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Le Pacte VS L'Ordre
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Le Pacte des Marchombres VS l'Ordre des Envoleurs
 

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 Daos Loner

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Daos Loner
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MessageSujet: Daos Loner   Dim 05 Fév 2017, 18:30

Daos Loner





I. Les tourments d'un ami



__________________________________________

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Dernière édition par Daos Loner le Lun 27 Fév 2017, 00:14, édité 5 fois
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Daos Loner
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MessageSujet: Re: Daos Loner   Dim 05 Fév 2017, 18:51

Sommaire

Chapitre 1 - Une lettre atypique

La porte de bois s'ouvrit dans un long grincement. Daos s'arrêta sur le seuil, observant la chambre. Ce n'était qu'une simple pièce nue, sans décorations ou autres extravagances. Un lit deux places était posé dans l'un des coins, recouvert d'une grande couverture. La fenêtre laissait filtrer la lueur d'un soleil timide, s'apprêtant à achever sa lente course avec la lune dans le ciel. Sous la vitre rendue luisante par le reflet du soleil sur la buée qui la recouvrait se tenait un bureau de bois, ses ornements sculptés avec simplicité tranchant avec l'aspect général de la chambre. Vide.

Le jeune homme s'approcha doucement du bureau, sur lequel étaient posées plusieurs feuilles couvertes d'une fine écriture. Il s'installa en silence sur la chaise. Elle était dure, mais confortable, son dossier calant parfaitement le dos de son occupant. Se saisissant de la première page, il constata qu'un numéro était annoté au bas de chacune de ses sœurs. Tout comme de celle-ci, qui portait le numéro 1.

Daos se plongea dans sa lecture.

« Daos,

Déjà, salut. Ensuite, je vais aller droit au but : lorsque tu liras cette lettre, il n'y a que trois options possibles.
Dans la première, je suis bien en vie, et tu t'es introduit dans ma chambre sans mon autorisation. En ce cas, je te suggère vivement d'arrêter immédiatement ta lecture, et t'avertis également que je te botterai le cul à notre prochaine rencontre. »

Le jeune homme soupira. Pas besoin de connaître l'écriture du marchombre pour savoir que cette lettre était de lui : le style seul indiquait qu'Oturo avait écrit ces lignes. Il poursuivit la lecture, penché sur les pattes de mouche de son ami.

« Dans la seconde, je suis bientôt mort. Auquel cas, désolé, mais tu ne peux rien pour moi, donc inutile que tu saches où je me trouve.
Et enfin, dans la troisième, je suis déjà mort. Ouais, ça fait bizarre d'écrire ça. Si c'est le cas, je te lègue mes maigre possessions : argent, armes, outils, vêtements -même si comparé à moi, tu es un nain, donc je doute qu'ils t'aillent- et tout ce que contient ce bureau, à savoir bien peu de choses. En revanche, je te prierais de bien vouloir confier Brume, mon cheval, à Lou, ou même à l'Académie. Cette sale bête n'en a plus que pour quelques années, mais je l'aime bien, et je ne tiens pas à ce qu'il les passe sous les déhanchés maladroits d'un aussi mauvais cavalier que toi -sans vouloir te vexer. »

*Vieux salaud*, pensa Daos avec un mince sourire. *Si tu n'es pas mort, je te promet que c'est moi qui te botterai les fesses !*

« Bon, à partir de là, je vais supposer que nous ne nous trouvons pas dans la première option. J'écris ces lignes alors que tu reviens seulement d'Al-Jeit et de toutes ces... Péripéties. Je ne sais donc pas vraiment de quelle manière je t'aurais transmis cette lettre, mais je me doute que mon futur-moi ne t'as pas apporté beaucoup de précisions, et que ledit futur-moi s'est ensuite rapidement éclipsé. J'imagine donc que tu te demandes ce qu'est cette foutue lettre. »

- Gagné.

« Eh bien, mon ami, cette foutue lettre est une réponse, un peu tardive, à la question que tu n'as pas osé me poser : pourquoi n'ai-je pas souhaité te former ? »

Le jeune homme fronça les sourcils. Cette question, il se l'était en effet posée à de nombreuses reprises. Il ne regrettait certainement pas son entraînement sous la houlette de Rilend : elle était une marchombre hors pair, une enseignante exemplaire, et ils s'entendaient à merveille. Pourtant, il n'avait jamais compris la raison pour laquelle Oturo n'avait pas choisi de le guider. C'était pourtant lui qui avait parlé des marchombres au jeune homme, qui lui avait donné un but à poursuivre, qui l'avait amené à faire ses premiers pas sur la Voie. Daos avait énormément de respect pour le marchombre, et il avait visiblement eu du mal à cacher son étonnement et sa déception.

« Avant toute chose, ôte immédiatement de ton esprit cette pensée débile : ce n'est pas à cause de toi. »

- Sors de ma tête ! jura Daos.

« C'est à cause de moi. »

Le jeune homme haussa un sourcil, intrigué.

« Je peux enseigner à quelqu'un l'escalade, le combat à main nues et armées, l'équitation, des étirements et des acrobaties en tous genre... Je peux montrer à quelqu'un la beauté des étoiles, le silence de la nuit, le murmure des ombres et la caresse du vent, la majesté des forêts et la splendeur des montagnes...

Mais je suis incapable de guider quelqu'un sur la Voie des marchombres. »

Daos expira lentement par le nez. A la lecture de ces mots, un long frisson lui avait parcouru la colonne vertébrale à la lecture de ces mots. Et il n'en revenait pas.

Oturo, incapable de guider quelqu'un ?

« La voilà, ma raison d'écrire tout ceci. Je n'avais pas l'intention de te baratiner avec les grands classiques : ma famille, mon enfance, ma progression sur la Voie sous le regard vigilant de Léïr... Tu en connais la plus grande partie, peut en deviner certains morceaux, et n'est absolument pas concerné par le reste. »

Il hocha lentement la tête. Bien sûr qu'il en connaissait la plus grande partie, il n'avait cessé de harceler le marchombre de questions tout au long de leur voyage jusqu'à Al-Chen.

« Non... Si j'écris tout cela, c'est pour répondre à cette question que tu ne m'as jamais posée. Si j'écris tout cela, c'est pour t'expliquer les raisons qui m'ont empêché de te guider. Si j'écris tout cela, c'est par-ce que j'estime que tu as le droit de savoir, et que je n'aurais sans doute pas l'occasion de tout te raconter de vive voix. Ni même l'envie.

Alors commençons. Il m'aura fallu vingt ans à arpenter la Voie pour m'en rendre compte : je souhaitais, tout comme mon maître avant moi, former quelqu'un. J'ai donc choisi de prendre en charge un apprenti. Ou plutôt une apprentie.

Elle s'appelait Yunia... »

*
**
*

- Oturo ?
- Hm ?
- Qu'est-ce qu'on fous là ?


Le marchombre ouvrit les yeux. Assis en tailleur, sous le ciel bleuté et parsemé d'étoiles scintillantes, il tourna lentement la tête vers sa gauche. La lune n'attendant que quelques nuits supplémentaires pour être pleine, il n'eut aucun mal à détailler la jeune fille qui se trouvait à ses côtés. Âgée d'à peine dix-neuf ans, les mèches folles de ses cheveux auburn donnant un air rebelle à son visage, elle était assise au bord du toit, ses jambes pendant négligemment dans le vide. Ses yeux gris fixaient le marchombre.

Oturo prit un air sévère, fronçant les sourcils :


- Sais-tu que tous les apprentis, excepté toi, considèrent comme indécente l'idée de ne pas vouvoyer leur maître ?
- Tous les apprentis ?
renchérit elle d'un air joyeux.

Le marchombre poussa un long soupire consterné.


- Disons la plupart.

Maître et élève étaient tous deux assis au sommet de l'un des immenses palais d'Al-Chen. La chaleur estivale avait suivi le soleil, laissant la fraîcheur de la nuit s'installer. L'escalade n'avait pas été bien difficile pour Yunia. La jeune fille était stupéfiante, songea Oturo. Haute de près d'un mètre quatre-vingt, elle n'était que muscles fins et secs, tonique et maître de ses mouvements. Elle lui avait dit avoir passé la plus grande partie de son enfance à escalader des falaises bordant le grand océan, au sud d'Al-Vor, à la recherche des œufs contenus dans les nombreux nids d'oiseaux marins. Et il la croyait.

L'ascension du haut palais de pierre ne leur avait pas pris beaucoup de temps, et le marchombre n'avait même pas eu à prodiguer beaucoup de conseils à la jeune fille pour cette première fois. Rarement il avait vu élève aussi talentueuse. Ces trois années promettaient décidément d'être très intéressantes, pour elle comme pour lui.


- J'ai jamais aimé le vouvoiement, poursuivit Yunia.
- Voyez-vous ça.
- Arrête,
dit-elle en fronçant les sourcils.
- Es-tu sûre que c'est à moi d'arrêter ? dit Oturo en haussant la voix. Je pourrais tout à fait décider de te rendre tes trois ans moins deux heures, et prendre une élève moins casse-pieds. Ou plutôt un élève, je ne voudrais pas hériter une seconde fois d'un phénomène comme toi.
- Menaces en l'air
, chantonna la jeune fille.
- Vraiment ? demanda le marchombre, incapable de cacher son sourire amusé.
- Ouais. Tu m'as dit que j'étais ta première élève, et que tu avais attendu longtemps avant de me trouver. Tu m'as dit qu'il y a quelque chose de spécial en moi, et que tu pensais que tu pourrais me guider.

Oturo poussa un long soupir en fermant les yeux, consterné. C'était presque mot pour mot ce qu'il lui avait dit quelques heures plus tôt, avant qu'elle ne décide de lui accorder trois ans de sa vie.

Trois années à suivre l'enseignement du marchombre. Trois années au cours desquelles elle sera formée. Trois années au bout desquelles elle se sera métamorphosée, au bout desquelles elle découvrira qu'il lui reste tant à apprendre, à découvrir...

Trois années à faire ses premiers pas sur la Voie des marchombres.


- Du coup, poursuivit-elle, ça serait idiot de me renvoyer juste pour ça. Et si t'es idiot, j'ai aucune raison de te faire confiance pour me guider.

Oturo ouvrit les yeux, et planta son regard vert dans celui de son élève. Il sourit.

- Tu as raison, ce serait idiot. Et de toutes manières, je ne te libérerais pas de ta promesse pour un motif aussi faible.

La jeune fille eut un immense sourire enfantin. J'ai gagné, j'ai gagné, semblait-elle chantonner intérieurement, tout en balançant ses pieds dans le vide.

- Mais si tu me tutoies à nouveau, je t'assomme.

Elle éclata de rire. Les larmes aux yeux, elle se tourna vers Oturo, reprenant progressivement son souffle. Croisa son regard. Vit qu'il était sérieux.

- Oh, merde, murmura-t-elle. Vous le feriez vraiment ?

Le marchombre contemplait la lune, un sourire en coin.

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Dernière édition par Daos Loner le Lun 17 Avr 2017, 12:38, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Daos Loner   Lun 27 Fév 2017, 00:10

Sommaire

Chapitre 2

« Yunia était incroyable. Sûre d'elle, exaspérante, insouciante, mais incroyable. Il y avait en elle une fraîcheur, une volonté de liberté telles que je ne pouvais douter de la voie qu'elle voulait suivre. Elle était la première apprentie que je guidais, aussi n'aurais-je pu la comparer qu'à un seul apprenti marchombre : moi, à son âge, vingt ans plus tôt.

Mais tout au long de ta formation, s'il y a une chose que tu comprendras, c'est bien celle-ci : comparer deux marchombres n'a aucun intérêt. Je ne pourrais donc pas te dire si elle était meilleure que moi à son âge, car cela n'aurait aucun sens. Ton maître te l'enseignera sans doute bien mieux que moi : seule compte le fait d'avancer sur la Voie. Tout ce que je peux te dire de Yunia, c'est qu'elle comprenait presque tout au quart de tour. Il me suffisait de lui imposer une consigne pour qu'elle l'exécute immédiatement en comprenant le but dissimulé derrière. J'avais heureusement beaucoup de choses à lui enseigner, sinon elle ne serait pas restée mon élève bien longtemps. Ses capacités physiques étaient déjà extrêmement développée, si bien que j'ai mis un temps infini à la pousser dans ses retranchements. Près d'un an et demi.

Entre-temps, elle avait passé l'Ahn-Ju avec succès. Ton maître ne t'en a peut-être pas encore parlé : il s'agit d'une épreuve, facultative, au cours de laquelle un apprenti est confronté à des exercices imposés par trois maîtres marchombres, autres que le sien. Cette épreuve est d'une grande difficulté, si bien que peu s'y présentent, et encore moins la réussissent. Réussir l'Ahn-Ju donne droit à deux choses : guider un apprenti une fois ta formation terminée, et prétendre à quelque chose dont ton maître te parlera assurément.

C'est un trait de caractère que j'apprécie chez toi, Daos. L'humilité. Certains prennent cela comme un défaut, mais il s'agit pourtant d'une qualité, tant qu'elle est sincère et non feinte. Quoi qu'il en soit, elle manque cruellement à Yunia. Ses prouesses physiques, sa rapidité de compréhension et d'adaptation, sa maîtrise des mots, sa capacité de déduction... Tant d'atouts qui, ajoutés à son succès à une épreuve aussi difficile que l'Ahn-Ju l'ont poussée à la vantardise. Mais c'est là le travail d'un maître que de rappeler à son élève qu'il lui restera toujours quantités de choses à apprendre. J'ai mis au point une série d'exercices destinée à lui faire prendre mesure du chemin qu'il lui restait à parcourir. J'ai considéré cela comme une sorte de « journée de l'horreur ». Je te souhaite que ton maître n'ait jamais l'idée de te faire faire cela, crois-moi. »

*
**
*

Yunia s'affaissa lourdement contre le mur, dans un tel état de fatigue que maintenir sa tête droite lui était impossible. Des halètements rauques faisaient vibrer sa poitrine, laissant entendre un murmure inquiétant qui trahissait sa difficulté à reprendre son souffle. Les habituelles mèches folles de sa chevelure étaient collées à son front et son visage par la sueur, ne laissant visibles que quelques espaces de peau rougie par l'effort. Une longue estafilade barrait son bras gauche qui semblait si lourd qu'elle ne pouvait que le laisser reposer sur le sol à ses côtés. Sa tunique était déchirée au niveau de son flanc, laissant apparaître une longue plaie dont s'échappait un filet de sang mêlé de sueur. Gardant sa tête affalée sur sa poitrine, elle leva un œil torve sur les jambes qui lui faisaient face.

Oturo se tenait droit, les bras croisés. Son visage était hors de portée du regard de son apprentie, aussi ne cachait-il pas son air inquiet. Même s'il savait cette journée nécessaire, il craignait d'en avoir trop fait. Tournant la tête, il contempla le corps qui se trouvait autour de lui et de son apprentie, vivant. Il l'espérait.

Ses yeux revinrent sur la jeune fille exténuée, tandis qu'il se repassait en mémoire le contenu de la journée. Le soleil s'était levé pendant leurs trois heures de course. Considérant que Yunia était depuis plusieurs mois déjà habituée à cet exercice, Oturo avait choisi de forcer l'allure au bout d'une demi-heure. Attentif à la foulée et la respiration de son élève, il avait été impressionné par son endurance : la jeune fille n'avait semblé à bout de souffle qu'à partir de la seconde heure de course. Impitoyable, il l'avait contrainte à tenir le rythme pendant une heure supplémentaire, satisfait de la voir se jeter au sol pour récupérer une fois la session terminée.
« C'est ta première leçon de la journée, Yunia. Tu te pensais endurante ? Voici la preuve que non. » avait-il dit. C'était bien évidemment faux, la jeune fille s'en était tirée à merveille, et lui-même n'était pas essoufflé car il pratiquait cet exercice quotidiennement depuis près de vingt ans. Mais il lui fallait à tout prix écraser la vanité de son élève. Au moins pour une journée.

S'était ensuivie l'escalade quasi-ininterrompue de quatre des plus hautes tours d'Al-Jeit. Chaque ascension avait été parmi les plus difficiles qu'il avait jamais imposé à Yunia. L'apprentie avait manqué de tomber un nombre incalculable de fois, systématiquement rattrapée et plaquée contre la tour par Oturo. Les avant-bras brûlants et les cuisses tétanisées, elle s'était hissée au sommet de la quatrième tour en gémissant de douleur. La jeune fille avait été bien incapable de se reposer à l'aide de la gestuelle marchombre que lui avait imposé son maître, et encore moins avec les deux heures de renforcement musculaire qu'il lui avait fait subir.

Oturo avait aidé son apprentie à redescendre, puis l'avait contrainte à déverrouiller une vingtaine de serrures, chacune plus difficile que la précédente. Il avait fallu une bonne dizaine d'essais à la jeune fille, tenant à grand peine crochets et aiguilles de ses mains engourdies, avant que le marchombre ne s'estime satisfait. La nuit tombant, il l'avait menée à une ruelle sombre et malodorante où malfrats se succédaient au fil des soirées pour soulager les passants de leur bourse. Yunia avait alors dû affronter, dans un état d'extrême fatigue et proche de l'inconscience, un homme pesant deux fois son poids et mesurant au moins trente centimètres de plus qu'elle. Ses muscles tremblants lui avaient fait décrire d'improbables et maladroits mouvements. Éreintée, elle n'avait pas pris conscience du fait qu'Oturo s'était tenu prêt à bondir au moindre signe de danger de mort. Elle n'avait pas remarqué le regard soucieux mais vigilant de son maître. L'apprentie s'était battue dans un état déplorable, persuadée que son maître ne bougerait pas le petit doigt pour elle. Son adversaire était parvenu à la blesser à deux reprises de son poignard, avant de s'écrouler sous les coups brouillons de la jeune fille.


- Ça... Ça…

Il haussa un sourcil. Son visage avait repris une expression neutre juste à temps. Yunia avait tant bien que mal réussi à suffisamment lever la tête pour fixer son maître. L'homme qui avait passé la journée à lui faire cracher ses poumons. L'homme qui l'avait abreuvée de remarques ironiques destinées à la rabaisser. L'homme qui l'avait contrainte à affronter la mort dans un état de fatigue proche du coma. L'homme qu'elle haïssait le plus en ce moment.

- … Ça va... Vous... Vous... Vous êtes sa... Satis…

Elle déglutit douloureusement, un amer goût de bile remontant le long de sa gorge. Un jet malodorant vint éclabousser ses jambes et le bas de son ventre. La jeune fille avait été incapable de contracter ses muscles abdominaux pour vomir sur le sol pavé de pierres. Toussant, crachant, son menton ruisselant, elle parvint tout juste à achever sa phrase :

- … Satisfait ?

La lèvre inférieure d'Oturo fut agitée d'un tremblement imperceptible. Il était déchiré. Son être entier lui criait d'arrêter là, de saisir son apprentie dans ses bras, de la féliciter, de la soigner, de lui chuchoter des mots rassurants à l'oreille... Mais il savait ce moment crucial. C'était malheureusement l'instant où jamais. Le moment où il lui faudrait écraser la plus infime possible trace de vantardise en son élève. S'il lui disait la vérité, s'il s'annonçait « satisfait », la jeune fille garderait à jamais à l'esprit qu'elle avait été capable de réussir l'épreuve la plus difficile qu'Oturo avait pu lui concocter. Elle risquerait alors de se reposer sur ses lauriers, et se révélerait incapable de progresser. Le marchombre contracta les mâchoires, avant de reprendre une expression légère et ennuyée. Il lui fallait être dur. Sa voix s'éleva, impitoyable :

- Même si ta performance était acceptable sur la course de ce matin, ton escalade des quatre tours était vraiment fastidieuse, et tu serais morte un nombre incalculable de fois si je n'avais pas été là. Je n'ai pas l'impression que ce que tu as fait au sommet de la quatrième était de la gestuelle marchombre. Douze essais pour une ridicule vingtaine de ridicules serrures ridiculement simples, c'est onze de trop. Et pour finir, il te suffit de palper ton avant-bras gauche et ton flanc pour te rendre compte des deux blessures improbables qu'un ivrogne maladroit t'a infligée. Tes mouvements étaient brouillons, saccadés et dangereux pour toi.

Il s'agenouilla devant son apprentie, la fixant droit dans les yeux.

- Un an et demi, Yunia. Tu n'en es qu'à la moitié de ta formation, et tu te considères déjà comme une marchombre accomplie. Si un balourd pareil, dit-il en désignant du menton la silhouette étendue dans la ruelle, est capable de te blesser ainsi, par quel miracle espères-tu tenir face à des mercenaires du Chaos ? Quelques facilités et un Ahn-Ju de réussi ne font pas de toi une marchombre, Yunia. Cela fait de toi une apprentie un peu plus douée que les autres, mais il te reste tant à apprendre.

Son nez se brisa sous l'impact. Le front de Yunia avait violemment heurté le visage du marchombre. Mobilisant ses dernières forces, elle était parvenue à fournir cet ultime effort, marquant très clairement sa position face aux arguments d'Oturo.

- Va.. Te faire... Foutre, articula-t-elle.

Ses yeux gris, brillant d'une lueur de défi, accrochèrent le regard vert du marchombre. La rage lui fournissait tout juste l'énergie dont elle avait besoin. Elle se releva tant bien que mal, la substance jaunâtre qui couvrait ses jambes se répandant au sol. Oturo l'imita dans un mouvement fluide en se tenant le nez d'une main. Yunia pointa un index accusateur sur le marchombre.


- Toi... Tes cours... Tes exercices... T'es rien d'autre qu'un salopard qui... Qui prend son pied à me faire vomir...

Sa voix augmenta en intensité, piquant dans les aigus jusqu'à devenir un cri.

- Un an et demi ! J'ai couru, j'ai grimpé, j'ai combattu, je me suis vautrée dans des rivières glacées, j'ai failli mourir des centaines de fois ! Je me suis jamais plainte ! Jamais ! Je les ai tous réussis tes exercices de merde, alors tes commentaires, tes mièvreries marchombre et toutes ces conneries, tu peux te les mettre où je pense ! J'ai pas besoin de ton avis pour savoir ce que je vaux, et j'ai pas besoin de toi pour continuer à faire tout ça. Je me casse, connard !

Le marchombre fixa son apprentie d'un regard inquisiteur. Il ne laissait transparaître aucune émotion en réaction à la tirade de la jeune fille. Ses doigts toujours serrés de chaque côté de son nez pour endiguer le flot de sang qui en coulait, il murmura doucement :

- Dois-je comprendre que tu abandonnes ? Tu me dois encore un an et demi de ta vie.

Un éclair dansa dans les yeux gris de Yunia.

- Si tu les veux, t'as qu'à venir les chercher. J'ai pas besoin d'être en forme pour tabasser un vieux salopard dans ton genre.

Elle se détourna lentement. Les épaules voûtées, les bras pressés autour de la blessure de son flanc, elle s'éloigna d'une démarche chancelante, la tête assaillie par des vertiges. Oturo garda ses yeux braqués sur le dos de la jeune fille, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au coin de la rue. Ce n'est qu'alors qu'il écarta doucement sa main de son nez, découvrant son visage sous la clarté de la nuit. Le flot de sang s'était arrêté.
Il souriait.


*
**
*


Oturo chassa l'air de ses poumons dans une lente expiration. Les yeux fermés, assis en tailleur sous la faible lueur d'une lune à moitié dissimulée derrière les nuages, le marchombre se tenait droit au sommet de l'une des plus hautes tours d'Al-Jeit. Le toit de pierre était disposé en une large étoile à cinq branches. Quatre d'entre elles indiquaient les points cardinaux, et la cinquième pointait en direction du palais de l'Empereur. Bien peu le savaient mais, à la construction de la ville aux innombrables merveilles, les architectes avaient fait le choix de permettre aux habitants de se repérer où qu'ils se trouvent. Les cinq arrêtes avaient chacune leur propre couleur : bleue et rouge pour le nord et le sud, verte et blanche pour l'est et l'ouest. La cinquième était dorée.

Ce n'était pas par hasard qu'il se tenait là, au sommet de cette tour. Il s'agissait de la quatrième tour qu'il avait contraint Yunia à escalader. La quatrième et la dernière. Cela faisait déjà deux semaines. Ses yeux restèrent clos et sa respiration régulière lorsqu'il entendit un bruit derrière lui. Un bruit caractéristique, qu’il connaissait pour l’avoir entendu chaque jour depuis plus d’un an. Légers soufflements rauques, occasionnellement ponctués d’une insulte grommelée à l’intention d’une prise un peu dure…
Le bruit de l’escalade de Yunia.

Le marchombre entendit la jeune fille se hisser au sommet de la tour, derrière lui. Ses oreilles affûtées écoutaient avec attention le souffle de son apprentie, appréciant sa régularité et sa profondeur. Elle n’avait pas fait qu’escalader, elle avait également couru. Il n’avait pas besoin de la regarder pour la sentir se camper derrière lui, les mains sur les hanches et les sourcils froncés. Il entendit la question avant même qu’elle ne franchisse les lèvres de la jeune fille.


- Comment ?

Comment ? Comment avait-il su qu’elle viendrait ici, à ce moment précis ? D’où lui était venue cette certitude que Yunia avait passé ces deux dernières semaines à retourner chacun des mots qu’elle avait prononcé. Cette sensation, ce sentiment que les questions avaient bouillonné sous le crâne de la jeune fille, à tel point que seul le fait de courir des heures durant pouvait l’apaiser. Cette intuition que ses pas la mèneraient au pied de cette même tour au sommet de laquelle la gestuelle marchombre lui avait échappé.

Oturo se releva lentement tout en gardant ses paupières closes. Il ouvrit les paumes de ses mains, les bras écartés. L’air entra dans ses poumons dans une inspiration d’une longueur infinie, avant d’en être chassé avec la même lenteur, tandis que le marchombre ramenait ses bras contre son torse. Il s’ouvrit au monde, abaissant ses barrières et dévoilant tout son être à la nuit. Le vent chaud de l’été glissa sur sa peau. Chaque expiration faisait disparaître une source d’ennui : le cliquetis des pattes d’un oiseau sur le sol de pierre, le brouhaha montant de la vie nocturne de la ville, loin au-dessous de lui, le mugissement qu’était à ses oreilles la respiration de Yunia. Ne demeura que le sentiment de plénitude qui l’envahissait à chaque fois, l’absence du fourmillement continuel de questions qui grouillait sous son crâne.

Après un temps infini, le marchombre expira une dernière fois, et revint à la réalité. La plante de ses pieds reprit conscience du sol de pierre à travers la semelle de ses bottes, la peau de sa nuque remarqua les gouttes de sueur qui coulaient vers le col de sa tunique, les muscles de ses cuisses se souvinrent des exercices qu’il avait pratiqué ces derniers jours. Les yeux d’Oturo s’ouvrirent lentement. Il n’avait pas eu besoin de regarder Yunia. Il savait qu’elle avait imité le moindre de ses mouvements l’espace de quelques minutes. Il savait qu’elle avait ensuite, elle aussi, fermé les yeux. Il savait qu’elle s’était coulée dans sa gestuelle. Une gestuelle qu’elle n’avait pas pratiqué depuis deux semaines. Une gestuelle dont le sens lui échappait depuis deux semaines. Une gestuelle qu’elle venait de redécouvrir.

La gestuelle marchombre.

Comment le savait-il ? Yunia ouvrit la bouche, sur le point de reposer sa question. Un regard vert, brillant d’émotion, l’arrêta.
« Par-ce que je te connais », pensa Oturo.

« Par-ce que nous sommes maître et élève», dirent ses yeux.

Dans la chaleur de la nuit, loin au-dessus des deux marchombres, un faible croissant de lune brillait.


*
**
*


« Au sommet de cette tour, j’ai cru la retrouver. Des jours, des semaines durant, j’en étais intimement convaincu. Mais je ne m’étais pas rendu compte de tout ce que cette journée éprouvante avait changé entre nous. La relation qui lie maître et élève est incroyable, Daos. Ce n’est pas un simple échange de connaissances, mais une confiance inébranlable, une admiration sincère et un respect infini qui s’écoule dans les deux sens. Je ne peux que supposer ce qu’elle a pensé pendant ces deux semaines. Peut-être s’est-elle demandée ce que, après un an et demi, je pouvais encore lui apporter. Peut-être même s’est-elle demandée si elle souhaitait toujours arpenter la Voie des marchombres. Toutes mes certitudes m’abandonnaient. Lorsque j’ai choisi de guider Yunia, je pensais en être capable. Je pensais être fait pour cela, je pensais ne jamais douter de moi. J’avais tort.

Malgré le recul, je suis encore aujourd’hui incapable de déterminer la raison pour laquelle les événements ont tourné ainsi. Étais-je trop sûr de moi dans mon enseignement, ai-je eu tort de tenter de lui apprendre l’humilité ainsi ? Était-ce elle qui n’était pas faite pour cette Voie ? Je n’en sais rien.

Les semaines passant, elle est devenue de moins en moins assidue. D’élève exceptionnelle, je la voyais progressivement passer à élève désintéressée. Jour après jour elle me questionnait, toujours plus, sur les marchombres, la Voie, sa finalité, l’Harmonie, la Liberté…

En y repensant, je me rends compte que c’est là qu’a été ma plus grosse erreur. Je t’ai parlé, plus haut, d’une chose à laquelle ne pouvaient prétendre que celles et ceux ayant réussi l’Ahn-Ju. Tout ce que je te dirai sur cela, c’est qu’un apprenti ne peut prétendre à cette chose qu’en se rendant dans le sud de Gwendalavir. L’Ahn-Ju est dangereuse. Il n’est pas rare que des apprentis s’y blessent lourdement, ou même en meurent. Mais l’Ahn-Ju n’est rien comparée à ce qui attend les apprentis dans le sud du royaume.

Raaaaaaah ! C’est vraiment chiant de t’en parler tout en gardant le secret. Bon. Ton maître t’en parlera mieux que moi par écrit. Garde simplement à l’esprit que cette épreuve est facultative, mais marque à jamais ceux qui la tentent. Chaque maître, moi y compris, le dit à son élève : réussir ou échouer ne change rien. Ceux qui échouent seront ni plus ni moins marchombres que ceux qui réussissent. Peut-être ne l’ai-je pas assez bien fait comprendre à Yunia. Peut-être n’était-elle pas aussi prête que je le pensais. Peut-être que ça n’avait aucune importance.

Quoi qu’il en soit, elle n’est jamais revenue. Elle n’y est pas morte, ne te méprends pas. Je ne sais ce qui s’est passé pour elle, là-bas. Mais elle n’a pas ressenti le besoin de revenir. Je te fais grâce du récit des semaines, des mois entiers que j’ai consacré à la chercher. La relation qui se tisse entre maître et élève est incroyable, je te l’ai dit. Je n’avais aucun doute quant au fait qu’elle était encore vivante, mais je souhaitais la revoir. Rien qu’une fois.

Ce fut ma troisième erreur. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré une jeune fille. Eris. Mon erreur fut de ne pas avoir compris assez tôt que je n’étais pas capable de guider quelqu’un. J’ai choisi, à tort, de la prendre comme apprentie. Mais chaque jour passé avec elle me rappelait quelqu’un... »

*
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*

- Dis, Oturo, qu’est-ce qu’on fait là ?

Maître et élève étaient assis dans l’herbe sèche. Devant eux tombait une falaise, abrupte et rocailleuse, la pierre brune venant se glisser dans l’eau tumultueuse, des dizaines de mètres en-dessous d’eux. Les vagues venaient s’écraser contre la paroi dans d’immenses jets d’écume mousseuse. La violence des chocs contrastait avec le calme du grand large. La ligne ininterrompue de l’horizon marquait à peine la séparation entre l’orange du bord du ciel et le jaune qui se reflétait dans la mer. La multitude de nuages habitant dans le ciel tissait une toile enchanteresse, entremêlée d’arabesques et de formes floues.  

Eris était assise en tailleur aux côtés d’Oturo. Ses cheveux blonds, d’un miel semblable à ceux de son maître, tombaient en cascade sur ses épaules. Son visage aux traits délicats, éclairé par la lueur jaunâtre du levant, observait le marchombre d’un air curieux. Ses sourcils épais, haussés en signe d’interrogation, renforçaient la profondeur de son regard bleu. Les vêtements qu’elle portait comme son attitude étaient identiques à ceux d’Oturo. Elle fronça les sourcils en remarquant l’expression qu’avait pris le marchombre.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Oturo fixa la jeune fille. Il esquissa un mince sourire, incapable de dissimuler l’éclat de tristesse dont s’était paré le vert de ses yeux.

- Rien. C’est juste que...

Il tourna son regard vers les flots qui s’étendaient devant eux.

- … Tu me rappelles quelqu’un.

*
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*

« Eris était… Vive d’esprit, curieuse, rieuse, douce et compatissante… Elle était incroyable. Mais j’étais incapable de m’en rendre compte. Je faisais exactement ce que je t’ai dit qu’il était inutile de faire, quelques lignes plus haut. Je n’avais de cesse de comparer Eris au souvenir que j’avais de Yunia. Lorsque je lui faisais escalader une tour, je ne parvenais pas à remarquer autre chose que le fait qu’elle était moins douée que Yunia. Lorsqu’elle combattait, je ne pouvais que comparer ses mouvements à ceux de mon ancienne apprentie. Lorsque nous parlions, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer ce qu’aurait dit Yunia à sa place.

Ce n’est pas le rôle d’un maître, Daos. Je ne l’ai pas guidée correctement, je me suis contenté de lui apprendre ce que je savais, sans aller plus loin. La relation maître-apprenti dont je te parlais… Je ne suis pas parvenu à la tisser avec Eris. Sans doute n’ai-je même pas tenté de le faire. Avec un maître compétent, elle serait devenue une marchombre exceptionnelle. Pour preuve, elle a passé avec succès son Ahn-Ju, environ un an après notre rencontre. Mon erreur, ma dernière erreur, fut de ne pas l’avoir envoyée prétendre à la »

Daos fronça les sourcils en observant le mot suivant. D’une longueur de quatre -peut-être cinq- caractères, il était raturé et recouvert d’encre. Le marchombre avait sans doute écrit le nom de l’épreuve dont il ne voulait pas lui parler, et l’avait donc rendu illisible.

« … Ouais, j’avais oublié que je ne devais pas trop t’en parler. Bref, je ne l’ai pas envoyée à temps passer l’épreuve facultative suivant l’Ahn-Ju et se déroulant dans le sud. A la place, je l’ai envoyée accompagner une caravane d’Itinérants. Elle devait y accomplir un travail d’éclaireur, et en même temps surveiller un chargement spécial que Ayler, le maître caravanier et mon ami, devait amener à bon port. La caravane partait d’Al-Chen et se rendait dans le nord, et devait livrer sa cargaison à un groupe de Frontaliers, à un point de rendez-vous fixé proche du Pollimage. Le voyage devait durer environ deux mois.

Je me suis rendu sur l’esplanade des caravanes pour y retrouver Eris après son voyage. »

*
**
*

L’agitation qui régnait sur la grand'place atteignit les oreilles d’Oturo bien avant qu’il ne soit en vue des caravanes. Remontant d’un pas tranquille une ruelle pavée et ensoleillée, les mains dans les poches, le marchombre était absorbé dans ses pensées. Comme chaque jour depuis presque deux ans, son attention était accaparée par le souvenir de son ancienne apprentie. Il se glissa entre deux passants sans les remarquer, se demandant où pouvait bien être Yunia en ce moment. Il soupira en songeant avec amertume à cette nuit, près de deux semaines plus tôt. Perché au sommet du Dôme, au milieu du vent et de la nuit, une sensation étrange s’était emparée de ses sens. Un frisson indistinct lui avait parcouru le corps, et le visage d’une jeune femme s’était imposé à ses pensées. Etait-ce Yunia ? Eris ? Avec le recul, leurs traits se superposaient, devenaient indissociables.

ll secoua la tête d’un air rageur en débouchant sur l’immense place accueillant l’esplanade des Itinérants. Eris était son apprentie, désormais, il lui fallait se consacrer à elle. Le marchombre n’accorda qu’un regard distrait aux femmes et hommes qui s’agitaient de tout part, empaquetant et déballant marchandises, s’affairant autour des chariots aux toiles souillées par les éléments.
*Eris est une excellente apprentie*, se dit-il. Il n’avait que trop tardé à l’envoyer au Rentaï. La jeune fille était si profondément marchombre qu’il ne doutait de son succès. Peut-être qu’alors, en la voyant revenir, transfigurée, de cette épreuve, serait-il lui-même en mesure de se consacrer pleinement à son apprentissage. *Sans passer mon temps à la comparer avec Yunia*, songea-t-il avec tristesse.

Oturo s’arrêta face à une homme de petite taille, coiffé d’un chapeau de cuir sombre. Les yeux gris, d’ordinaire vifs et alertes, d’Ayler avaient perdu leur clarté habituelle. Il eut de la peine à articuler, tant ses mâchoires étaient contractés.


- Oturo…

Le marchombre fronça les sourcils. D’ordinaire, son ami saisissait l’occasion de la fin d’une expédition pour se départir de son air sévère et sortir un mince sourire satisfait. Quelque chose ne collait pas. Que leur était-il arrivé ? Il tendit le cou pour essayer d’observer le reste des Itinérants, cherchant le même signe d’abattement, les indices d’une attaque qui aurait eu lieu…

Un frisson d’angoisse lui étreignit le coeur, en même temps que la main d’Ayler saisissait son épaule.


- Je suis désolé, mon ami. Elle…

Il aperçut le drap blanc dans l’un des chariots. A son extrémité, une paire de bottes était visible.

- Non, souffla-t-il…

L’angoisse s’était muée en horreur, glacée et douloureuse. Le doute était devenu espoir. L’espoir que ce n’était pas ce à quoi il pensait. Il amorça un mouvement en direction du chariot. La poigne d’Ayler le maintint en place aussi fermement que son regard, dans lequel une sincère tristesse était visible.


- Elle est morte, Oturo. Elle…

Le maître caravanier ferma les yeux, incapable de soutenir le regard du marchombre. Les yeux verts, d’ordinaire pétillants de malice avaient fait place à un océan de colère froide. Ayler poussa un grognement surpris lorsqu’une main de fer le saisit à la gorge. Il tenta de se débattre, mais une autre main lui broya l’épaule. Il fut plaqué avec violence contre un empilement de lourdes caisses, ses poumons expulsèrent tout l’air qu’ils contenaient lorsque son dos entra en contact avec le bois dur. Incapable de respirer, il fixa des yeux révulsés sur l’homme qui l’avait réduit à l’impuissance. Le visage de son ami n’était plus qu’un masque de haine pure. Les traits rieurs étaient étirés en un rictus meurtrier. Toute la finesse et les mouvements souples du marchombre l’avaient déserté, il ne se servait plus que de force pure et violente.. Mais l’homme qui faisait face à Ayler n’était plus un marchombre. C’était un tueur animé d’une rage sourde.

- Parle, cracha Oturo.

Les doigts se desserèrent infimement autour de sa gorge, lui laissant tout juste assez d’espace pour respirer et articuler sa réponse. Les mots qui décideraient de sa survie.


- Elle… Elle est partie en éclaireur à… Une heure de cheval de la caravane. On ne l’a… Par pitié, je ne peux pas…

La main quitta sa gorge pour venir saisir son col. Ayler, qui  s’était affaissé de quelques centimètres vers l’avant, fut de nouveau plaqué avec force contre la caisse derrière lui.

- … On ne l’a pas vue revenir. Ca va, laissez-nous, ordonna-t-il aux hommes inquiets qui s’étaient approchés. Après une heure, j’ai envoyé Lekro voir ce qu’elle faisait. Il a trouvé son cheval, mort, à quelques mètres de la piste. On lui avait tiré une flèche dans l’oeil, la pauvre bête a dû mourir sur le…
- Je me fous de cette bestiole de merde !
cracha Oturo. Dis-moi ce qui s’est passé ! Dis-le moi ! Tout de suite ! hurla-t-il en frappant la caisse de son poing.
- D’accord, d’accord ! Lekro a fouillé les alentours et il est revenu pour nous prévenir. On l’a cherchée pendant six heures, j’ai fait arrêter la caravane et j’y ai envoyé six cavaliers. C’est encore Lekro qui l’a trouvée. Elle…

Ses yeux s’abaissèrent.

- … Ce qui l’a tuée a laissé son corps derrière des rochers. Il y avait du sang à côté d’elle, mais ce n’était pas le sien.
- Comment le sais-tu
, siffla Oturo ?

Ayler planta son regard dans celui du marchombre.

- Sa blessure. Elle n’en a qu’une, et aucune trace de sang dessus. Je ne sais pas ce qui l’a tuée, mais c’est cette blessure qui lui a été fatale.

Oturo repoussa sans ménagement son ami. Il se dirigea à grand pas vers le chariot, bousculant tout sur son passage. Il envoya au sol une femme trop lente à s’ôter de son chemin, et sauta dans le chariot aux côtés du drap.

Le marchombre s’immobilisa. Accroupi sur les planches de bois, ses traits devenus inexpressifs, il fixait la tête dissimulée sous l’étoffe blanche. Un long frisson parcourut son dos, sa lèvre inférieure frémit. Une main s’éleva, hésitante. Des doigts saisirent avec douceur la couture au bout du drap. L’étoffe glissa avec lenteur, frottant timidement contre les courbes du visage qu’elle couvrait. La toile de lin laissa apparaître des mèches de cheveux secs, la peau craquelée d’un front. Il déglutit avec difficulté en découvrant les paupières. Closes, sur ces yeux bleus qu’il n’avait pas assez contemplé. Ce regard, pétillant, qui n’appartenait désormais plus qu’à ses souvenirs.

Ses mâchoires contractées jusqu’à lui en faire mal, il baissa les yeux sur le cou d’Eris et son regard se chargea d’horreur. Près de la moitié de la gorge manquait. Tout semblait avoir été arraché, comme par une énorme pince, jusqu’à découvrir la colonne vertébrale de la jeune fille. Les bords de la blessure étaient parfaitement nets et réguliers, bien que brûlés.

- Il n’y avait pas de sang.

Ayler s’était approché en silence, à quelques pas du chariot. Il poursuivit, d’un ton hésitant.

- La… La blessure était fumante. Comme si elle avait été causée par du… Fer, porté au rouge.

Oturo acquiesça d’un signe de tête, ses yeux toujours posés sur le corps d’Eris. Dans la mort, l’expression de son apprentie était paisible.

- Le sang qu’il y avait autour d’elle, demanda-t-il brusquement, quelle quantité ?
- Une éclaboussure
, répondit rapidement Ayler. On a retrouvé l’une de ses dagues, à côté de son corps. La lame était rouge, mais la blessure qu’elle a causé ne devait pas être très profonde.

Le marchombre ferma les yeux. Il tentait de visualiser la scène, mais tout était flou dans son esprit. Ses doigts replacèrent avec délicatesse l’étoffe sur le visage d’Eris. Il demeura figé, l’espace d’un instant. Puis descendit du chariot. Ayler amorça un mouvement de recul en voyant Oturo se diriger vers lui, mais se rasséréna en voyant que le marchombre avait retrouvé sa démarche et son expression habituelles. Bien que son visage arborait un masque de tristesse. La voix d’Oturo s’éleva, douce, hésitante.

- Ayler… Je suis désolé de m’être emporté ainsi. Je n’aurais pas dû m’en prendre à toi.

Son regard planté dans celui de son ami, il poursuivit :

- Je sais que tu as fait de ton mieux, et que tu n’es en rien responsable. Tout est de ma faute.
- Ne dis pas ça, Oturo
, répliqua Ayler en secouant la tête, rien n’est…
- Si.


Le ton du marchombre était calme, mais sans appel.

- Sa mort est mon fardeau. Je ne l’ai pas convenablement guidée, je ne lui ai pas assez fait confiance. Je ne peux réparer ce qui s’est produit, mais il reste une chose que je peux faire. Je dois voir le lieu où vous l’avez trouvée. Prête-moi Lekro, je m’y rendrai avec…
- Inutile
, le coupa le maître Itinérant. Les Frontaliers ont renouvelé leur… Commande. Nous y retournons dans quatre jours, dès que nous aurons la marchandise.

Oturo fixa Ayler. Puis inclina la tête.

- Merci.
- Tu n’as pas à me remercier, mon ami. Je partage ton chagrin, Eris était une jeune fille adorable.
- Une marchombre
, murmura Oturo.

Ses yeux commencèrent à s’embuer de larmes. Il se détourna brusquement, et commença à s’éloigner du maître Itinérant.


- Oturo, le héla Ayler !

Le marchombre s’immobilisa, le dos tourné à son ami.


- Le corps… Tu… Tu veux… L’enterrer ?

Oturo tourna la tête, les yeux baissés vers le sol.

- Eris est morte, Ayler, souffla-t-il. Ce corps n’est rien de plus qu’un tas de viande pourrie.

Il redressa la tête. Plaça sa main droite sur son coeur.

- Brûlez le corps. Eris est ici, désormais.

Une larme perla au coin de son oeil.

*Pardonne moi pour tout… Eris…*

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Un immense merci à Wëlle pour l'avatar !
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Daos Loner
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