérieux dégâts. Insaisissable.

Libre !

Elle faillit ne pas sentir la piqûre, mais la drogue qui se déversa alors dans ses veines était un feu brûlant qui lui arracha un cri de douleur et de surprise. Ses membres se paralysèrent instantanément et elle bascula de sa monture pour s’écraser durement dans le sable. Une ombre lui fit lever les yeux pour croiser le regard dément de Juko. Il avait une sarbacane dans la main et un sourire torve sur les lèvres.


- C’était du grand spectacle, mais ça n’a servi à rien… Je vais te tuer lentement. Et je vais aimer ça.

Syndrell ne pouvait plus bouger d’un cheveu, paralysée, mais il ne put résister à la tentation de lui envoyer encore deux fléchettes dans le cou. La douleur fut indescriptible, inimaginable.

*CIEL !*

Elle ne voyait déjà plus rien. Son cœur battait vite, à la limite de la tachycardie.

*CI…*

Noir.



*




Ciel





Al-Chen vibrait littéralement.
Elle avait simplement frémit en début de journée, lorsque les premières animations avaient débuté, et s’était réveillée au son des chants et aux rires des clowns dan les rues. Puis elle s’était illuminée lorsque le soleil avait plongé à l’horizon : des millions de petites lumières minérales, dessinées avec soin, faisaient de la ville un ciel étoilé. Les cracheurs de feu égayaient les places, les danseurs enflammaient les rues, la musique se propageait dans chaque quartier.
Al-Chen vibrait !

Et Ciel ne parvenait pas à se laisser complètement gagner par l’euphorie générale. Depuis qu’il connaissait Syndrell, c’était la première fois qu’il assistait à la fête de l’été sans elle ; en dépit de sa soif d’aventures, elle s’était toujours débrouillée pour être disponible ce soir-là. Toujours. Sauf cette fois-ci. Et il se sentait idiot, parce qu’elle devait être occupée quelque part, sans doute loin d’ici, et parce qu’il avait l’air d’un enfant qui boude, bousculé par la foule, perdu au milieu du bruit, des rires et des cris…

Mais une main se glissa dans la sienne et soudain, rien d’autre n’exista plus que cette chaleur contre sa paume. Aedan ne dit rien. Il avait compris ce qui chagrinait le dessinateur et il ne commit pas l’erreur de remuer le couteau dans la plaie. Au contraire, il préféra entraîner Ciel dans son sillage, à contre-courant. Jusqu’à ce qu’ils en perdent leur souffle, et plus encore. Il fallait beaucoup pour attirer leur attention – au moins un feu d’artifice… Il fut tiré depuis le haut du Dôme. Le ciel fut animé de dragons, de lapins, de fleurs, d’oiseaux colorés, d’explosions gigantesques, de poussière scintillante. C’était un enchantement mais Ciel vit tout cela dans les yeux d’Aeden ; le serveur contemplait le spectacle avec un air de petit garçon fasciné… C’est à ce moment-là que Ciel sentit son cœur se fendiller doucement. Une force inconnue le poussa en avant. Il posa ses mains sur les joues d’Aeden et celui-ci tourna la tête, surpris. Ses yeux s’écarquillèrent lorsque les lèvres de Ciel effleurèrent les siennes. Se fermèrent quand il répondit à se baiser timidement courageux. Feu d’artifice dans la poitrine.




*




Explosion de couleurs.
Explosion de douleur.
Peur.


« CIEL ! »

Tout est ralenti.
Le mouvement de ses doigts qui s’ouvrent et lâchent le pot de friandises.

Les petites craquinettes qui chutent et s’éparpillent sur le pavé.
Lui qui s’effondre à genoux.


« CI… »

Rupture.
Nette, franche et terrifiante.
Et puis le silence, froid, intense.
Epouvantable.

Les mains sur la tête, Ciel hurle au milieu de la foule.




*




Syndrell





Le trou.
Une succession de cellules plus ou moins grandes, de matériel médical et d’instruments de torture, des murs couverts de griffures désespérées, une chaleur étouffante le jour et un froid glacial la nuit… Il n’y avait pas de fenêtres, mais la température aidait à déterminer un peu le temps qui s’écoulait. En l’occurrence, c’était la nuit : Syndrell claquait des dents et tremblait si fort que ses chaînes tintaient doucement.

Elle était attachée par les bras et tout son corps était tendu à l’extrême : elle ne touchait le sol que du bout des orteils. Une dizaine d’heures passées dans cette position lui avait totalement engourdi les membres, mais ce n’était qu’un prélude et elle n’avait pas la force de se plaindre. Pourtant, l’abattement se lisait sur son visage.

Elle avait échoué. Elle avait manqué sa chance et à présent, elle était condamnée. S’il ne s’était agi que de cela ! Son cœur aurait été un peu plus vaillant… Mais, dans l’ombre de sa cellule, recroquevillée sur le sol, Jadriane tremblait elle aussi. Armorin, lui, avait été emmené ailleurs – on avait entendu ses cris déchirer le lourd silence pendant des heures.

Les murs avaient tremblé sous ses coups de cornes. A mi-voix, Jadriane lui avait parlé de la métamorphose de son époux. Un taureau… Syndrell en aurait presque souri. Elle lui avait demandé pourquoi elle-même se changeait pas pour tenter de prendre la fuite.


- Et que pourrait faire un moineau, dis-moi ? avait-elle fait remarquer d’une voix éteinte.

Un moineau et un taureau…

Depuis une heure à peu près, le calme était revenu. Syndrell se demandait ce qu’il était advenu de Cal. Et Ma ? La vieille femme ne s’était pas opposée à un plan décousu, tout fait de bric et de broc, c’était elle qui en avait tissé la plus grande partie, mais elle avait avoué à la marchombre, juste avant qu’elles ne partent travailler, qu’elle ne pourrait pas l’aider davantage.


- Elle ne s’est pas transformée depuis trente ans, avait expliqué Jadriane.

Syndrell n’attendait plus qu’une chose, depuis : qu’Onku vienne dans la cellule pour lui cracher au visage. C’était tout ce qu’elle pouvait encore faire, et elle le ferait avec un plaisir évident ! Mais lorsque la porte s’ouvrit, la marchombre frémit.
Et Juko referma le battant dans son dos.


- Tu n’aurais jamais dû faire ça, dit-il d’un ton très doux. Se mutiner ainsi, c’est mal.
- Pardon,
railla Syndrell, mais je croyais qu’enlever des gens, les asservir et les torturer, c’est ça qui était mal…
- Les hommes ont besoin de régner ! C’est la loi du plus fort, ma puce. Et puis, les métamorphes ne sont pas des hommes…

Juko se pencha sur Jadriane et Syndrell serra les dents.

- … ce sont des bêtes.
- Juko ! Ils n’y sont pour rien dans cette histoire, je suis la seule responsable. C’est moi, et moi seule qui ai décidé de tuer Onku. Laisse-le régler ça avec moi et relâche les esclaves.
- Tu as décidé, hein… Mais ma jolie, un esclave ne décide pas. Laisse-moi te montrer.


Et le fou se mit à rouer de coups de pieds la belle, la gentille Jadriane. Il la frappait au ventre, sans s’arrêter, ignorant les cris de la jeune femme et les appels de Syndrell. Il frappa encore, et encore, et encore… Si longtemps que lorsqu’il cessa son manège, Jadriane ne bougeait plus. Ses cuisses et sa robe étaient trempés de sang.

- Une esclave ne décide pas d’avoir un gosse, ni de le perdre !

Juko s’approcha de Syndrell et lui attrapa le menton entre les doigts pour la fixer dans les yeux. Elle soutint son regard, la rage au ventre, tandis que des larmes roulaient silencieusement sur ses joues.

- Oh, tu pleures ? C’est bien.
- Je vais te tuer.


L’homme partit d’un éclat de rire frisant la folie, puis il approcha ses lèvres de l’oreille de Syndrell et lui répondit dans un sombre chuchotement :

- Moi d’abord.

Il pointa le bout de sa langue et lui lécha le lobe.

- Je veux t’entendre crier.
- Jamais.
- Tu crieras,
affirma-t-il en ricanant. Crois-moi, quand j’en aurai fini avec toi tu n’auras plus de cordes vocales pour exprimer ta douleur.
- D’où est-ce que ça peut venir, hein ? Ta mère ne t’aimait pas ? Ton père de frappait ? Ton meilleur ami est un métamorphe et ça t’a toujours fait crever de jalousie ?


Les derniers mots touchèrent une corde sensible ; Syndrell perçut un éclat de mauvais augure dans le regard de Juko. Juste avant que sa main ne lui éclate la lèvre.

- C’est donc ça… dit-elle en crachant du sang. Juste une histoire de jalousie. C’est pathétique, Juko. Tu es pathétique !
- Moins que toi,
répliqua-t-il en reculant vers la porte.
- Ne me compare pas à toi, ordure…

Il blêmit mais ne releva pas et sortit de la cellule. Syndrell tourna la tête vers Jadriane et sentit son cœur se serrer. Tellement de sang…

- Jadriane ! Tu m’entends ? Jadriane !

Elle se mit à crier le nom de son amie, le hurla même, parce qu’elle voulait bien se briser les cordes vocales pour elle… Jadriane ouvrit les yeux une fois et murmura quelque chose que Syndrell ne comprit pas.

Elle mourut avant l’aube.




*




Le grincement de la porte réveilla Syndrell. Elle regarda Juko entrer dans la cellule d’un œil éteint. Elle ne savait plus combien de temps elle était là ; sous les mains de ses bourreaux, elle avait perdu toute notion du temps. Son corps n’était plus que souffrance, à tel point qu’elle parvenait à peine à rester consciente.

Mais lorsque l’homme s’approcha d’elle, sa vision s’accommoda et Syndrell réalisa son erreur : ce regard fauve et cet air sauvage, c’était celui de Cal !


- Qu’est-ce que tu fais ici ? murmura-t-elle d’une voix fatiguée.
- Chut… Je n’ai pas beaucoup de temps.

Il posa les mains sur ses tempes et pressa ses lèvres contre les siennes.

- Souviens-toi que tu as promis, souffla-t-il, son front contre le sien, alors que les faucheurs entraient à leur tour.

Il se raidit lorsqu’une lame s’enfonça entre ses reins et hoqueta en même temps que Syndrell ; horrifiée, elle le regarda tomber à genoux, puis sur le côté. Son sang imbiba le sable et se mêla à celui de Jadriane.

Les coups de fouets reprirent de plus belle.
Syndrell ne quittait pas le corps de Cal du regard.
Elle pleurait.




*




Il faisait nuit – ou jour, pour ce que cela changeait… Syndrell fit rouler sa langue dans sa bouche et coinça l’épingle entre ses dents. Le dernier cadeau de Cal : un espoir en forme d’épingle à cheveux… Où diable avait-il trouvé ça, elle l’ignorait, mais il l’avait fait... Lui qui n’avait pas semblé croire en elle avait donné sa vie afin qu’elle sauve la sienne.

Gâcher cette nouvelle chance qu’il lui offrait reviendrait à trahir sa confiance. Et elle avait promis… Réprimant un sanglot, elle serra les doigts sur ses chaines et banda ses muscles. Forcer sur ses abdos dans son état fut la chose la plus pénible qu’il lui avait été donnée de réaliser, mais dès lors qu’elle coinça ses chevilles et soulagea le poids qui pesait sur ses poignets, tout fut plus facile : elle crocheta la serrure du mécanisme et se laissa tomber dans le sable.

Elle ne trouva pas la force de se relever immédiatement. Il lui fallut attendre que le sang circule à nouveau dans ses veines et que la nausée s’estompe… Une heure s’écoula, terriblement longue ; quand elle put bouger à nouveau, Syndrell se traîna jusqu’à Cal et lui ferma doucement les yeux. Puis elle passa la main dans ses cheveux – c’était doux comme le pelage du chat qui lui avait tenu chaud… - et s’approcha de Jadriane. Elle fit la même chose, avant de se pencher pour déposer un baiser sur le front glacé de la jeune femme.

Ils avaient cru en elle ! Ils étaient morts pour elle ! Syndrell ferma les yeux, en proie au doute à l’instant de s’emparer à nouveau de sa liberté, mais le visage de Cal et de Jadriane laissa place à celui d’Erwan, d’Ylléna et de Darwen. Elle gronda, rouvrit les yeux, se leva. Eux aussi comptaient sur elle. Il fallait qu’elle sorte de là.

Crocheter la porte prit moins de temps encore que pour ouvrir ses fers. Elle se glissa dans le couloir glacé et, plaquée contre le mur, se mit à avancer. Chaque pas était une torture. L’envie de s’allonger dans le sable et de ne plus bouger était très forte et par deux fois elle s’arrêta, prête à céder… Sa promesse la força à continuer. L’épingle serrée dans son poing droit, elle poursuivit son chemin.




*




Ciel





- Où est-elle ??
- Ciel…


Le dessinateur attrapa Azur par le col et le plaqua contre le mur de son appartement. Aedan se leva, prêt à intervenir, mais le jeune frère de Ciel lui fit comprendre d’un signe qu’il ne fallait pas bouger. Il était largement capable de se débrouiller…

- Tu dois te calmer.
- Réponds !
cria Ciel, des larmes dans la voix. Je t’en prie, dis-moi…
- Elle est.. Elle a été tuée, souffla Azur en attrapant les poignets de son frère. Le marchombre qui l’accompagnait est revenu avec ses affaires. Ses bottes…
- Non…

Un gémissement. Les yeux écarquillés, Ciel lâcha Azur et se dégagea de sa poigne pour reculer en titubant. Aedan lui toucha l’épaule, mais c’est un contact qui le brûla et qu’il repoussa avec violence.

- Sortez, murmura-t-il.
- Ciel, je suis…
- Maintenant.


Aedan et Azur échangèrent un regard, puis le marchombre hocha la tête et entraîna son compagnon. La porte se referma doucement derrière eux et Ciel… Ciel crut devenir fou. Il tomba à genoux sur le tapis – bon sang, ce tapis… Syndrell y passait tout son temps allongée sur le ventre, un livre entre les mains. Elle y avait renversé un verre de sirop, une fois. Et là, sur ce canapé, elle lui avait raconté des histoires incroyables… Elle s’était perchée un nombre incalculable de fois sur l’accoudoir de ce fauteuil, quand il y était lui-même assis, pour regarder par-dessus son épaule. Elle avait dansé dans ce couloir et l’avait entraîné dans une gigue folle. Cette figurine de verre en forme de chat, c’était un cadeau… et ce sac négligemment abandonné dans un coin de la pièce était le sien. Partout. Syndrell était partout et pourtant, elle n’était plus là… Ne serait plus jamais là. Il allait devenir fou ! Les mains sur la tête, il poussa un cri terrible et laissa les sanglots l’étouffer.

De l’autre côté de la porte, assis par terre, le dos appuyé contre le battant, Aedan pleurait aussi.




*




Syndrell





Elle ne savait pas où elle se trouvait, le trou était un véritable labyrinthe. L’endroit d’où l’on ne revenait jamais… Elle avançait comme un automate, les jambes raides, une main sur le mur pour se retenir. Quand Juko déboula derrière elle, elle ne réagit pas. Guère plus que lorsqu’il la plaqua contre le mur. Son regard était inexpressif.

- On se balade, ma mignonne ? Je ne sais pas comment tu as fait mais ça ne m’étonne pas de toi…

Les mains qui couraient sur sa peau nue ne la firent pas frémir. Elle ne les sentait plus…

- Ne pars pas tout de suite, j’ai encore tellement de choses à te montrer…
- Moi aussi.


Juko cligna des yeux.

- Hein ?
- Chut,
fit la jeune femme en levant son regard vide vers lui. Regarde et apprend…

Il voulut parler, n’en eut tout simplement pas le temps.
Deux lames jaillirent sans bruit des bras de sa prisonnière et s’enfoncèrent dans sa poitrine. Le sang envahit ses poumons et ses jambes tremblèrent ; il tomba à genoux, leva des mains tremblantes vers la gorge de Syndrell. Elle l’ignora. Ses lames disparurent, elle contourna Juko, toujours à genoux, et poursuivit son chemin vers la liberté.

Plus loin, bien plus loin, elle s’arrêta pourtant. Son corps refusait de faire un pas de plus. Lentement, elle se laissa glisser à terre. Assise contre le mur, elle renversa la tête en arrière. Juste une petite pause avant de continuer… Ses yeux se fermèrent…

Un contact humide la sortit de son dangereux sommeil. Elle leva lentement la tête et considéra l’animal en silence. C’était un vieux chien, un bâtard à qui il manquait des touffes de poils et qui avait la queue cassée. Non. Une chienne…

- Ma…

La chienne gémit doucement et pressa de nouveau sa truffe contre sa main, avant de l’attraper délicatement entre ses crocs émoussés. Syndrell se redressa et laissa sa vieille amie lui insuffler l’énergie qui lui manquait. Celle-ci la guida à travers le dédale de couloirs, l’avertissant quand il fallait se cacher dans un recoin, l’appelant quand la voie était libre, lui léchant les doigts lorsque la marchombre ralentissait.

Et elle la sortit de cet enfer.
La nuit était tombée sur Ezadrah. Le faucheur qui surveillait habituellement l’entrée du trou gisait sur le sable, le crâne complètement enfoncé. A sa place, l’imposante silhouette d’Armorin se découpait sur un fond d’étoiles. Il attrapa Syndrell et la serra contre lui.

Alors seulement, elle s’évanouit.




*



Ma





Quitter Ezadrah.
S’enfoncer dans le désert et braver des éléments plus rudes que tout. Rester sourde au chagrin qui lui broyait le cœur et à la douleur qui lui broyait les os. Ma ne faiblissait pas, puisant son courage dans l’espoir que le bleu avait ravivé dans son âme : elle s’accrochait à cela désormais, et Armorin, qui portait le même chagrin qu’elle, faisait de même.

Deux esclaves perdus au milieu de l’immensité sauvage et brûlante du désert des Murmures. Un taureau au cuir sanguinolant et une vieille chienne qui ne marchait plus que sur trois pattes. Deux métamorphes…

… une marchombre.

Ma savait où conduire Louve.




*




Armorin





- Tiens bon, petite…

Depuis qu’il s’était transformé, le géant tout abîmé ne cessait de scander ces paroles. Louve ne bougeait plus entre ses bras et il sentait à peine son pouls. Mais la montagne était là, devant eux ! Ma lui avait expliqué que c’était la seule et dernière chance qu’il restait à leur amie – parce que les gens comme elle venaient parfois se recueillir en ce lieu étrange.

Il la croyait.
C’était complètement fou mais il la croyait pourtant… Tant et si bien que, lorsque les cris retentirent dans son dos, il se mit à courir. Il laissa Ma en arrière pour se jeter à l’assaut de la montagne rocheuse, Louve sur son épaule. La chienne hocha la tête, un geste bien trop humain pour l’animal qu’elle était – mais, après trente ans sans avoir jamais changé de forme, pouvait-on le lui reprocher ?

Il l’entendit claquer des mâchoires et gronder dans son dos.
Mais il ne se retourna pas.

Il y avait une sorte de palier, à mi hauteur, sur lequel il se hissa péniblement. En nage, il déposa son précieux fardeau sur la pierre chauffée par le soleil. Puis il tomba à genoux et, le front pressée contre la poitrine de la jeune femme, il pleura.


- Vis pour nous, petite louve… Vis et un jour, termine ce que tu as commencé.

Le vent emporta son souhait, murmure intense qui lui fit relever la tête. Armorin regarda autour de lui mais ne vit personne. Il avait rêvé… Un petit sourire. C’était peut-être comme ça que tout devait finir… Il glissa une dernière fois les doigts dans les cheveux bleus de Louve, puis redescendit de la montagne.

Ma avait réglé son compte à une partie de leurs poursuivants. Des faucheurs à qui il rêvait lui aussi de faire mordre la poussière.  Le taureau chargea presque joyeusement dans la lueur du couchant.
Ce fut un combat mémorable.
Le Rentaï s’en souviendrait toujours.




*




Marchombre…




Il se laissait guider par lui.
Le Murmure.
Hypnotique, fantastique, chant du monde à l’heure où les étoiles brillent.

Et puis il la vit.
La fille.
Et il la reconnut instantanément.

__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)


Dernière édition par Syndrell Ellasian le Lun 18 Juil 2016, 21:21, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Lun 18 Juil 2016, 21:16

* Ce chemin pour te retrouver *


CIEL




La nuit est épaisse, les ombres profondes, et la méprise totale.
Ciel ne réalise tout cela que trop tard – lorsque déjà la lame est posée sur sa gorge, et il s’en veut terriblement parce qu’il n’aura jamais su se montrer véritablement prudent. Pour l’amour d’une sœur, il a été jusqu’à perdre sa vie. Oui, mais…


- J’ai l’impression que tu te trompes de personne.

… mais l’on ne sait jamais sur qui l’on va tomber.


~ ~ ~


Des coups frappés à la porte sortirent vaguement le dessinateur d’un lourd sommeil. Il remua, voulut se retourner… bascula dans le vide. Le choc ne fut pas si violent que cela, puisqu’il tomba seulement du canapé sur lequel il dormait depuis une semaine déjà, et son visage s’écrasa seulement sur le tapis jonché de papiers, de livres ouverts, de pages déchirées. Mais quand même, c’était une cascade improbable et imprévue qui acheva de l’éveiller complètement. Le regard vitreux, les cheveux trop longs, il se redressa en s’aidant du canapé. Sa chemise était toute fripée. Il ne l’avait pas changée depuis trois jours. Un léger chaume couvrait ses joues et son menton, qu’il frotta pensivement. Il réfléchissait, cherchait à se rappeler de la date, du jour dans la semaine… mardi ? non, jeudi ? Soupir. Coups contre le battant. Juron agacé. Ciel posa la main sur la poignée, hésita une seconde encore, ouvrit la porte. L’on ne sait jamais sur qui l’on va tomber.

Il fallut que ce soit sur Aedan.




*



- Je te sers un café ?
- Si tu veux.
- Tu préfères un thé ?


Ciel haussa les épaules, Aedan disparut dans la cuisine. Le dessinateur entendit des bruits de vaisselle, de placard qui s’ouvre et se ferme. Une cuillère dans un bol ou une tasse. Assis sur le canapé, les jambes ramenées contre sa poitrine, il posa le menton sur ses genoux. Comme elle. Les larmes noyèrent aussitôt ses yeux et il les essuya rageusement – encore ? Huit jours après, il pleurait encore ? Sérieusement ? Frustré, non, brisé, il changea de position, se roula en boule contre les coussins, en chien de fusil, et attendit. Il ne savait pas ce qu’Aedan fabriquait là. Ne comprenait pas pourquoi le serveur s’évertuait à revenir alors qu’il faisait tout son possible pour l’éloigner. Aedan aurait dû se sentir repoussé. Mais non. Aedan revenait toujours. Ou bien il était idiot, ou bien il était têtu. Les deux, sans doute. Ciel soupira.

- Fais attention, c’est chaud.

Une tasse fumante se posa sur la petite table, devant son nez. Sans bouger, Ciel huma l’air – orange, cannelle. Son thé préféré. Syndrell aurait pris un thé à la menthe et se serait prchée sur l’accoudoir du canapé pour…

- Tu as faim ?
- Fous-moi la paix.
- Alors je vais me faire quelque chose, si tu permets. C’est ma pause, je n’ai rien mangé depuis hier soir…


Aedan disparut de nouveau dans la cuisine. Ciel soupira encore.



*



S’était-il assoupi ? Probablement, oui, car quand il ouvrit les yeux, il faisait sombre dans la pièce. Sur la table, son thé était froid. Un petit mot était griffonné à côté d’une assiette garnie et recouverte d’un film. Ciel se redressa lentement. Aedan… Il lut le mot, but une gorgée de thé glacé, repoussa l’assiette sans y toucher. Laissa son regard glisser tout autour de lui, s’affola ; c’était toujours à cette heure-ci, quand la nuit tombait, que la solitude se faisait la plus grande et la plus douloureuse. Bouleversé, il repoussa la couverture qu’Aedan avait déposée sur lui avant de partir, jaillit du canapé, traversa le salon, grimpa les escaliers, se précipita dans sa chambre. Se figea sur le seuil, le regard rivé sur la fenêtre entrouverte. Il ne l’avait pas fermée depuis huit jours, il ne la fermerait jamais plus. C’était par-là qu’elle entrait toujours. Le cœur lourd, Ciel pressa son front contre le chambranle de la porte et sanglota comme un enfant.



~ ~ ~

- J’ai l’impression que tu te trompes de personne.
- Heu, je… je m’excuse madame, et je vous offre ce bouquet pour me faire pardonner, heu…
- Laisse-tomber « madame », ou « mademoiselle » ! Syndrell, c’est amplement suffisant…
- D’accord Syndrell, moi c’est Ciel Kern…



~ ~ ~


C’est à l’aube du dixième jour que Ciel prit sa décision. Il était en train de fixer son reflet dans le miroir de la salle d’eau lorsque tout à coup, ça lui parut clair comme de l’eau de roche : il devait faire quelque chose. Il ne pouvait pas rester là, terré chez lui comme un lapin effrayé tandis que l’assassin de Syndrell courait toujours. Il ne pouvait pas rester les bras croisés quand elle aurait remué ciel et terre pour lui. Il ne pouvait plus se cacher. Il allait s’en aller ! Son regard tomba sur ses joues, il passa les doigts sur sa barbe, dans ses cheveux qui tombaient sur ses épaules. Cet homme-là, il ne le connaissait pas. Mais il n’était pas trop tard… Ciel posa les mains sur la commode et ferma les yeux. Il s’élança dans les Spires. Drôle de sensation après dix jours d’absence, comme lorsque l’on rentre chez soi après de longues, de très longues vacances ; sûr de lui, il avança encore, s’éleva haut, là où il avait perdu l’habitude d’aller, et chercha ce dont il avait besoin. Le saisit à pleine mains. Et…
… rouvrit les yeux, hagard, pour fixer son reflet sans comprendre. Sans rien entre les mains.

Il ne pouvait plus dessiner.




*



Eli était en train de curer le sabot d’une jument au fort caractère lorsqu’il entendit la porte de son écurie s’ouvrir. Marmonnant dans sa barbe, il reposa le pied de la jument et se glissa sous sa tête, évitant habilement qu’elle le morde au passage. Quelle époque ! Avant, les clients comprenaient le message d’une porte close, mais à présent, il vivait dans un monde impatient et sans gêne… Le palefrenier se figea en découvrant l’homme qui se tenait debout au milieu de l’allée.

- Nom d’un… Ciel, c’est toi ?
- Oui.
- C’est pas vrai !

Sidéré, Eli s’approcha de son ami. Il le reconnaissait à peine et pourtant, oui, c’était bien lui ! Ses cheveux étaient coupés grossièrement, d’infimes petites coupures marquaient ses joues, ses yeux étaient cernés, il avait maigri. Changé. Vieilli ?

- Comment…
- J’ai besoin d’un cheval, Eli.
- Maintenant ?
- Oui.


Le palefrenier le dévisagea et Ciel resta de marbre. Il savait, bien sûr. Azur lui avait appris la triste nouvelle. Lui aussi était venu frapper à sa porte, dix jours plus tôt. Allait-il le rembarrer à son tour ? Pour se venger ? Non. Eli n’était pas ce genre d’homme. Sans un mot, il ouvrit une petite porte, entra dans un box, en sortit quelques minutes plus tard en tenant un cheval par la bride. De taille moyenne, fin et élancé, c’était un jeune hongre baie qui frémissait d’impatience à l’idée de se dégourdir un peu les jambes.

- Il s’appelle Feu-doré. C’est un bon cheval, il te mènera vite et loin.

Feu-doré.
Comme ses yeux…


- Merci Eli. Peux-tu le mettre sur ma note ?
- Eh bien…


Déjà Ciel se mettait en selle, prêt à s’en aller. Eli poussa un long soupir résigné et s’approcha de lui.

- Attends.

Posant les mains sur sa jambe, il régla les étriers, l’un après l’autre. Puis il leva les yeux et sonda le regard vide de son ami.

- Où vas-tu ?
- Vite. Et loin.


Eli n’eut que le temps de s’écarter : Feu-doré poussa un hennissement puissant et, guidé par son cavalier, jaillit hors de l’écurie.



~ ~ ~




- Tu as déjà aimé, toi ? D’amour, je veux dire. Le vrai amour, celui qui rend fou dans tous les sens du terme…
- Chaque amour est unique et véritable, propre à celui qui le ressent, à l’objet de l’amour. J’aime boire un coup en terrasse, je t’aime, toi, j’aime les sucreries, j’aime arpenter les Spires, j’aime dessiner, j’aime ma mère, j’aime mes frères et sœurs, j’aime ce t-shirt que je porte…



~ ~ ~


La Feuille de Chen était animée, le soleil avait attiré les passants qui mangeaient, trinquaient, bavardaient en riant. Heureux d’être assis là, à l’ombre d’un parasol, de passer un bon moment en famille ou avec des amis. Il faisait chaud. Des enfants jouaient dans la rue. Ciel était là, à quelques mètres – quelques pas. Appuyé contre le tronc d’un tilleul, il contemplait le bonheur de ceux qui ont encore tout à perdre. Lui n’avait plus rien. Presque plus rien… Son regard s’arrêta sur Aedan, le suivit tandis qu’il virevoltait entre les tables, son plateau dans les bras. Toujours un sourire, un mot gentil, une plaisanterie, une cabriole pour éviter un gamin qui courait sans regarder devant lui, un bras tendu pour aider la mamie à se lever de sa chaise. Cet homme-là était unique. Il n’en existait pas deux comme lui et Ciel, en le regardant, eut envie de lui faire signe. Pourquoi ? Le remercier d’avoir pris soin de lui les dix derniers jours ? De ne l’avoir pas fui ? Pour sentir à nouveau ce feu d’artifice dans son cœur ? Lui dire… mais Ciel resta dans l’ombre et laissa Aedan apporter son dessert à une petite fille qui le dévorait des yeux. Elle devait le trouver beau. Elle avait raison. Après un dernier regard, Ciel se détourna et remonta sur le dos de Feu-doré. Ils s’éloignèrent au petit trot, tournèrent au coin de la rue. Trois secondes et demie plus tard, Aedan leva les yeux et regarda dans la direction du tilleul.




~ ~ ~



- … mais je ne me suis jamais dit d’un homme que je le voulais pour la vie, pour l’éternité, pour même après la mort, qu’il était le Seul et l’Unique. Je n’ai jamais aimé quelqu’un d’une force qui m’aurait rendu capable de sacrifier beaucoup, de tout risquer pour lui.


~ ~ ~


Partir à l’aventure ? Seul ? C’était une folie. Ciel n’était pas un aventurier. Enfin, pas assez souvent. C’était elle qui l’avait toujours entraîné dans ses galères, elle encore qui l’avait poussé à dépasser ses limites, elle enfin qui lui avait ouvert les yeux sur son monde. Elle qui continuait de le faire avancer. Il se dit qu’elle devait bien rire, de là où elle se trouvait maintenant, si elle le voyait comme ça, tout seul sur son cheval. Il était sans doute pathétique. Mais merde, il n’avait trouvé que ça pour fuir son appartement et défier l’impuissance de cette terrible nouvelle qu’il ne digérait toujours pas ! Voyager… Trouver des réponses. Non pas à l’Académie – il ne savait même pas où elle se trouvait et Azur, de toute façon, n’avait ramené que quelques affaires de Syndrell. Ses bottes avec les loutres, ses vêtements, déchirés par endroits et tâchés de sang. Ses armes. Le poignard de Miss, celui qu’elle affectionnait tant… Il était à sa ceinture. C’était contre son avis sur les armes, mais il l’avait tenu une fois entre ses mains ; cette lame lui avait déjà sauvé la vie. Si elle pouvait recommencer, il lui en saurait gré. Non, Ciel n’allait pas vers le nord, mais vers le sud : droit vers le Désert des Murmures. Là où Syndrell avait perdu la vie. Là où il apprendrait ce qui s’était réellement passé. C’était son objectif, son idée fixe et, ridicule ou pas, fou ou pas, il galopa sans s’arrêter à travers la plaine ensoleillée. Dans son dos, Al-Chen disparaissait.

Il fit beaucoup de haltes en raison de la chaleur, et parce qu’il était fatigué ; incroyable ce que la tristesse pouvait saper comme énergie. A croire qu’elle s’en nourrissait… En outre, Ciel n’était pas habitué à chevaucher aussi longtemps. A la nuit tombée, il était fourbu, perclus de courbatures, gronchon. Feu-doré n’y mis pas du sien, il lui fallut beaucoup de patience pour arriver à s’en occuper convenablement. Il s’était arrêté à l’abri d’un bosquet feuillu, mais dormir à la belle étoile s’avéra plus compliqué que prévu : il ne parvint pas à dessiner une flamme pour son feu, renonça au bout du vingtième échec. Mis une heure à faire rougir quelques braises. Lesquelles s’éteignirent en deux minutes. Pesta, mangea son repas froid, se coucha. Se battit en duel avec cinq… non, six moustiques. En écrasa deux… non, trois. Se fit piquer une demi-douzaine de fois. Ne ferma pas l’œil de la nuit à cause des bruits, millions de petits murmures/frôlement/frottement/grattements/souffles/chuintement/raclements/crépitements/glapissements/gémissements/grondements…

… repartit dans les brumes de l’aube, les traits tirés, se grattant à droite et à gauche et se demandant bien comment Syndrell pouvait vivre ça tout le temps. Avait pu vivre ça tout le temps. Maussade, Ciel reprit son pénible voyage.

Seul.



~ ~ ~


Il est là, gauche sur son cheval, et elle est là, habile, à l’aise, avenante. Souriante.

- Laisse-toi porter par l’instant et guider par l’instinct, Prof. C’est tout ce qu’il faut pour chasser les arcs-en-ciel.



~ ~ ~


Ce souvenir-là dansait encore dans sa mémoire quand il dépassa Fériane et s’engagea dans le petit bois, juste derrière. Ce jour où Syndrell et lui avaient galopé à bride abattue, chassant les arcs-en-ciel et les rêves… C’était pour ça qu’il faisait ce voyage. Il lui devait tellement de choses. Sa vie n’avait plus jamais été la même depuis qu’il l’avait menacée par erreur, sur un toit d’Al-Chen. Non, depuis qu’il lui avait dessiné un bouquet de fleurs qui changeaient de couleurs. A cet instant précis, son monde avait basculé dans l’or en fusion de son regard, et c’était terrible de se dire qu’il ne s’y noierait jamais plus. Curieusement pourtant, ses pensées s’égaraient dans ces souvenirs, comme si le voyage qu’il réalisait s’effectuait également dans son esprit. Combien de chemins pour la rejoindre ? Pour rire avec elle encore une fois ? La serrer dans ses bras ? Sa spontanéité lui manquait. Sa joie de vivre. Ses facéties. Il voulait l’entendre chantonner à nouveau, cet air bourré de jurons que Tsukia lui avait probablement appris, il voulait la réprimander parce qu’elle ne portait qu’une tunique légère sur le dos, ou bien parce que sa cape était encore déchirée, ou parce qu’il la trouvait trop légère, et il avait envie de la voir lever les yeux au ciel avant de répliquer, de changer de sujet, de lui voler un baiser rien que pour voir ses joues s’empourprer. Syndrell avait eu le don d’enchanter son monde, de le rendre plus coloré. Il devait faire ce voyage pour elle. Une dernière fois…

Soudain, Feu-doré renâcla et fit un écart. Alerté, Ciel l’arrêta, regarda autour de lui… sursauta lorsqu’un petit bout de femme se laissa tomber d’une branche, juste devant lui. Les mains sur les hanches, le visage dans l’ombre de son capuchon, ses tresses blondes courant sur ses épaules, un arc entre les mains et une flèche prête à servir, elle toisa le voyageur et sourit franchement.


- La bourse ou la vie, compagnon !
- Et puis quoi encore ?
rétorqua-t-il en fronçant les sourcils.
- Et puis… le cheval, tiens.
- Hein ? Mais c’est du vol !
- Exactement !


Ciel soupira. Allons bon ! Voilà qu’il allait se faire détrousser par une gamine. Elle avait quoi, quinze ans ? Seize ? Il faillit lui demander où étaient ses parents, renonça en la voyant prête à bander son arc. Ce n’était pas le moment de faire l’andouille.

- Je suis Dessinateur, jeune fille. Contre moi tu ne peux espérer gagner.
- Prouve-le !


Mince. Pile poil ce qu’il avait redouté. Mal à l’aise, Ciel remua sur sa selle. Il réfléchit à toute allure, envisagea le pour et le contre, se dit que s’il piquait des deux, elle ne pourrait sans doute pas le rattraper à pied, mais que si elle lui tirait une flèche dans le dos, il ne serait pas plus avancé… Allait tenter une incursion dans les Spires, espérant que son blocage ne soit pas effectif en cas de nécessité absolue, n’eut pas le temps de tenter un dessin : d’autres bandits surgirent, à droite et à gauche, devant et derrière lui. Armés, l’air peu amical, et pas du genre à lui proposer gentiment de s’en aller. La blondinette eut un mouvement de recul. Tiens, tiens…

- Salut, les mecs…
- Brindille ? Qu’est-ce que tu fiches ici ?
lança un homme aux cheveux grisonnant.
- Je fais mon boulot.
- Je vois bien, merci… Mais tu as encore oublié que tu te trouve sur notre terrain de chasse, là. En fait.
- Y’a pas de nom, que je sache !
- Non, mais ce sont les règles. Si tu faisais partie d’une bande, tu le saurais.
- Je bosse seule.
- Certes. Et donc…
- Heuu, c’est bien joli tout ça, mais je crois que je vais vous laisser régler vos histoires et continuer ma route, d’accord ?


Six arcs mirent Ciel en joue dans un bel ensemble et il se figea, les deux mains levées. Bien tenté, Prof…

- Toi, tu mets pied à terre et tu bouges pas. C’est clair ?

Et un « s’il te plait », ça t’écorcherait la bouche, peut-être ? songea Ciel en s’exécutant. Puis il se dit qu’Eli allait le tuer en apprenant qu’un de ses chevaux s’était fait voler. Il recula doucement et se laissa fouiller, les dents serrées. Alors voilà. Deux jours de voyage pour tomber dans le premier panneau venu… Syndrell aurait eu honte. Il avait honte ! On lui prit son manteau, sa bourse. Mais quand une main se posa sur le poignard de la marchombre, Ciel réagit au quart de tour : il envoya son poing dans le visage de celui qui avait les mains un peu trop baladeuses, de toutes ses forces. Satisfaction intense lorsque l’homme cracha un jet de salive et de sang. Ciel frotta ses jointures douloureuses. L’instant d’après, la riposte le fit vaciller sur ses jambes, et tomber sur les fesses, sonné. Puis on l’attrapa par le col et on le menaça d’un autre coup s’il ne coopérait pas franchement. Ciel eut un sourire sanglant. Marre de faire ce qu’on lui demandait. D’être toujours gentil, toujours poli, toujours bien assis, toujours ceci et toujours cela. Syndrell n’était plus là. Il était temps de se rebeller un peu. Il allait le faire, probablement pour la dernière fois de sa vie, lorsqu’un cri déchira le silence pesant.

Et Aedan déboula. Il courait en criant comme un dératé. Surpris, les bandits ne lui tirèrent pas dessus immédiatement, et le jeune homme en profita pour frapper le premier d’un vigoureux coup de poing. Il lui piqua son épée des mains et s’en servi pour parer plus ou moins adroitement un coup violent. Utilisa le pommeau afin d’assommer son adversaire, esquiva une nouvelle attaque, repartit à l’assaut, plein de rage et de détermination. Ciel était encore sidéré de le voir ici, mais il se reprit en voyant l’homme aux cheveux gris bander son arc. Non !! Le dessinateur courut et le percuta de plein fouet. Ils roulèrent à terre, la flèche tomba, puis l’arc. Ciel se retrouva coincé sous le type qui tira un couteau de sa botte. L’acier fouetta l’air, mordit la chair. Ciel cria. Il se tortillait pour attraper le poignard de Syndrell, mais…

… l’homme valsa littéralement sur le côté lorsqu’Aedan le frappa violemment à l’aide d’une grosse branche. Si grosse qu’il la lâcha aussitôt. En nage, le souffle court, il se retourna, les jambes fléchies et les poings levés, près à se battre encore… mais il n’y avait plus personne debout. La blondinette avait pris la poudre d’escampette, sans Feu-doré heureusement, qui s’était seulement éloigné de la zone du combat. Quelques secondes filèrent sans qu’il ne se passe rien, rien du tout. En appui sur les coudes, Ciel regardait Aedan et reprenait son souffle. Le serveur finit par lui tendre la main.


- Ça va ?
- Oui.
- Mince, tu saignes…


Ciel baissa les yeux sur sa chemise qui se teintait de rouge. Ah oui. Ça piquait un peu, en fait. Il préféra s’asseoir avant de tomber dans les pommes, et Aedan s’accroupit près de lui pour soulever son vêtement.

- La coupure est longue mais peu profonde. Je vais m’en occuper.
- Aedan, je…
- Retire-moi cette chemise et attends-moi là.


Il n’y avait aucune colère dans la voix d’Aedan, aucun reproche dans ses yeux gris. Soufflé, vaguement nauséeux, Ciel ôta sa chemise et s’en servit pour éponger le sang. La coupure lui barrait la poitrine. Un coup plus franc l’aurait tué. Il ne savait pas s’il devait s’estimer chanceux ou plus malheureux encore… Aedan revint avec son sac, récupéré sur la selle de Feu-doré. Il se servit de l’outre d’eau pour rincer la plaie et dénicha quelques bandes dont il se servit pour panser au mieux la blessure. Ses doigts effleuraient la peau de Ciel, ne s’y attardaient jamais. Aedan demeura silencieux. Il termina son ouvrage et tendit un morceau de sucre à son ami avant de s’allonger dans l’herbe, près de lui.

- On ferait bien de ne pas trop traîner par ici, dit-il simplement. Ce coin pue le tranche-bourses.

Ciel ne releva pas le « on ». Sans Aedan, il aurait été fichu.

- Comment m’as-tu retrouvé ? demanda-t-il quand même, lorsqu’ils quittèrent le bois, quelques minutes plus tard, lui sur Feu-doré, le serveur marchant tranquillement à ses côtés.
- Eli. Il m’a indiqué une direction et j’ai suivi mon instinct.

L’instinct… Ciel n’insista pas davantage. Il ne le dirait pas à voix haute parce qu’il rougirait immanquablement s’il faisait une chose pareille, mais…

… il était heureux qu’Aedan fasse ce voyage avec lui.


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Mar 19 Juil 2016, 13:34

* L'orage de tes yeux *

Ciel




Ciel devait admettre qu’il était impressionné : c’était à croire qu’Aedan avait voyagé toute sa vie. Il savait s’orienter, se repérer aisément dans un bois, allumer un feu, cuire la viande sans la brûler, trier les baies en évitant les plus dangereuses ou les plus mauvaises… Surprenant son regard surpris, l’intéressé sourit et croqua dans un fruit avant de tendre sa main remplie à son ami.

- J’ai grandi dans une caravane. Mes parents étaient itinérants. Ils m’ont transmis deux, trois choses…
- Ce sont eux qui t’ont appris à te battre ?
- Non, ça, j’ai appris tout seul.


Le Dessinateur observa son profil, les lignes fines de ses joues, les mèches qui retombaient sur son front. Il réalisa qu’il ne connaissait pas grand-chose de lui, de sa vie. En fait, Aedan n’avait pas eu souvent l’occasion de parler avec lui, sans doute parce qu’il était trop bavard… Se sentant rougir, Ciel se retourna sur le sentier qu’ils suivaient à pied. Il tenait Feu-doré par la bride et le cheval passait plus de temps à manger qu’à avancer…

- Que pense le Colonel de ta soudaine désertion ?
- J’en sais rien,
avoua Aedan en le rejoignant tout en se léchant les doigts. Il n’était pas là quand je suis parti.
- Tu n’aurais peut-être pas dû… Ce genre de chose peut te coûter ta place à La Feuille !
- Ciel…


Le serveur fit un grand pas en avant pour se retrouver devant lui, l’obligeant à s’arrêter. A le regarder dans les yeux, lui qui fuyait son regard depuis le début de ce voyage à deux.

- Je me fiche de ce que peux me coûter ce choix. J’ai décidé de te suivre, c’est tout ce qui compte. D’accord ?

Tellement de nuances dans le gris de ses iris… Ciel s’y perdit un instant, comme s’il avait oublié leur teinte changeante, mouvante, couleur orage d’été, comme celui qu’ils entendaient gronder au loin. Il soupira, hocha la tête.

- D’accord. Tu me suis. Tu ne sais même pas où…
- Oh, sur ses traces je suppose,
fit Aedan d’un ton plus léger en se remettant en route, les mains croisées derrière la nuque. Ton frère a parlé du Désert des Murmures. Tu sais qu’il fait une chaleur monstre là-bas ?

Interdit, Ciel le regarda s’éloigner sans bouger. Il savait, alors. Et cela ne le rebutait pas ? Ne l’inquiétait pas ? Qu’une femme puisse autant compter à ses yeux, qu’il faille affronter la distance, les éléments pour trouver la vérité sur sa disparition ? Ne se sentant plus suivi, Aedan se retourna. Et le regard qu’il posa sur Ciel gomma en un instant tous les doutes de ce dernier.

La gorge nouée par l’émotion, il rejoignit son ami et s’accorda à son pas.




*



L’orage les rattrapa à la tombée de la nuit. En quelques secondes, ils furent trempés et la terre inondée ; Aedan sauta sur Feu-doré, attrapa la main de Ciel pour le faire grimper derrière lui et lança le cheval au galop sous l’ondée qui s’abattait avec violence. Par chance, une vieille étable abandonnée se trouvait sur leur route. Aedan prit garde à ce que Feu-doré ne dérape pas dans la boue et le fit entrer dans la bâtisse, à l’abri. Puis il sauta à terre, dans une flaque, et Ciel fit de même.

- Quelle averse ! On dirait que la terre est trop sèche pour boire toute cette eau !
- Ce n’est pas une pluie passagère, elle est partie pour durer toute la nuit…


L’eau ruisselait de leurs cheveux sur leur visage. Ciel s’essuya le visage avec l’intérieur de son manteau pendant qu’Aedan observait le déluge à travers l’ouverture de la fenêtre dans le mur de pierre. Feu-doré était trempé. Le Dessinateur faillit se jeter dans l’Imagination pour faire apparaître une bonne couverture, mais il se retint avant la déception. Plus possible, désormais. Pour combien de temps ? Aedan ne serait peut-être pas le seul à perdre son travail… Abattu à cette idée, Ciel déchargea le cheval et lui ôta sa selle. Il le bouchonna avec une poignée de paille, Aedan lui donna un coup de main. Pelucheux mais sec et de bonne humeur, Feu-doré grignotait le foin resté en bon état malgré l’abandon de l’étable. A moins que des troupeaux ne passent encore par ici en de rares occasions ? Ciel se dit qu’il se posait beaucoup trop de questions. Il retira son manteau, puis sa chemise de rechange et ses bottes. Adossé à une meule de foin, Aedan le regardait faire en silence.

- On est coincés ici, alors…
- Il semblerait, oui.


Frustré, Ciel regarda l’eau qui s’infiltrait par les rigoles sous la porte, puis il leva les yeux vers l’étage.

- Je monte.
- Bonne idée.


Ils grimpèrent en utilisant l’échelle et se perchèrent sur les bottes de foin pour regarder les éclairs qui fendaient le ciel.

- Tu connais bien la région ? demanda Ciel au bout d’un moment.
- Pas vraiment, non. Mes parents voyageaient plutôt dans l’ouest de l’empire.
- Où es-tu né ?


Le regard soudain vif d’Aedan fit s’empourprer Ciel, et il détourna vite la tête pour se replonger dans la contemplation de la tempête.

- Quelque part entre Al-Poll et Al-Far. Et toi ?
- Rue Vieille. Al-Chen.
- Pourquoi est-ce que cela ne m’étonne pas ?
- J’ai toujours aimé cette ville,
bougonna le dessinateur.
- Je sais.

Il y eut un moment de silence, seulement entrecoupé de quelques coups de tonnerre et du bruissement de la pluie.

- C’est courageux d’avoir quitté tout ça, reprit Aedan.
- Ça quoi ?
- Le Dôme, l’appartement, la ville… tes repères.
- Ce n’est pas la première fois que je voyage.
- Certes, mais moi je trouve ça courageux. Et sans doute un peu fou, aussi.


Un très vague sourire étira les lèvres de Ciel. Oui, cette expédition était complètement, totalement folle. Partir à l’aventure armé d’un simple poignard et de sa douleur… Un bruit, dans son dos, lui fit tourner la tête : Aedan avait étalé sa cape dans la paille et s’était allongé, un bras derrière la nuque, l’autre posé sur son ventre.

- Qu’as-tu déjà fait de plus fou ? osa demander Ciel.
- Tu veux dire, à part quitter La Feuille sur un coup de tête pour m’embarquer dans un périple aussi dangereux ? Voyons voir… Ah, je sais : il y a cette fois où j’ai sauté depuis l’Arche dans le Pollimage.
- Tu as quoi ??
- Pas du sommet, je n’étais sans doute pas assez fou…
- Mais… tu aurais pu te tuer !
- Oui. Je n’y ai songé qu’après coup. C’était tellement bien, Ciel ! Cette sensation de voler dans les airs…


Ciel secoua la tête. Non. Non, non, non. Il avait les deux pieds sur terre et ça lui convenait très bien, à lui. Jamais il n’aurait dans l’idée de réaliser une chose pareille ! Syndrell aurait aimé un tel défi. En fait, elle l’avait peut-être déjà relevé ! Il se promit de le lui demander. Avant de se souvenir, brutalement. Pâle, il tourna son visage vers le ciel déchaîné. Une série d’éclairs illumina son regard désormais vide. Aedan se redressa sur un coude et posa sa tête dans le creux de sa main.

- Elle te manque, n’est-ce pas ?

Le dessinateur hocha la tête, la gorge trop serrée pour répondre. Oui, elle lui manquait. Terriblement. Il ne savait pas comment faire pour vivre avec ce trou béant dans la poitrine ! Comment affronter chaque jour, chaque instant cette douleur qui broyait son cœur ?

- Parle-moi d’elle.

Ciel ne savait pas par où commencer. Il regardait seulement les étoiles se déchirer, la pluie tomber tandis que le vent rugissait sur le toit et sous son crâne. Et puis, sa main trouva le renflement de la poche de son pantalon. Il y plongea les doigts, en sortit un petit paquet soigneusement ficelé, tendrement protégé. Le déballa entre ses doigts tremblants et contempla, silencieux, le chat de verre qui brillait dans sa paume, illuminé par les éclairs et les souvenirs. D’elle. De Syndrell.

Syndrell Ellasian…


Sans brusquerie, les mots jaillirent de son cœur. Il raconta à Aedan comment sa méprise l’avait conduit à prendre la jeune fille aux cheveux bleus pour la ravisseuse de Zephyr. « J’ai l’impression que tu t’es trompé de personne. » Non, oh non, il n’avait jamais eu autant de chance qu’en cet instant ! Sous la menace de sa lame, il avait tremblé d’excitation et non de peur, à l’idée de rencontrer une personne aussi étonnante. Et les mots s’envolaient sous la grange humide. Il raconta la chasse aux arcs-en-ciel, Vanora, le symbole de la rose – leur signature. Il décrivit le bleu de ses cheveux, leur danse dans son dos, leur éclat dans le soleil, et compara ses yeux aux flammes qui illuminent Al-Chen les nuits de fête. Sa façon de bouger, de se battre, de s’envoler. De vivre libre, toujours. D’entrer par la fenêtre pour ne pas le réveiller. De le réveiller pour lui raconter sa journée. Les mots vibraient, redonnaient vie à la jeune femme de ses souvenirs…


~ ~ ~


- Tu… j’peux venir avec toi ? Tu comprends, c’est que… Dans ma famille on est habitués… les bains tous ensemble…
- Allez viens, Prof. Ce n’est pas une baignoire, c’est un lagon ! Il y a bien assez de place pour deux. Et puis tu sais… même si tu n’étais pas gay, j’aurais accepté ta proposition.




- Ça doit te paraître bien étrange, non, de pouvoir vivre sans bouger de son nid ?
- Etrange ? Pourquoi étrange ? C’est ta vie. Si on avait tous la même, alors le monde serait bien triste… Notre conversation serait bien triste. Parce que nous n’aurions rien à nous raconter.




- Comment tu vas faire pour approcher Vanora ?
- Je vais me constituer prisonnière.
- Tu vas quoi ??
- Calme-toi ! Il ne s’agit que d’une mise en scène, rien de plus.
- Mais tu ne…
- Chtt !
- Qu’est-ce que… aaaah !
- Ciel, je te présente Dolce. Mon ravisseur.




- La personne qui m’a légué cette lame n’a jamais cessé de croire en moi, pas même alors que j’étais persuadée de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Tu connais mon secret, Ciel, celui qui se cache dans mes bras ; pourquoi crois-tu que je garde cette arme en permanence avec moi, dans ce cas ?




- Tu es une personne vraiment exceptionnelle, Ciel Kern. Ne laisse jamais personne te dire le contraire.





- Ciel !
- Va-t’en, je boude.
- Ciel !
- Va-t’en, je te dis…
- Prof !
- Quoi ?
- A bientôt !
- C’est ça… à bientôt.




~ ~ ~





Il pleut toujours dehors, mais aussi dans les yeux de Ciel. Il essuie ses larmes d’un revers du bras, renifle, se retourne vers Aedan. Voit ses yeux briller dans la pénombre, le sait ému. C’est tout Syndrell, ça, capable de toucher un inconnu sans jamais l’avoir rencontré. Elle est vraiment formidable. Il s’en rend compte, à présent, comme si tout ce temps il n’avait rien vu, rien appris, rien compris. Il tremble. Est-ce qu’elle quittera un jour ses pensées ? Non. Jamais. Toujours là, dans un petit coin de son cœur en miette – une miette de son cœur qu’il faudra bien recoller. Aedan a déjà commencé. Il regarde Ciel, tapote sa poitrine, écarte les bras. Et Ciel n’hésite pas. Il a l’impression qu’elle est dans son dos. Il a l’impression de sentir la pression de ses doigts entre ses omoplates, légères caresse.

*Allez, Ciel. N’aie pas peur. Je suis là.*

Je sais.




*



Aedan




Aedan referma les bras autour de Ciel et s’emmitoufla avec lui dans sa cape. Il le serra contre lui, ému ; jamais encore il n’avait vu un tel lien entre deux personnes et il n’osait imaginer l’enfer que vivait son ami depuis qu’Azur lui avait annoncé la mort de Syndrell. Ce soir pourtant, et pour la première fois depuis une dizaine de jours, Ciel avait laissé les mots filer au lieu de retenir son chagrin. Il avait la sensation qu’il s’était libéré d’un poids immense et que c’était un premier pas vers des jours meilleurs. Il en tremblait de soulagement. Ces dernières semaines avaient été éprouvantes. Voir Ciel dans cet état, se sentir incapable de lui venir en aide malgré tous ses efforts… Il tourna la tête et déposa ses lèvres sur la tête du dessinateur. Il respira au passage le parfum de sa peau mouillée, sentit son corps réagir instinctivement, remua légèrement pour ne pas effrayer Ciel. Il avait rarement désiré un homme aussi fort qu’il désirait celui-ci, en cet instant précis. Etouffer son envie lui demandait un effort considérable, mais pas une seule fois il ne songea à lâcher Ciel. Il s’endormit serré contre lui, bercé par les roulements du tonnerre et cette tendresse nouvelle.




*




L’aube l’éveilla doucement. Il entendit d’abord le pépiement des oiseaux, reconnut trois moineaux et une fauvette, les écouta sans bouger. Puis il ouvrit les yeux et redressa la tête. Dehors, le soleil réchauffait déjà la terre détrempée. Ciel était toujours dans ses bras. Il dormait à poings fermés. Estimant qu’il avait du sommeil à récupérer, Aedan entreprit de bouger sans mouvements brusques afin de ne pas le réveiller, mais il ne fut pas assez doué : le dessinateur soupira doucement et ouvrit des yeux encore rêveurs.

- Que se passe-t-il ?
- Rien du tout. Tu peux dormir encore un peu.

Aedan sourit et voulut se lever, mais les doigts fins de Ciel se refermèrent sur son poignet. Surpris, il tourna la tête, croisa son regard… sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Ciel le regardait sans bouger, un souhait au fond de ses yeux grand ouverts. Un souhait qu’il n’osait pas prononcer à haute voix de peur de le briser par mégarde. Il déglutit et murmura d’un ton moins assuré qu’il ne le pensait :

- Tu es sûr ?

Ciel cligna doucement des paupières. Alors, Aedan se pencha lentement et, tout doucement, déposa ses lèvres sur les siennes. Frôlement. Chaleur. Une main se glissa dans ses cheveux, une autre sur son dos, il ouvrit la bouche et approfondit son baiser en songeant que c’était plus magique encore que la première fois, lors de la fête de l’été, pendant le feu d’artifice. Il avait bien des fusées qui explosaient dans son ventre, mais il était surtout sensible aux palpitations de son cœur dans sa poitrine. Véritable martellement qui ricochait, s’emballait, l’étourdissait. Il ouvrit les yeux, recula légèrement. Ciel avait le souffle court et les joues rouges. Il était si mignon quand il s’empourprait de la sorte… Mignon. Ciel est mignon. C’était un fait, une réalité qu’il savourait dans la douceur de l’aube. L’air sentait bon la pluie, le foin, Ciel. Ciel entre ses bras qui ne bougeait pas, figé dans l’attente, les yeux écarquillés, assombris de désir… et d’autre chose. Aedan frémit et l’embrassa de nouveau pour cueillir ce quelque chose du bout de ses lèvres, et sa main glissa sur la peau du dessinateur, sur les pansements qui couvraient sa blessure, sur la boucle de sa ceinture. Il le sentit soulever ses hanches pour l’aider à défaire le pantalon et prit délicatement son sexe entre ses doigts. Fin mais dur, si dur qu’il en trembla d’émotion. Ciel, lui, hoqueta de douleur, ou de plaisir – sans doute les deux à la fois.

- Doucement…
- Oui.


Tout doucement. C’était une découverte, une rencontre qu’Aedan ne voulait pas gâcher dans la précipitation… Il n’avait pas l’habitude, pourtant, de se montrer aussi délicat. Il était de nature impatiente et affamée, presque brutale lorsqu’il se trouvait dans un lit avec un homme. Sauf qu’il n’était pas dans un lit mais dans une grange, au beau milieu de nulle part, et que cet homme qu’il était en train de caresser n’était pas n’importe qui – c’était Ciel. Son Ciel. Celui qui rougissait à un simple regard échangé, qui tournait de l’œil après avoir saigné du nez, qu’une séance de voltige sur le toit du restaurant pour accrocher une guirlande effrayait. Celui qui n’avait pas conscience de son talent, qui ne se mettait jamais en avant, préférant demeurer dans l’ombre, mais qui n’hésitait pas à affronter tous les dangers pour la mémoire d’une amie. Lui. C’était lui qu’il aimait, maintenant, sur la paille, doucement. Tout doucement.

Ses doigts bougeait lentement sur le membre tendu et humide, son pouce jouait avec le bout de son gland, son regard ne quittait pas son visage. Aedan voulait voir chaque émotion passer sur cette figure. Il sentait son propre désir pulser dans son pantalon mais était bien trop concentré sur ce qu’il lisait dans les yeux de Ciel pour s’en préoccuper. Soudain, le dessinateur posa la main sur le renflement de son pantalon. Il ne s’y était pas attendu et cela le fit tressaillir. Croyant lui avoir fait mal, Ciel retira aussitôt sa main, mais Aedan la lui prit et la reposa sur son entrejambe. Partage. Echange. Ces mots prenaient tout leur sens, à présent. Il ne dit rien pendant que Ciel débouclait sa ceinture et bataillait avec les boutons. L’exercice n’était pas simple, parce qu’Aedan continuait de le caresser avec une lenteur presque douloureuse, mais il finit par y arriver. Ses yeux s’agrandirent, il laissa échapper une exclamation qui interrompit Aedan.


- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
- C’est… tu es si…


Rouge pivoine, Ciel détourna les yeux, gêné, et Aedan baissa la tête. Ah… oui, en effet, la comparaison était de taille, et la différence était belle. Comprenant l’appréhension de son amant, le serveur eut un sourire. Il acheva d’ôter son pantalon et s’allongea près de Ciel. Lui attrapa doucement le menton pour plonger dans ses yeux.

- Tout va bien.


Promesse.




*




Ciel




Tout va bien.

Oui, tout va bien parce que, prisonnier du regard de cet homme, de sa tendresse, Ciel se sent rassuré. Il s’apaise, son cœur s’emballe. Danse dans sa poitrine. Il connait cette sensation pour l’avoir ressentie deux ou trois fois déjà, mais… cette fois pourtant, il y a quelque chose de différent. Est-ce que c’est parce qu’il y des brins de paille dans les cheveux d’Aedan ? Ou parce qu’il y a un rayon de soleil qui tombe sur un coin de sa mâchoire ?

Tout va bien.

Timidement, Ciel tendit sa main, enroule les doigts de ce sexe en érection qui le fascine – mais moins toutefois que le sursaut d’Aedan. Moins que l’amour qui brille dans ses yeux, moins encore que le rose qui s’empare doucement de ses pommettes.

- Tu rougis…
- Pas du tout.


Un sourire. Ciel tend son autre main et caresse la joue d’Aedan. Celui-ci se laisse faire, mais il l’attrape ensuite et tourne la tête pour embrasser le creux de son poignet. Tracer, du bout de sa langue, un symbole dont il a seul le secret. Puis il se penche et d’instinct, leurs lèvres se rejoignent.

Tout va bien.

A bout de souffle, Ciel se redresse juste assez pour piquer sa mâchoire de petits baisers. Mais il se fige lorsqu’il sent soudain la main d’Aedan s’égarer en bas de son dos. Frémit, presse son front contre son épaule. Les doigts qui glissent en lui sont souples, agiles et d’une infinie douceur.

- Hah…
- Ça te fait mal ?
- Non…


Ciel se redresse et s’accroche aux épaules d’Aedan. Il est plus grand, puis puissant que lui mais il n’a pas peur parce que…

… tout va bien.

Il tremble seulement de désir, son appréhension n’est qu’une ombre dans son regard, un éclat de doute – Aedan n’est-il pas déçu ? Son souffle s’accélère, il gémit, ses doigts qui bougent en lui, dessinent un chemin, l’étourdissent… ses yeux sont fermés mais il sent Aedan se déplacer, venir derrière lui. Le rassurer pressant ses lèvres sur sa nuque, dans son cou. Mordiller son oreille, et ça lui arrache un cri, c’est déloyal, glisser son autre main sur ses côtes, son ventre, attraper son sexe, le caresser encore. Ciel pose sa tête entre ses avant-bras. Il ne va pas tenir très longtemps à ce rythme, son pouls s’accélère déjà, sa vue se brouille, il va…

- Je ne peux pas… Bon sang. Ciel. Je suis trop…

Murmure haché, sabré de désir et de volonté malmenée. Ciel rouvre les yeux en sentant l’érection d’Aeden contre ses fesses. Il referme les poings sur la paille, serre les dents et laisse échapper un long gémissement. Tout va bien. Tout va bien. C’est seulement surprenant parce qu’il est si… Aedan tient toujours l’objet de son désir entre sa main. Penché contre lui, le souffle court, il murmure quelque chose. Ciel l’entend mais il ne comprend pas. Là où il se trouve, tout n’est plus que sensations, glissement de sa peau contre la sienne, chatouille de ses cheveux sur son épaule, frôlement de son souffle dans son cou… les mots ne sont plus rien. Sauf ces trois-là : tout va bien. Alors, Ciel tourne la tête et répond dans un sourire, les yeux pleins de larmes et les joues, pour changer, d’un rose vif :

- Viens...




*




Ciel ne pensait plus, n’existait plus que dans le regard de cet homme qui lui faisait l’amour avec une tendresse toute puissante. Les jambes verrouillées autour de ses hanches, il s’accrochait à ses épaules et voyageait hors du temps. Un séjour dans les Spires n’aurait pas eu plus de couleur que ce chemin sur lequel ils s’élançaient. Et quand il sentit Aedan se tendre comme un arc, quand il jouit en lui dans une explosion d’étoiles, Ciel murmura son nom.




*




Quitter la grange sous l’éclat vif et chaud du zénith fut plus dur qu’il l’aurait imaginé. Juché sur Feu-doré, Ciel se retourna une fois encore pour la regarder disparaître, juste avant qu’Aedan ne lance le cheval au galop. Le dessinateur glapit de surprise, eut à peine le temps d’agripper la taille de son compagnon pour ne pas tomber, pesta puis sourit.

Ni l’un, ni l’autre ne surprit la silhouette qui les observait à travers les branches d’un arbre.
Petite fille encapuchonnée aux tresses dorées.


__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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Syndrell Ellasian
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MessageSujet: Re: (-16) Syndrell Ellasian - La fille qui avait des cheveux bleus   Lun 23 Jan 2017, 23:13

Ezadrah.

La lune brille dans la nuit, disque d'argent immense qui donne l'illusion d'être accessible tant il est proche des dunes. Mais tous ceux qui ont essayé de la toucher s'en sont mordus les doigts. Et tandis que certains la contemplent dans l'espoir vain de pouvoir la saisir un jour, un enfant sans doute moins rêveur que les autres se préoccupe uniquement de mieux s'emparer de la terre.

Du sable, en l'occurrence, puisqu'il n'y a que cela ici. Concentré, il fixe le sol inégal avec intensité, ignorant les murmures inquiets de son compagnon qui fait le guet à quelques pas de lui. Soudain, il écarquille les yeux... et disparaît. Son ami sursaute et se tourne dans tous les sens, le cœur battant.


- Noam ? chuchote-t-il, effrayé à l'idée qu'on puisse l'entendre dans le silence pesant de la nuit.

Son glapissement résonne odieusement à ses oreilles lorsqu'un frôlement sur son pied le fait bondir en arrière. Il s'écrase sur les fesses, dans le sable, et se mord violemment la lèvre pour ne pas crier lorsque la souris responsable de cette panique grimpe sur son ventre. Pour laisser sa place à un garçon d'une dizaine d'année à la peau mate et aux yeux verts.


-Je t'ai fait peur ?
-Oui, imbécile !

Furieux, le guetteur repousse son ami et se relève pour épousseter la toile crasseuse et trouée qui lui sert de vêtement.

-Combien de temps j'ai tenu ?
-Assez pour me flanquer la frousse de ma vie.
-Sérieusement Amid, combien ?
-Je sais pas... une minute ? Peut-être deux...


Noam flanque un coup de pied dans le sable. Une minute ! C'est tellement ridicule...

-Je dois essayer encore.
-Non ! On rentre ! Le jour sera bientôt là, si on se fait prendre...
-Et bien rentre, trouillard !
rétorque Noam d'un ton rude qui irait bien mieux dans la bouche d'un adulte. Rentre et continue de trimer sous le fouet des Faucheurs ! Moi je reste.

Amid se passe une main nerveuse sur le crâne. Comme tous les enfants d'Ezadrah, on lui a rasé la tête.

-Allez, insiste-t-il doucement. Tu dois dormir, mon vieux...
-Pas avant d'avoir réussi à tenir au moins deux minutes trente.


Amid glisse un regard anxieux vers le village, dont les cases se dessinent dans la pénombre. Ils risquent gros. Tout esclave qui ne respecte pas le couvre-feu va à l'encontre d'une sanction terrible. Certains se sont retrouvé au Trou pour moins que ça. Il laisse échapper un long soupir et, finalement, s'assoit dans le sable.

-Tu vas finir par nous faire tuer, tu sais ?

Le couinement d'une petite souris lui répond.





*




Ciel


Ciel réajusta son sac sur ses épaules et inspira une grande goulée de l'air frais et piquant du matin. Aedan l'observait du coin de l'oeil ; il sourit, amusé par les profonds changements qui avaient marqué son compagnon. Dire que trois semaines auparavant il se morfondait toute la journée dans la pénombre de son appartement... Azur aurait eu bien du mal à reconnaître son frère en cet homme visiblement déterminé ! En une poignée de jours, Ciel s'était adapté à l'effort que ce voyage leur demandait. Lui-même se rendait compte que ses courbatures, insupportables au début de ce périple, avaient presque entièrement disparu, et que son sac pesait moins lourd sur son dos. Pourtant, chaque pas qui les rapprochait du Désert des Murmures les entraînait vers l'inconnu. Jour après jour, le paysage se métamorphosait, le climat devenait plus rude, le chemin plus accidenté. Huit jours après avoir quitté son train de vie confortable, Ciel franchit la limite d'une forêt de conifères et entama une ascension aussi longue que pénible.

Ils avaient laissé Feu-Doré dans une petite bourgade de cultivateurs lorsque l'inclinaison était devenue trop difficile pour le cheval. Depuis, ils grimpaient. Ciel transpirait. Il ne faisait pas si chaud pourtant, en dépit du soleil qui les avait rejoint après trois jours de mauvais temps, mais de petites gouttes scintillaient sur la peau du Dessinateur – et sur celle d'Aedan également. Ils marchaient côte à côte et, comme d'habitude, Aedan s'empara du silence pour le réchauffer de sa voix grave.

- Qu'est-ce que tu penses trouver derrière ces montagnes ?

Ciel repoussa une mèche qui retombait devant ses yeux. Il avait compris que son ami ne parlait pas du paysage, aussi répondit-il d'un ton égal qui tranchait avec le sérieux de sa réponse :

-Les ennuis.
-Mais encore ?
-Syndrell est... était quelqu'un d'incroyable. Je te l'ai déjà dit, je sais, mais je n'insiste pas pour rien : celui qui a réussi à la surprendre doit être plus incroyable encore.


Une ombre traversa le regard du Dessinateur. Il était inquiet. Déterminé mais inquiet. Dans sa mémoire, le rire provoquant de Vanora retentissait avec autant d'intensité que le souvenir de ses attaques foudroyantes ; contre quel adversaire autrement plus puissant Syndrell était-elle tombée ? Toute marchombre qu'elle était, elle n'avait pas réussi à s'en sortir, cette fois... comment lui, un homme d'enseignement, était-il supposé rivaliser avec cette menace qu'il sentait grandir chaque matin ?

-Il suffit alors d'être plus surprenants.
-Tu crois que c'est possible ?
-Mmh ? Oh, bien... sur un malentendu, tu sais...


Ciel s'arrêta, interdit, et Aedan fit encore deux pas avant d'éclater de rire.

-Tu vois ? Tu me surprendras toujours à marcher dans mes plaisanteries !
-Et tu te crois drôle...
marmonna Ciel, vexé et ravi tout à la fois.

Soudain, le Dessinateur blêmit. Aedan était face à lui, deux mètres à peine les séparaient. Un gouffre immense qu'il ne parvint pourtant pas à franchir lorsque, sous ses yeux, le monstre percuta son compagnon de plein fouet.



*



Un monstre.
C'est l'unique terme qui vint à l'esprit de Ciel lorsque la créature renversa Aedan. Elle dépassait celui-ci d'une bonne tête et demi, était entièrement couverte de poils hirsutes, bruns et crasseux, et sa force pour le moins phénoménale projeta le pauvre serveur à un bon mètre de là. Aedan eut le réflexe de rentrer la tête dans les épaules et de rouler pour amortir le plus gros du choc, mais à peine avait-il relevé la tête, sonné, que le troll – c'était bel et bien un troll et il était vraiment énorme – était déjà sur lui. Il frappa du poing, assez violemment pour fracasser le crâne de sa victime... si seulement celle-ci n'avait pas plongé sur le côté pour l'éviter. Aedan serra les dents. A nouveau, il esquiva d'extrême justesse une frappe primaire mais puissante. Il savait qu'il n'aurait pas de troisième chance : sa cheville avait ployé lors de sa chute, le laissant incertain quand à la possibilité de fuir assez vite, et il n'était pas armé ! Le troll poussa un grognement presque joyeux et leva son énorme poing...

… Ciel tremblait. Toutes ses tentatives d'utiliser l'Imagination pour venir en aide à Aedan avaient échoué : à chaque fois il s'était heurté à un mur de fer qui jaillissait dans les Spires et l'empêchait de franchir un pas crucial. Impuissant, il regarda le troll abattre son poing sur le visage de son compagnon...



*



Un sifflement quasiment imperceptible.
La flèche, parfaitement ajustée et décochée avec une puissance peu commune, se planta dans l'oeil du troll. Il hurla, vacilla, s'effondra.

Mort.




*



-Wahouuuuu !

Ciel sursauta et pivota vivement, prêt, cette fois-ci, à se jeter entre Aedan et une potentielle flèche dangereuse. Mais au lien d'un nouveau tir mortel, ce fut une jeune fille qui jaillit des rochers bordant la passe. Elle sautillait comme une gamine, son arc à la main, et sa longue tresse rousse tourbillonnait fidèlement dans son sillage.

- Toi ?! s’exclama Ciel, sidéré.

La gamine aux cheveux blonds et aux yeux vairons s’inclina en une révérence exagérée.


- Brindille L’Archère, pour vous servir !



*



Aeden



Brindille était épouvantablement… bavarde. Les mains croisées derrière la nuque, elle avançait tout en parlant, sans prendre de pause à tel point que l’on se demandait parfois si elle respirait vraiment. Aeden, en tout cas, se posait sérieusement la question. Tenant Feu Doré par la bride, il se pencha vers Ciel.

- Tu la connais ?
- Pas vraiment,
marmonna Ciel en fusillant la gamine du regard. C’est elle qui m’a attaqué dans la forêt l’autre jour.
- Tu as été attaqué par cette fille ?
- Sans commentaires.


De plus en plus intrigué, Aeden jeta un coup d’œil vers Brindille. Sa taille et les rondeurs suggérées par sa tunique drôlement courte laissaient croire qu’elle avait dans les seize ou dix-sept ans, mais son verbiage et sa façon de se tenir ne lui donnaient guère plus de quinze ans. C’était une gosse, pourtant un carquois rempli de flèche était fixé dans son dos et l’arc qu’elle tenait à la main, noir et courbé, n’était pas un jouet. C’était une arme puissante dont elle savait très bien se servir. Il lui devait la vie…

- Excuse-moi, osa-t-il l’interrompre dans un sourire, mais… pourquoi est-ce que tu nous suis, déjà ?

Aucune grossièreté dans les paroles d’Aeden mais une simple question emplie de franche curiosité. Parce qu’elle les accompagnait depuis déjà dix bonnes minutes.

- C’est vous qui allez où je vais, rétorqua Brindille du tac-au-tac.
- Et peut-on savoir où tu vas ? grogna Ciel, visiblement de mauvaise humeur.
- Là-bas.

Elle pointa le doigt devant elle.

- Tu n’es pas obligée de rester avec nous, insista Ciel.
- Etant donné que tu n’as pas l’air très chaud pour dessiner, on dirait bien que si !

Aeden se mordit la lèvre pour ne pas rire, mais il redevint sérieux dès qu’il perçut l’expression blessée de Ciel.

- Elle n’a pas tort, dit-il doucement. Tant que tu ne peux pas utiliser l’Imagination, une aide supplémentaire n’est pas de trop.

Ciel soupira.

- Je vais perdre patience, avoua-t-il alors que Brindille, déjà, se remettait à babiller comme si de rien n’était. C’est un comble pour un enseignant, non ?
- Un peu, oui – mais si ça peut te rassurer, elle m’agace aussi.
- Si je pouvais dessiner ne serait-ce qu’un petit peu, je la bâillonnerais, mais…
- A-t-on réellement besoin de ton Don pour ça ?
fit remarquer Aeden, malicieux.
- J'vous signale que je ne suis pas sourde, râla Brindille.
- Hélas, nous non plus, soupira de nouveau Ciel.

Cette fois, Aeden éclata de rire.




*



Ciel


- Ecoutez, je suis Dessinateur au Dôme d’Al-Chen, je n’ai pas la somme que vous voulez mais je peux…
- Vous pouvez dessiner mille pièces ?
- Là, maintenant, tout de suite, non. Mais…
- Demain ?
- Peut-être, je ne sais pas ! Puisque je vous dis que ce cheval est à une amie, vous pouvez…
- Comme vous pour le dessin : peut-être.
- Nom d’une chiure de...


Ciel ne pouvait certes pas dessiner, mais il était prêt à étrangler le marchand et il l’aurait sans doute fait si Aeden n’avait pas posé une main ferme sur son bras.

- Laisse tomber, murmura-t-il. On va trouver un autre moyen.

Furieux, Ciel foudroya l’homme du regard et se hérissa lorsque celui-ci éclata d’un rire gras. Dans son enclos, Vagabond poussa un hennissement puissant : il avait reconnu le Dessinateur.

- Cette enflure sait pertinemment que je dis la vérité, gronda Ciel en serrant les poings.
- Peut-être, mais tant qu’il est sur son terrain tu ne pourras pas le faire céder.
- Tu as une idée ?


Aeden sourit et le cœur de Ciel se mit à danser le cha-cha.

- Une ou deux !

Nouvel hennissement impatient. A contrecoeur, Ciel se détourna de l’étalon de Syndrell et suivit son compagnon à l’écart de l’exploitation, tout en essuyant d’un revers du bras la sueur qui collait à son visage.

Ils étaient arrivés dans le Désert voilà trois jours. Le premier, ils n’avaient trouvé aucune habitation en quittant les montagnes acérées qui séparaient le Désert de l’Empire, et la première nuit passée à la belle étoile avait été passablement rude. Le second, ils avaient croisé une petite tribu de nomades qui les avaient gentiment guidés jusqu’au village de Hâal : quelques cases à l’ombre d’une minuscule oasis. C’était davantage un relais de voyageurs qu’une zone d’habitations mais, au moins, ils avaient passé la nuit à l’abri du froid et du vent…

Ils avaient atteint Reini un peu plus tôt dans la matinée. Carrefour de voyageurs et de marchands, c’était un endroit animé où les nomades côtoyaient les derniers vrais sédentaires ; passée cette étape, seules les dunes s’étalaient sous un soleil brûlant. Ciel s’était aussitôt mis en quête des indices du passage de Syndrell. Il était persuadé qu’elle était passée par-là et avait commencé à questionner des personnes. Il leur demandait s’ils n’avaient pas déjà vu une fille aux cheveux bleus et aux yeux d’or, « petite mais pleine d’énergie, bavarde ou discrète selon les heures et les gens ». Il n’apprit rien.

Il n’apprit rien, mais il trouva Vagabond. Le puissant étalon noir de Syndrell était là, au milieu d’un cheptel où il déparait par sa carrure et sa dignité. Ciel s’était mis en tête de le récupérer mais le nouveau propriétaire du cheval, un homme peu commode et visiblement détestable, avait refusé d’écouter Ciel. Il ne cèderait pas Vagabond contre moins de mille pièces.

Brindille attendait les garçons un peu plus loin, adossée à un poteau. Pour protéger sa tête du soleil, elle avait noué un foulard de tissu bleu sur ses cheveux blonds. Ça lui donnait des airs de pirate, enfin, selon elle…


- Ben, et le cheval ? demanda-t-elle en les voyant revenir bredouilles.
- Tu as mille pièces sur toi ?
- Hein ? Bien sûr que non ! Si j’avais une telle somme, j’serai pas ici !
- Alors on n’a pas de cheval. Le marchand ne nous le laissera pas pour moins que ça.
- Mais quel boulet !
s’exclama Brindille en se frappant le front du plat de la main. Laisse-moi m’en occuper, je vais régler ça !

Rien qu’à voir la façon dont elle serrait les doigts sur son arc, « s’occuper de ça » signifiait très certainement mettre une pagaille monstre en déclenchant une bagarre dont ils n’avaient pas besoin. Ciel se pinça l’arête du nez et inspira profondément, prêt à entamer une discussion qu’il savait longue et pénible, lorsqu’un « pssst ! » lui fit tourner la tête.
Un instant, il crut avoir rêvé. Epuisé comme il était, c’était fort plausible. Et puis il la distingua : petite silhouette fondue dans l’ombre, visage d’ange caché par un voile de cheveux emmêlés et regard de biche aux abois : une gamine deux fois plus petite que Brindille et beaucoup plus jeune qui les observait, blottie contre le mur d’une case. Voyant qu’elle avait capté l’attention de Ciel, elle lui fit signe d’approcher.


- T’es un copain à Louve ? demanda-t-elle dans un murmure lorsqu’il se pencha vers elle.

Le cœur de Ciel bondit dans sa poitrine. C’était le surnom favori de Syndrell !


- Oui !
- Suis-moi.


Sans hésiter Ciel s’engouffra à sa suite, Aeden et Brindille sur les talons.




*



La pièce était exiguë, étouffante et l’air était saturé de l’odeur bien particulière de la maladie. De la souffrance. Ciel fronça le nez et hésita, mais la gamine le prit par le poignet et le tira à l’intérieur. Il la suivit. Il battit des paupières pour accommoder sa vision à l’obscurité et fit un pas, puis un autre en avant, incertain.

- Lileya ?

La voix, rocailleuse et sans âge, provenait d’un fauteuil disposé près d’une fenêtre sur laquelle on avait étendu un voile de tissu sombre. Troué, il laissait à peine passer l’air chaud du dehors et la lumière, dévoilant le visage marqué d’une femme qui semblait avoir vécu des années. Des centaines d’années. Ciel se figea lorsqu’elle tourna lentement la tête vers lui.

- Qui es-tu ?
- Heu…
dit-il, surpris par le 'tu" familier et surtout la sensation étrange qu’avec cette femme, il ne pouvait en être autrement.

C’est alors que son visage s’éclaira.


- Oui… je vois. Tu es Ciel.
- Comment…
- Tu es exactement comme Louve t’as décrit pour moi.




*



Elle s’exprimait lentement, sagement et pourtant, elle était à bout de souffle. A bout de vie. Elle lui raconta comment elle était née et avait grandi ici, dans le Désert, fille d’un chef de tribu nomade libre comme l’air. Et comment les étrangers, les « Faucheurs », étaient arrivés un jour pour s’attaquer à cette liberté. Elle lui raconta son combat pour protéger les siens, sa colère de perdre ses fils et leurs fils, puis la tristesse de rester seule dans un enfer dont elle ne comprenait même pas l’existence… Elle lui raconta comment le bleu et l’or avaient redonné des couleurs au gris de leur vie. Elle lui raconta Louve telle qu’il ne l’avait jamais connue : non pas vive et libre comme une marchombre mais brisée par les plus odieux de ce monde. Marquée comme les esclaves, fouettée jusqu’au sang, torturée jusqu’à en perdre sa voix. Mais pas la vie. Non, pas la vie ! Louve n’était plus ici, elle avait quitté le Désert, ombre d’elle-même, espoir murmuré que la vieille femme, depuis, avait gardé précieusement dans son cœur et sa mémoire. Beaucoup étaient tombés pour sauver cet espoir. Elle-même s’en allait sans regret puisqu’elle savait qu’un jour, Louve reviendrait.
Pour eux.



*



- Ma, je ne comprends pas… pourquoi ces gens font-ils ça ?
- Les hommes ont toujours eu peur de la différence.




*



Lorsqu’il sortit de la case, trois heures plus tard, la lumière frappa Ciel de plein fouet et il chancela. Aedan glissa un bras autour de sa taille.

- Ça va ?
- Oui, je…


Non, en fait. Sans prévenir, Ciel se laissa tomber sur le sable, riant et pleurant en même temps ; il riait parce que Syndrell était en vie, il pleurait parce qu’elle n’était pas avec lui, et aussi parce que les ezadrians mourraient chaque jour dans la folie des hommes. "Métamorphes", avait dit Ma. Il secoua la tête et se dégagea de l’étreinte d’Aeden.

- On doit faire quelque chose, marmonna-t-il en se redressant.
- Quoi ?
- Il faut sauver ces gens avant le retour de Syn
lança Ciel par-dessus son épaule. Je préfère encore mourir plutôt que de la savoir de retour dans un enfer pareil !
- Est-ce que ça implique de se battre ?
demanda aussitôt Brindille, soudain vivement intéressée.

Ciel ne répondit pas : il s’en allait déjà. Aeden resta immobile un instant, sonné – Syndrell, vivant ? – puis il soupira et se redressa lentement.


- Allons-y, dit-il à l’attention de la jeune archère. Si on ne le surveille pas, il va encore se faire mal…



*



Lileya conduisit Ciel, Aeden et Brindille dans un autre endroit. C’était une sorte de petite buvette où une poignée d’hommes à la peau brune se désaltéraient. Ils se turent lorsque les trois étrangers apparurent et les observèrent d’un air suspicieux, alors la petite s’approcha d’un grand gaillard, refit sont « pssst » et attendit qu’il se penche pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille.

- Quoi, eux ? s’étonna l’homme. Vraiment ?

Hochement de tête.
Vraiment.


- Comment vous comptez trouver un endroit dont tout le monde ici ignore l’emplacement ?
- Heu…
commença Ciel, qui ne s’était pas du tout attendu à ce genre de question – et de problème (comment ça, personne ne savait où se trouvait Ezadrah ??)
- Psssst !

Les regards se tournèrent vers Lileya. Comme elle ne bougeait pas, Ciel se racla la gorge.

- Oui ?
- Faut suivre Noam.
- Suivre qui ?


Miss « pssst » sourit.
Et sortit de sa poche une petite souris.




*



A part Syndrell et Ma, Noam était la seule personne qui se soit échappée de la ville des esclaves. C’était un garçon étrange. Par bien des côtés il rappelait Lyke à Ciel, mais ce gamin au crâne plus chauve qu’un Rêveur et au regard aussi grave qu’un vieillard le mettait mal à l’aise. Et surtout, il pouvait se transformer en souris.

En souris !
Si Ciel n’était pas un habitué des Spires et donc, d’un univers déjà bien étonnant, il aurait eu beaucoup de mal à admettre un tel fait ; mais sa vie avait tellement connu de virage improbables depuis qu’il avait rencontré Syndrell, qu’une souris de plus ou de moins… Et puis, en rongeur, Noam lui était plus sympathique. Ce qui était loin d’être le cas de Brindille.
*

- S’il m’approche j’le dégomme, jura-t-elle en fixant sa phobie qui se lissait innocemment les moustaches.
- La petite bête fait peur à la grosse ? ironisa Aeden.
- Qui tu traites de grosse, toi ??

Ciel soupira. Là, en cet instant, il aurait donné n’importe quoi pour retrouver son Don. Dès qu’Ujoras et ses amis seraient prêts, ils suivraient Noam jusqu’à Ezadrah et tenteraient de libérer les esclaves. Une entreprise périlleuse. Complètement folle. Ciel n’était pas un guerrier ! Il n’aimait pas se battre et ne le faisait que pour protéger sa vie – en ultime recours. Sauf que des gens souffraient non loin de là. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards aussi, tous coupables de posséder un pouvoir fascinant. Syndrell avait manqué y laissé la vie ; il ne pouvait pas rester les bras croisés et ignorer cela. Pas après un tel voyage.

- Il nous faut un nom de code, dit soudain Aeden.
- Quoi ?
- Pour cette opération de dingo. Un nom de code qui claque.
- Grain de sable ?
suggéra Brindille sans quitter la souris des yeux.
- Bof. Pas assez impressionnant.
- Super Méga Foutraque ?
- C’est naze.
- C’est vous les nazes !


Soudain, Aeden leva la tête et croisa le regard de Ciel.
Contact.


- Tempête du Désert.

Il y eut quelques secondes durant lesquelles seuls les couinements de Noam se firent entendre. Puis un sourire se dessina lentement sur les lèvres de Ciel.

- Oui, dit-il doucement. Ça, c’est bien.

Opération Tempête du Désert.
Ou le sauvetage du siècle.



__________________________________________

Marchombre. Un souffle, un geste, un élan de vie. Un formidable amalgame entre liberté et harmonie.

Vous. Moi…


[Absente du 25/08 au 28/08]
Spoiler:
 

(Wëlle, merci... tout simplement)
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