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Le Pacte VS L'Ordre
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Le Pacte des Marchombres VS l'Ordre des Envoleurs
 

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 Daos Loner

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Daos Loner
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MessageSujet: Daos Loner   Dim 05 Fév 2017, 18:30


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Dernière édition par Daos Loner le Jeu 13 Juil 2017, 00:35, édité 6 fois
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Daos Loner
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MessageSujet: Re: Daos Loner   Dim 05 Fév 2017, 18:51

Sommaire

Chapitre 1 - Une lettre atypique

La porte de bois s'ouvrit dans un long grincement. Daos s'arrêta sur le seuil, observant la chambre. Ce n'était qu'une simple pièce nue, sans décorations ou autres extravagances. Un lit deux places était posé dans l'un des coins, recouvert d'une grande couverture. La fenêtre laissait filtrer la lueur d'un soleil timide, s'apprêtant à achever sa lente course avec la lune dans le ciel. Sous la vitre rendue luisante par le reflet du soleil sur la buée qui la recouvrait se tenait un bureau de bois, ses ornements sculptés avec simplicité tranchant avec l'aspect général de la chambre. Vide.

Le jeune homme s'approcha doucement du bureau, sur lequel étaient posées plusieurs feuilles couvertes d'une fine écriture. Il s'installa en silence sur la chaise. Elle était dure, mais confortable, son dossier calant parfaitement le dos de son occupant. Se saisissant de la première page, il constata qu'un numéro était annoté au bas de chacune de ses sœurs. Tout comme de celle-ci, qui portait le numéro 1.

Daos se plongea dans sa lecture.

« Daos,

Déjà, salut. Ensuite, je vais aller droit au but : lorsque tu liras cette lettre, il n'y a que trois options possibles.
Dans la première, je suis bien en vie, et tu t'es introduit dans ma chambre sans mon autorisation. En ce cas, je te suggère vivement d'arrêter immédiatement ta lecture, et t'avertis également que je te botterai le cul à notre prochaine rencontre. »

Le jeune homme soupira. Pas besoin de connaître l'écriture du marchombre pour savoir que cette lettre était de lui : le style seul indiquait qu'Oturo avait écrit ces lignes. Il poursuivit la lecture, penché sur les pattes de mouche de son ami.

« Dans la seconde, je suis bientôt mort. Auquel cas, désolé, mais tu ne peux rien pour moi, donc inutile que tu saches où je me trouve.
Et enfin, dans la troisième, je suis déjà mort. Ouais, ça fait bizarre d'écrire ça. Si c'est le cas, je te lègue mes maigre possessions : argent, armes, outils, vêtements -même si comparé à moi, tu es un nain, donc je doute qu'ils t'aillent- et tout ce que contient ce bureau, à savoir bien peu de choses. En revanche, je te prierais de bien vouloir confier Ciel, mon cheval, à Lou, ou même à l'Académie. Cette sale bête n'en a plus que pour quelques années, mais je l'aime bien, et je ne tiens pas à ce qu'il les passe sous les déhanchés maladroits d'un aussi mauvais cavalier que toi -sans vouloir te vexer. »

*Vieux salaud*, pensa Daos avec un mince sourire. *Si tu n'es pas mort, je te promet que c'est moi qui te botterai les fesses !*

« Bon, à partir de là, je vais supposer que nous ne nous trouvons pas dans la première option. J'écris ces lignes alors que tu reviens seulement d'Al-Jeit et de toutes ces... Péripéties. Je ne sais donc pas vraiment de quelle manière je t'aurais transmis cette lettre, mais je me doute que mon futur-moi ne t'as pas apporté beaucoup de précisions, et que ledit futur-moi s'est ensuite rapidement éclipsé. J'imagine donc que tu te demandes ce qu'est cette foutue lettre. »

- Gagné.

« Eh bien, mon ami, cette foutue lettre est une réponse, un peu tardive, à la question que tu n'as pas osé me poser : pourquoi n'ai-je pas souhaité te former ? »

Le jeune homme fronça les sourcils. Cette question, il se l'était en effet posée à de nombreuses reprises. Il ne regrettait certainement pas son entraînement sous la houlette de Rilend : elle était une marchombre hors pair, une enseignante exemplaire, et ils s'entendaient à merveille. Pourtant, il n'avait jamais compris la raison pour laquelle Oturo n'avait pas choisi de le guider. C'était pourtant lui qui avait parlé des marchombres au jeune homme, qui lui avait donné un but à poursuivre, qui l'avait amené à faire ses premiers pas sur la Voie. Daos avait énormément de respect pour le marchombre, et il avait visiblement eu du mal à cacher son étonnement et sa déception.

« Avant toute chose, ôte immédiatement de ton esprit cette pensée débile : ce n'est pas à cause de toi. »

- Sors de ma tête ! jura Daos.

« C'est à cause de moi. »

Le jeune homme haussa un sourcil, intrigué.

« Je peux enseigner à quelqu'un l'escalade, le combat à main nues et armées, l'équitation, des étirements et des acrobaties en tous genre... Je peux montrer à quelqu'un la beauté des étoiles, le silence de la nuit, le murmure des ombres et la caresse du vent, la majesté des forêts et la splendeur des montagnes...

Mais je suis incapable de guider quelqu'un sur la Voie des marchombres. »

Daos expira lentement par le nez. A la lecture de ces mots, un long frisson lui avait parcouru la colonne vertébrale à la lecture de ces mots. Et il n'en revenait pas.

Oturo, incapable de guider quelqu'un ?

« La voilà, ma raison d'écrire tout ceci. Je n'avais pas l'intention de te baratiner avec les grands classiques : ma famille, mon enfance, ma progression sur la Voie sous le regard vigilant de Léïr... Tu en connais la plus grande partie, peut en deviner certains morceaux, et n'est absolument pas concerné par le reste. »

Il hocha lentement la tête. Bien sûr qu'il en connaissait la plus grande partie, il n'avait cessé de harceler le marchombre de questions tout au long de leur voyage jusqu'à Al-Chen.

« Non... Si j'écris tout cela, c'est pour répondre à cette question que tu ne m'as jamais posée. Si j'écris tout cela, c'est pour t'expliquer les raisons qui m'ont empêché de te guider. Si j'écris tout cela, c'est par-ce que j'estime que tu as le droit de savoir, et que je n'aurais sans doute pas l'occasion de tout te raconter de vive voix. Ni même l'envie.

Alors commençons. Il m'aura fallu vingt ans à arpenter la Voie pour m'en rendre compte : je souhaitais, tout comme mon maître avant moi, former quelqu'un. J'ai donc choisi de prendre en charge un apprenti. Ou plutôt une apprentie.

Elle s'appelait Yunia... »

*
**
*

- Oturo ?
- Hm ?
- Qu'est-ce qu'on fous là ?


Le marchombre ouvrit les yeux. Assis en tailleur, sous le ciel bleuté et parsemé d'étoiles scintillantes, il tourna lentement la tête vers sa gauche. La lune n'attendant que quelques nuits supplémentaires pour être pleine, il n'eut aucun mal à détailler la jeune fille qui se trouvait à ses côtés. Âgée d'à peine dix-neuf ans, les mèches folles de ses cheveux auburn donnant un air rebelle à son visage, elle était assise au bord du toit, ses jambes pendant négligemment dans le vide. Ses yeux gris fixaient le marchombre.

Oturo prit un air sévère, fronçant les sourcils :


- Sais-tu que tous les apprentis, excepté toi, considèrent comme indécente l'idée de ne pas vouvoyer leur maître ?
- Tous les apprentis ?
renchérit elle d'un air joyeux.

Le marchombre poussa un long soupire consterné.


- Disons la plupart.

Maître et élève étaient tous deux assis au sommet de l'un des immenses palais d'Al-Chen. La chaleur estivale avait suivi le soleil, laissant la fraîcheur de la nuit s'installer. L'escalade n'avait pas été bien difficile pour Yunia. La jeune fille était stupéfiante, songea Oturo. Haute de près d'un mètre quatre-vingt, elle n'était que muscles fins et secs, tonique et maître de ses mouvements. Elle lui avait dit avoir passé la plus grande partie de son enfance à escalader des falaises bordant le grand océan, au sud d'Al-Vor, à la recherche des œufs contenus dans les nombreux nids d'oiseaux marins. Et il la croyait.

L'ascension du haut palais de pierre ne leur avait pas pris beaucoup de temps, et le marchombre n'avait même pas eu à prodiguer beaucoup de conseils à la jeune fille pour cette première fois. Rarement il avait vu élève aussi talentueuse. Ces trois années promettaient décidément d'être très intéressantes, pour elle comme pour lui.


- J'ai jamais aimé le vouvoiement, poursuivit Yunia.
- Voyez-vous ça.
- Arrête,
dit-elle en fronçant les sourcils.
- Es-tu sûre que c'est à moi d'arrêter ? dit Oturo en haussant la voix. Je pourrais tout à fait décider de te rendre tes trois ans moins deux heures, et prendre une élève moins casse-pieds. Ou plutôt un élève, je ne voudrais pas hériter une seconde fois d'un phénomène comme toi.
- Menaces en l'air
, chantonna la jeune fille.
- Vraiment ? demanda le marchombre, incapable de cacher son sourire amusé.
- Ouais. Tu m'as dit que j'étais ta première élève, et que tu avais attendu longtemps avant de me trouver. Tu m'as dit qu'il y a quelque chose de spécial en moi, et que tu pensais que tu pourrais me guider.

Oturo poussa un long soupir en fermant les yeux, consterné. C'était presque mot pour mot ce qu'il lui avait dit quelques heures plus tôt, avant qu'elle ne décide de lui accorder trois ans de sa vie.

Trois années à suivre l'enseignement du marchombre. Trois années au cours desquelles elle sera formée. Trois années au bout desquelles elle se sera métamorphosée, au bout desquelles elle découvrira qu'il lui reste tant à apprendre, à découvrir...

Trois années à faire ses premiers pas sur la Voie des marchombres.


- Du coup, poursuivit-elle, ça serait idiot de me renvoyer juste pour ça. Et si t'es idiot, j'ai aucune raison de te faire confiance pour me guider.

Oturo ouvrit les yeux, et planta son regard vert dans celui de son élève. Il sourit.

- Tu as raison, ce serait idiot. Et de toutes manières, je ne te libérerais pas de ta promesse pour un motif aussi faible.

La jeune fille eut un immense sourire enfantin. J'ai gagné, j'ai gagné, semblait-elle chantonner intérieurement, tout en balançant ses pieds dans le vide.

- Mais si tu me tutoies à nouveau, je t'assomme.

Elle éclata de rire. Les larmes aux yeux, elle se tourna vers Oturo, reprenant progressivement son souffle. Croisa son regard. Vit qu'il était sérieux.

- Oh, merde, murmura-t-elle. Vous le feriez vraiment ?

Le marchombre contemplait la lune, un sourire en coin.

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Dernière édition par Daos Loner le Mar 27 Juin 2017, 18:18, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Daos Loner   Lun 27 Fév 2017, 00:10

Sommaire

Chapitre 2 - Les regrets du passé

« Yunia était incroyable. Sûre d'elle, exaspérante, insouciante, mais incroyable. Il y avait en elle une fraîcheur, une volonté de liberté telles que je ne pouvais douter de la voie qu'elle voulait suivre. Elle était la première apprentie que je guidais, aussi n'aurais-je pu la comparer qu'à un seul apprenti marchombre : moi, à son âge, vingt ans plus tôt.

Mais tout au long de ta formation, s'il y a une chose que tu comprendras, c'est bien celle-ci : comparer deux marchombres n'a aucun intérêt. Je ne pourrais donc pas te dire si elle était meilleure que moi à son âge, car cela n'aurait aucun sens. Ton maître te l'enseignera sans doute bien mieux que moi : seule compte le fait d'avancer sur la Voie. Tout ce que je peux te dire de Yunia, c'est qu'elle comprenait presque tout au quart de tour. Il me suffisait de lui imposer une consigne pour qu'elle l'exécute immédiatement en comprenant le but dissimulé derrière. J'avais heureusement beaucoup de choses à lui enseigner, sinon elle ne serait pas restée mon élève bien longtemps. Ses capacités physiques étaient déjà extrêmement développée, si bien que j'ai mis un temps infini à la pousser dans ses retranchements. Près d'un an et demi.

Entre-temps, elle avait passé l'Ahn-Ju avec succès. Ton maître ne t'en a peut-être pas encore parlé : il s'agit d'une épreuve, facultative, au cours de laquelle un apprenti est confronté à des exercices imposés par trois maîtres marchombres, autres que le sien. Cette épreuve est d'une grande difficulté, si bien que peu s'y présentent, et encore moins la réussissent. Réussir l'Ahn-Ju donne droit à deux choses : guider un apprenti une fois ta formation terminée, et prétendre à quelque chose dont ton maître te parlera assurément.

C'est un trait de caractère que j'apprécie chez toi, Daos. L'humilité. Certains prennent cela comme un défaut, mais il s'agit pourtant d'une qualité, tant qu'elle est sincère et non feinte. Quoi qu'il en soit, elle manque cruellement à Yunia. Ses prouesses physiques, sa rapidité de compréhension et d'adaptation, sa maîtrise des mots, sa capacité de déduction... Tant d'atouts qui, ajoutés à son succès à une épreuve aussi difficile que l'Ahn-Ju l'ont poussée à la vantardise. Mais c'est là le travail d'un maître que de rappeler à son élève qu'il lui restera toujours quantités de choses à apprendre. J'ai mis au point une série d'exercices destinée à lui faire prendre mesure du chemin qu'il lui restait à parcourir. J'ai considéré cela comme une sorte de « journée de l'horreur ». Je te souhaite que ton maître n'ait jamais l'idée de te faire faire cela, crois-moi. »

*
**
*

Yunia s'affaissa lourdement contre le mur, dans un tel état de fatigue que maintenir sa tête droite lui était impossible. Des halètements rauques faisaient vibrer sa poitrine, laissant entendre un murmure inquiétant qui trahissait sa difficulté à reprendre son souffle. Les habituelles mèches folles de sa chevelure étaient collées à son front et son visage par la sueur, ne laissant visibles que quelques espaces de peau rougie par l'effort. Une longue estafilade barrait son bras gauche qui semblait si lourd qu'elle ne pouvait que le laisser reposer sur le sol à ses côtés. Sa tunique était déchirée au niveau de son flanc, laissant apparaître une longue plaie dont s'échappait un filet de sang mêlé de sueur. Gardant sa tête affalée sur sa poitrine, elle leva un œil torve sur les jambes qui lui faisaient face.

Oturo se tenait droit, les bras croisés. Son visage était hors de portée du regard de son apprentie, aussi ne cachait-il pas son air inquiet. Même s'il savait cette journée nécessaire, il craignait d'en avoir trop fait. Tournant la tête, il contempla le corps qui se trouvait autour de lui et de son apprentie, vivant. Il l'espérait.

Ses yeux revinrent sur la jeune fille exténuée, tandis qu'il se repassait en mémoire le contenu de la journée. Le soleil s'était levé pendant leurs trois heures de course. Considérant que Yunia était depuis plusieurs mois déjà habituée à cet exercice, Oturo avait choisi de forcer l'allure au bout d'une demi-heure. Attentif à la foulée et la respiration de son élève, il avait été impressionné par son endurance : la jeune fille n'avait semblé à bout de souffle qu'à partir de la seconde heure de course. Impitoyable, il l'avait contrainte à tenir le rythme pendant une heure supplémentaire, satisfait de la voir se jeter au sol pour récupérer une fois la session terminée.
« C'est ta première leçon de la journée, Yunia. Tu te pensais endurante ? Voici la preuve que non. » avait-il dit. C'était bien évidemment faux, la jeune fille s'en était tirée à merveille, et lui-même n'était pas essoufflé car il pratiquait cet exercice quotidiennement depuis près de vingt ans. Mais il lui fallait à tout prix écraser la vanité de son élève. Au moins pour une journée.

S'était ensuivie l'escalade quasi-ininterrompue de quatre des plus hautes tours d'Al-Jeit. Chaque ascension avait été parmi les plus difficiles qu'il avait jamais imposé à Yunia. L'apprentie avait manqué de tomber un nombre incalculable de fois, systématiquement rattrapée et plaquée contre la tour par Oturo. Les avant-bras brûlants et les cuisses tétanisées, elle s'était hissée au sommet de la quatrième tour en gémissant de douleur. La jeune fille avait été bien incapable de se reposer à l'aide de la gestuelle marchombre que lui avait imposé son maître, et encore moins avec les deux heures de renforcement musculaire qu'il lui avait fait subir.

Oturo avait aidé son apprentie à redescendre, puis l'avait contrainte à déverrouiller une vingtaine de serrures, chacune plus difficile que la précédente. Il avait fallu une bonne dizaine d'essais à la jeune fille, tenant à grand peine crochets et aiguilles de ses mains engourdies, avant que le marchombre ne s'estime satisfait. La nuit tombant, il l'avait menée à une ruelle sombre et malodorante où malfrats se succédaient au fil des soirées pour soulager les passants de leur bourse. Yunia avait alors dû affronter, dans un état d'extrême fatigue et proche de l'inconscience, un homme pesant deux fois son poids et mesurant au moins trente centimètres de plus qu'elle. Ses muscles tremblants lui avaient fait décrire d'improbables et maladroits mouvements. Éreintée, elle n'avait pas pris conscience du fait qu'Oturo s'était tenu prêt à bondir au moindre signe de danger de mort. Elle n'avait pas remarqué le regard soucieux mais vigilant de son maître. L'apprentie s'était battue dans un état déplorable, persuadée que son maître ne bougerait pas le petit doigt pour elle. Son adversaire était parvenu à la blesser à deux reprises de son poignard, avant de s'écrouler sous les coups brouillons de la jeune fille.


- Ça... Ça…

Il haussa un sourcil. Son visage avait repris une expression neutre juste à temps. Yunia avait tant bien que mal réussi à suffisamment lever la tête pour fixer son maître. L'homme qui avait passé la journée à lui faire cracher ses poumons. L'homme qui l'avait abreuvée de remarques ironiques destinées à la rabaisser. L'homme qui l'avait contrainte à affronter la mort dans un état de fatigue proche du coma. L'homme qu'elle haïssait le plus en ce moment.

- … Ça va... Vous... Vous... Vous êtes sa... Satis…

Elle déglutit douloureusement, un amer goût de bile remontant le long de sa gorge. Un jet malodorant vint éclabousser ses jambes et le bas de son ventre. La jeune fille avait été incapable de contracter ses muscles abdominaux pour vomir sur le sol pavé de pierres. Toussant, crachant, son menton ruisselant, elle parvint tout juste à achever sa phrase :

- … Satisfait ?

La lèvre inférieure d'Oturo fut agitée d'un tremblement imperceptible. Il était déchiré. Son être entier lui criait d'arrêter là, de saisir son apprentie dans ses bras, de la féliciter, de la soigner, de lui chuchoter des mots rassurants à l'oreille... Mais il savait ce moment crucial. C'était malheureusement l'instant où jamais. Le moment où il lui faudrait écraser la plus infime possible trace de vantardise en son élève. S'il lui disait la vérité, s'il s'annonçait « satisfait », la jeune fille garderait à jamais à l'esprit qu'elle avait été capable de réussir l'épreuve la plus difficile qu'Oturo avait pu lui concocter. Elle risquerait alors de se reposer sur ses lauriers, et se révélerait incapable de progresser. Le marchombre contracta les mâchoires, avant de reprendre une expression légère et ennuyée. Il lui fallait être dur. Sa voix s'éleva, impitoyable :

- Même si ta performance était acceptable sur la course de ce matin, ton escalade des quatre tours était vraiment fastidieuse, et tu serais morte un nombre incalculable de fois si je n'avais pas été là. Je n'ai pas l'impression que ce que tu as fait au sommet de la quatrième était de la gestuelle marchombre. Douze essais pour une ridicule vingtaine de ridicules serrures ridiculement simples, c'est onze de trop. Et pour finir, il te suffit de palper ton avant-bras gauche et ton flanc pour te rendre compte des deux blessures improbables qu'un ivrogne maladroit t'a infligée. Tes mouvements étaient brouillons, saccadés et dangereux pour toi.

Il s'agenouilla devant son apprentie, la fixant droit dans les yeux.

- Un an et demi, Yunia. Tu n'en es qu'à la moitié de ta formation, et tu te considères déjà comme une marchombre accomplie. Si un balourd pareil, dit-il en désignant du menton la silhouette étendue dans la ruelle, est capable de te blesser ainsi, par quel miracle espères-tu tenir face à des mercenaires du Chaos ? Quelques facilités et un Ahn-Ju de réussi ne font pas de toi une marchombre, Yunia. Cela fait de toi une apprentie un peu plus douée que les autres, mais il te reste tant à apprendre.

Son nez se brisa sous l'impact. Le front de Yunia avait violemment heurté le visage du marchombre. Mobilisant ses dernières forces, elle était parvenue à fournir cet ultime effort, marquant très clairement sa position face aux arguments d'Oturo.

- Va.. Te faire... Foutre, articula-t-elle.

Ses yeux gris, brillant d'une lueur de défi, accrochèrent le regard vert du marchombre. La rage lui fournissait tout juste l'énergie dont elle avait besoin. Elle se releva tant bien que mal, la substance jaunâtre qui couvrait ses jambes se répandant au sol. Oturo l'imita dans un mouvement fluide en se tenant le nez d'une main. Yunia pointa un index accusateur sur le marchombre.


- Toi... Tes cours... Tes exercices... T'es rien d'autre qu'un salopard qui... Qui prend son pied à me faire vomir...

Sa voix augmenta en intensité, piquant dans les aigus jusqu'à devenir un cri.

- Un an et demi ! J'ai couru, j'ai grimpé, j'ai combattu, je me suis vautrée dans des rivières glacées, j'ai failli mourir des centaines de fois ! Je me suis jamais plainte ! Jamais ! Je les ai tous réussis tes exercices de merde, alors tes commentaires, tes mièvreries marchombre et toutes ces conneries, tu peux te les mettre où je pense ! J'ai pas besoin de ton avis pour savoir ce que je vaux, et j'ai pas besoin de toi pour continuer à faire tout ça. Je me casse, connard !

Le marchombre fixa son apprentie d'un regard inquisiteur. Il ne laissait transparaître aucune émotion en réaction à la tirade de la jeune fille. Ses doigts toujours serrés de chaque côté de son nez pour endiguer le flot de sang qui en coulait, il murmura doucement :

- Dois-je comprendre que tu abandonnes ? Tu me dois encore un an et demi de ta vie.

Un éclair dansa dans les yeux gris de Yunia.

- Si tu les veux, t'as qu'à venir les chercher. J'ai pas besoin d'être en forme pour tabasser un vieux salopard dans ton genre.

Elle se détourna lentement. Les épaules voûtées, les bras pressés autour de la blessure de son flanc, elle s'éloigna d'une démarche chancelante, la tête assaillie par des vertiges. Oturo garda ses yeux braqués sur le dos de la jeune fille, jusqu'à ce qu'elle disparaisse au coin de la rue. Ce n'est qu'alors qu'il écarta doucement sa main de son nez, découvrant son visage sous la clarté de la nuit. Le flot de sang s'était arrêté.
Il souriait.


*
**
*


Oturo chassa l'air de ses poumons dans une lente expiration. Les yeux fermés, assis en tailleur sous la faible lueur d'une lune à moitié dissimulée derrière les nuages, le marchombre se tenait droit au sommet de l'une des plus hautes tours d'Al-Jeit. Le toit de pierre était disposé en une large étoile à cinq branches. Quatre d'entre elles indiquaient les points cardinaux, et la cinquième pointait en direction du palais de l'Empereur. Bien peu le savaient mais, à la construction de la ville aux innombrables merveilles, les architectes avaient fait le choix de permettre aux habitants de se repérer où qu'ils se trouvent. Les cinq arrêtes avaient chacune leur propre couleur : bleue et rouge pour le nord et le sud, verte et blanche pour l'est et l'ouest. La cinquième était dorée.

Ce n'était pas par hasard qu'il se tenait là, au sommet de cette tour. Il s'agissait de la quatrième tour qu'il avait contraint Yunia à escalader. La quatrième et la dernière. Cela faisait déjà deux semaines. Ses yeux restèrent clos et sa respiration régulière lorsqu'il entendit un bruit derrière lui. Un bruit caractéristique, qu’il connaissait pour l’avoir entendu chaque jour depuis plus d’un an. Légers soufflements rauques, occasionnellement ponctués d’une insulte grommelée à l’intention d’une prise un peu dure…
Le bruit de l’escalade de Yunia.

Le marchombre entendit la jeune fille se hisser au sommet de la tour, derrière lui. Ses oreilles affûtées écoutaient avec attention le souffle de son apprentie, appréciant sa régularité et sa profondeur. Elle n’avait pas fait qu’escalader, elle avait également couru. Il n’avait pas besoin de la regarder pour la sentir se camper derrière lui, les mains sur les hanches et les sourcils froncés. Il entendit la question avant même qu’elle ne franchisse les lèvres de la jeune fille.


- Comment ?

Comment ? Comment avait-il su qu’elle viendrait ici, à ce moment précis ? D’où lui était venue cette certitude que Yunia avait passé ces deux dernières semaines à retourner chacun des mots qu’elle avait prononcé. Cette sensation, ce sentiment que les questions avaient bouillonné sous le crâne de la jeune fille, à tel point que seul le fait de courir des heures durant pouvait l’apaiser. Cette intuition que ses pas la mèneraient au pied de cette même tour au sommet de laquelle la gestuelle marchombre lui avait échappé.

Oturo se releva lentement tout en gardant ses paupières closes. Il ouvrit les paumes de ses mains, les bras écartés. L’air entra dans ses poumons dans une inspiration d’une longueur infinie, avant d’en être chassé avec la même lenteur, tandis que le marchombre ramenait ses bras contre son torse. Il s’ouvrit au monde, abaissant ses barrières et dévoilant tout son être à la nuit. Le vent chaud de l’été glissa sur sa peau. Chaque expiration faisait disparaître une source d’ennui : le cliquetis des pattes d’un oiseau sur le sol de pierre, le brouhaha montant de la vie nocturne de la ville, loin au-dessous de lui, le mugissement qu’était à ses oreilles la respiration de Yunia. Ne demeura que le sentiment de plénitude qui l’envahissait à chaque fois, l’absence du fourmillement continuel de questions qui grouillait sous son crâne.

Après un temps infini, le marchombre expira une dernière fois, et revint à la réalité. La plante de ses pieds reprit conscience du sol de pierre à travers la semelle de ses bottes, la peau de sa nuque remarqua les gouttes de sueur qui coulaient vers le col de sa tunique, les muscles de ses cuisses se souvinrent des exercices qu’il avait pratiqué ces derniers jours. Les yeux d’Oturo s’ouvrirent lentement. Il n’avait pas eu besoin de regarder Yunia. Il savait qu’elle avait imité le moindre de ses mouvements l’espace de quelques minutes. Il savait qu’elle avait ensuite, elle aussi, fermé les yeux. Il savait qu’elle s’était coulée dans sa gestuelle. Une gestuelle qu’elle n’avait pas pratiqué depuis deux semaines. Une gestuelle dont le sens lui échappait depuis deux semaines. Une gestuelle qu’elle venait de redécouvrir.

La gestuelle marchombre.

Comment le savait-il ? Yunia ouvrit la bouche, sur le point de reposer sa question. Un regard vert, brillant d’émotion, l’arrêta.
« Par-ce que je te connais », pensa Oturo.

« Par-ce que nous sommes maître et élève», dirent ses yeux.

Dans la chaleur de la nuit, loin au-dessus des deux marchombres, un faible croissant de lune brillait.


*
**
*


« Au sommet de cette tour, j’ai cru la retrouver. Des jours, des semaines durant, j’en étais intimement convaincu. Mais je ne m’étais pas rendu compte de tout ce que cette journée éprouvante avait changé entre nous. La relation qui lie maître et élève est incroyable, Daos. Ce n’est pas un simple échange de connaissances, mais une confiance inébranlable, une admiration sincère et un respect infini qui s’écoule dans les deux sens. Je ne peux que supposer ce qu’elle a pensé pendant ces deux semaines. Peut-être s’est-elle demandée ce que, après un an et demi, je pouvais encore lui apporter. Peut-être même s’est-elle demandée si elle souhaitait toujours arpenter la Voie des marchombres. Toutes mes certitudes m’abandonnaient. Lorsque j’ai choisi de guider Yunia, je pensais en être capable. Je pensais être fait pour cela, je pensais ne jamais douter de moi. J’avais tort.

Malgré le recul, je suis encore aujourd’hui incapable de déterminer la raison pour laquelle les événements ont tourné ainsi. Étais-je trop sûr de moi dans mon enseignement, ai-je eu tort de tenter de lui apprendre l’humilité ainsi ? Était-ce elle qui n’était pas faite pour cette Voie ? Je n’en sais rien.

Les semaines passant, elle est devenue de moins en moins assidue. D’élève exceptionnelle, je la voyais progressivement passer à élève désintéressée. Jour après jour elle me questionnait, toujours plus, sur les marchombres, la Voie, sa finalité, l’Harmonie, la Liberté…

En y repensant, je me rends compte que c’est là qu’a été ma plus grosse erreur. Je t’ai parlé, plus haut, d’une chose à laquelle ne pouvaient prétendre que celles et ceux ayant réussi l’Ahn-Ju. Tout ce que je te dirai sur cela, c’est qu’un apprenti ne peut prétendre à cette chose qu’en se rendant dans le sud de Gwendalavir. L’Ahn-Ju est dangereuse. Il n’est pas rare que des apprentis s’y blessent lourdement, ou même en meurent. Mais l’Ahn-Ju n’est rien comparée à ce qui attend les apprentis dans le sud du royaume.

Raaaaaaah ! C’est vraiment chiant de t’en parler tout en gardant le secret. Bon. Ton maître t’en parlera mieux que moi par écrit. Garde simplement à l’esprit que cette épreuve est facultative, mais marque à jamais ceux qui la tentent. Chaque maître, moi y compris, le dit à son élève : réussir ou échouer ne change rien. Ceux qui échouent seront ni plus ni moins marchombres que ceux qui réussissent. Peut-être ne l’ai-je pas assez bien fait comprendre à Yunia. Peut-être n’était-elle pas aussi prête que je le pensais. Peut-être que ça n’avait aucune importance.

Quoi qu’il en soit, elle n’est jamais revenue. Elle n’y est pas morte, ne te méprends pas. Je ne sais ce qui s’est passé pour elle, là-bas. Mais elle n’a pas ressenti le besoin de revenir. Je te fais grâce du récit des semaines, des mois entiers que j’ai consacré à la chercher. La relation qui se tisse entre maître et élève est incroyable, je te l’ai dit. Je n’avais aucun doute quant au fait qu’elle était encore vivante, mais je souhaitais la revoir. Rien qu’une fois.

Ce fut ma troisième erreur. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré une jeune fille. Eris. Mon erreur fut de ne pas avoir compris assez tôt que je n’étais pas capable de guider quelqu’un. J’ai choisi, à tort, de la prendre comme apprentie. Mais chaque jour passé avec elle me rappelait quelqu’un... »

*
**
*

- Dis, Oturo, qu’est-ce qu’on fait là ?

Maître et élève étaient assis dans l’herbe sèche. Devant eux tombait une falaise, abrupte et rocailleuse, la pierre brune venant se glisser dans l’eau tumultueuse, des dizaines de mètres en-dessous d’eux. Les vagues venaient s’écraser contre la paroi dans d’immenses jets d’écume mousseuse. La violence des chocs contrastait avec le calme du grand large. La ligne ininterrompue de l’horizon marquait à peine la séparation entre l’orange du bord du ciel et le jaune qui se reflétait dans la mer. La multitude de nuages habitant dans le ciel tissait une toile enchanteresse, entremêlée d’arabesques et de formes floues.  

Eris était assise en tailleur aux côtés d’Oturo. Ses cheveux blonds, d’un miel semblable à ceux de son maître, tombaient en cascade sur ses épaules. Son visage aux traits délicats, éclairé par la lueur jaunâtre du levant, observait le marchombre d’un air curieux. Ses sourcils épais, haussés en signe d’interrogation, renforçaient la profondeur de son regard bleu. Les vêtements qu’elle portait comme son attitude étaient identiques à ceux d’Oturo. Elle fronça les sourcils en remarquant l’expression qu’avait pris le marchombre.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Oturo fixa la jeune fille. Il esquissa un mince sourire, incapable de dissimuler l’éclat de tristesse dont s’était paré le vert de ses yeux.

- Rien. C’est juste que...

Il tourna son regard vers les flots qui s’étendaient devant eux.

- … Tu me rappelles quelqu’un.

*
**
*

« Eris était… Vive d’esprit, curieuse, rieuse, douce et compatissante… Elle était incroyable. Mais j’étais incapable de m’en rendre compte. Je faisais exactement ce que je t’ai dit qu’il était inutile de faire, quelques lignes plus haut. Je n’avais de cesse de comparer Eris au souvenir que j’avais de Yunia. Lorsque je lui faisais escalader une tour, je ne parvenais pas à remarquer autre chose que le fait qu’elle était moins douée que Yunia. Lorsqu’elle combattait, je ne pouvais que comparer ses mouvements à ceux de mon ancienne apprentie. Lorsque nous parlions, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer ce qu’aurait dit Yunia à sa place.

Ce n’est pas le rôle d’un maître, Daos. Je ne l’ai pas guidée correctement, je me suis contenté de lui apprendre ce que je savais, sans aller plus loin. La relation maître-apprenti dont je te parlais… Je ne suis pas parvenu à la tisser avec Eris. Sans doute n’ai-je même pas tenté de le faire. Avec un maître compétent, elle serait devenue une marchombre exceptionnelle. Pour preuve, elle a passé avec succès son Ahn-Ju, environ un an après notre rencontre. Mon erreur, ma dernière erreur, fut de ne pas l’avoir envoyée prétendre à la »

Daos fronça les sourcils en observant le mot suivant. D’une longueur de quatre -peut-être cinq- caractères, il était raturé et recouvert d’encre. Le marchombre avait sans doute écrit le nom de l’épreuve dont il ne voulait pas lui parler, et l’avait donc rendu illisible.

« … Ouais, j’avais oublié que je ne devais pas trop t’en parler. Bref, je ne l’ai pas envoyée à temps passer l’épreuve facultative suivant l’Ahn-Ju et se déroulant dans le sud. A la place, je l’ai envoyée accompagner une caravane d’Itinérants. Elle devait y accomplir un travail d’éclaireur, et en même temps surveiller un chargement spécial que Ayler, le maître caravanier et mon ami, devait amener à bon port. La caravane partait d’Al-Chen et se rendait dans le nord, et devait livrer sa cargaison à un groupe de Frontaliers, à un point de rendez-vous fixé proche du Pollimage. Le voyage devait durer environ deux mois.

Je me suis rendu sur l’esplanade des caravanes pour y retrouver Eris après son voyage. »

*
**
*

L’agitation qui régnait sur la grand'place atteignit les oreilles d’Oturo bien avant qu’il ne soit en vue des caravanes. Remontant d’un pas tranquille une ruelle pavée et ensoleillée, les mains dans les poches, le marchombre était absorbé dans ses pensées. Comme chaque jour depuis presque deux ans, son attention était accaparée par le souvenir de son ancienne apprentie. Il se glissa entre deux passants sans les remarquer, se demandant où pouvait bien être Yunia en ce moment. Il soupira en songeant avec amertume à cette nuit, près de deux semaines plus tôt. Perché au sommet du Dôme, au milieu du vent et de la nuit, une sensation étrange s’était emparée de ses sens. Un frisson indistinct lui avait parcouru le corps, et le visage d’une jeune femme s’était imposé à ses pensées. Etait-ce Yunia ? Eris ? Avec le recul, leurs traits se superposaient, devenaient indissociables.

ll secoua la tête d’un air rageur en débouchant sur l’immense place accueillant l’esplanade des Itinérants. Eris était son apprentie, désormais, il lui fallait se consacrer à elle. Le marchombre n’accorda qu’un regard distrait aux femmes et hommes qui s’agitaient de tout part, empaquetant et déballant marchandises, s’affairant autour des chariots aux toiles souillées par les éléments.
*Eris est une excellente apprentie*, se dit-il. Il n’avait que trop tardé à l’envoyer au Rentaï. La jeune fille était si profondément marchombre qu’il ne doutait de son succès. Peut-être qu’alors, en la voyant revenir, transfigurée, de cette épreuve, serait-il lui-même en mesure de se consacrer pleinement à son apprentissage. *Sans passer mon temps à la comparer avec Yunia*, songea-t-il avec tristesse.

Oturo s’arrêta face à une homme de petite taille, coiffé d’un chapeau de cuir sombre. Les yeux gris, d’ordinaire vifs et alertes, d’Ayler avaient perdu leur clarté habituelle. Il eut de la peine à articuler, tant ses mâchoires étaient contractés.


- Oturo…

Le marchombre fronça les sourcils. D’ordinaire, son ami saisissait l’occasion de la fin d’une expédition pour se départir de son air sévère et sortir un mince sourire satisfait. Quelque chose ne collait pas. Que leur était-il arrivé ? Il tendit le cou pour essayer d’observer le reste des Itinérants, cherchant le même signe d’abattement, les indices d’une attaque qui aurait eu lieu…

Un frisson d’angoisse lui étreignit le coeur, en même temps que la main d’Ayler saisissait son épaule.


- Je suis désolé, mon ami. Elle…

Il aperçut le drap blanc dans l’un des chariots. A son extrémité, une paire de bottes était visible.

- Non, souffla-t-il…

L’angoisse s’était muée en horreur, glacée et douloureuse. Le doute était devenu espoir. L’espoir que ce n’était pas ce à quoi il pensait. Il amorça un mouvement en direction du chariot. La poigne d’Ayler le maintint en place aussi fermement que son regard, dans lequel une sincère tristesse était visible.


- Elle est morte, Oturo. Elle…

Le maître caravanier ferma les yeux, incapable de soutenir le regard du marchombre. Les yeux verts, d’ordinaire pétillants de malice avaient fait place à un océan de colère froide. Ayler poussa un grognement surpris lorsqu’une main de fer le saisit à la gorge. Il tenta de se débattre, mais une autre main lui broya l’épaule. Il fut plaqué avec violence contre un empilement de lourdes caisses, ses poumons expulsèrent tout l’air qu’ils contenaient lorsque son dos entra en contact avec le bois dur. Incapable de respirer, il fixa des yeux révulsés sur l’homme qui l’avait réduit à l’impuissance. Le visage de son ami n’était plus qu’un masque de haine pure. Les traits rieurs étaient étirés en un rictus meurtrier. Toute la finesse et les mouvements souples du marchombre l’avaient déserté, il ne se servait plus que de force pure et violente.. Mais l’homme qui faisait face à Ayler n’était plus un marchombre. C’était un tueur animé d’une rage sourde.

- Parle, cracha Oturo.

Les doigts se desserèrent infimement autour de sa gorge, lui laissant tout juste assez d’espace pour respirer et articuler sa réponse. Les mots qui décideraient de sa survie.


- Elle… Elle est partie en éclaireur à… Une heure de cheval de la caravane. On ne l’a… Par pitié, je ne peux pas…

La main quitta sa gorge pour venir saisir son col. Ayler, qui  s’était affaissé de quelques centimètres vers l’avant, fut de nouveau plaqué avec force contre la caisse derrière lui.

- … On ne l’a pas vue revenir. Ca va, laissez-nous, ordonna-t-il aux hommes inquiets qui s’étaient approchés. Après une heure, j’ai envoyé Lekro voir ce qu’elle faisait. Il a trouvé son cheval, mort, à quelques mètres de la piste. On lui avait tiré une flèche dans l’oeil, la pauvre bête a dû mourir sur le…
- Je me fous de cette bestiole de merde !
cracha Oturo. Dis-moi ce qui s’est passé ! Dis-le moi ! Tout de suite ! hurla-t-il en frappant la caisse de son poing.
- D’accord, d’accord ! Lekro a fouillé les alentours et il est revenu pour nous prévenir. On l’a cherchée pendant six heures, j’ai fait arrêter la caravane et j’y ai envoyé six cavaliers. C’est encore Lekro qui l’a trouvée. Elle…

Ses yeux s’abaissèrent.

- … Ce qui l’a tuée a laissé son corps derrière des rochers. Il y avait du sang à côté d’elle, mais ce n’était pas le sien.
- Comment le sais-tu
, siffla Oturo ?

Ayler planta son regard dans celui du marchombre.

- Sa blessure. Elle n’en a qu’une, et aucune trace de sang dessus. Je ne sais pas ce qui l’a tuée, mais c’est cette blessure qui lui a été fatale.

Oturo repoussa sans ménagement son ami. Il se dirigea à grand pas vers le chariot, bousculant tout sur son passage. Il envoya au sol une femme trop lente à s’ôter de son chemin, et sauta dans le chariot aux côtés du drap.

Le marchombre s’immobilisa. Accroupi sur les planches de bois, ses traits devenus inexpressifs, il fixait la tête dissimulée sous l’étoffe blanche. Un long frisson parcourut son dos, sa lèvre inférieure frémit. Une main s’éleva, hésitante. Des doigts saisirent avec douceur la couture au bout du drap. L’étoffe glissa avec lenteur, frottant timidement contre les courbes du visage qu’elle couvrait. La toile de lin laissa apparaître des mèches de cheveux secs, la peau craquelée d’un front. Il déglutit avec difficulté en découvrant les paupières. Closes, sur ces yeux bleus qu’il n’avait pas assez contemplé. Ce regard, pétillant, qui n’appartenait désormais plus qu’à ses souvenirs.

Ses mâchoires contractées jusqu’à lui en faire mal, il baissa les yeux sur le cou d’Eris et son regard se chargea d’horreur. Près de la moitié de la gorge manquait. Tout semblait avoir été arraché, comme par une énorme pince, jusqu’à découvrir la colonne vertébrale de la jeune fille. Les bords de la blessure étaient parfaitement nets et réguliers, bien que brûlés.

- Il n’y avait pas de sang.

Ayler s’était approché en silence, à quelques pas du chariot. Il poursuivit, d’un ton hésitant.

- La… La blessure était fumante. Comme si elle avait été causée par du… Fer, porté au rouge.

Oturo acquiesça d’un signe de tête, ses yeux toujours posés sur le corps d’Eris. Dans la mort, l’expression de son apprentie était paisible.

- Le sang qu’il y avait autour d’elle, demanda-t-il brusquement, quelle quantité ?
- Une éclaboussure
, répondit rapidement Ayler. On a retrouvé l’une de ses dagues, à côté de son corps. La lame était rouge, mais la blessure qu’elle a causé ne devait pas être très profonde.

Le marchombre ferma les yeux. Il tentait de visualiser la scène, mais tout était flou dans son esprit. Ses doigts replacèrent avec délicatesse l’étoffe sur le visage d’Eris. Il demeura figé, l’espace d’un instant. Puis descendit du chariot. Ayler amorça un mouvement de recul en voyant Oturo se diriger vers lui, mais se rasséréna en voyant que le marchombre avait retrouvé sa démarche et son expression habituelles. Bien que son visage arborait un masque de tristesse. La voix d’Oturo s’éleva, douce, hésitante.

- Ayler… Je suis désolé de m’être emporté ainsi. Je n’aurais pas dû m’en prendre à toi.

Son regard planté dans celui de son ami, il poursuivit :

- Je sais que tu as fait de ton mieux, et que tu n’es en rien responsable. Tout est de ma faute.
- Ne dis pas ça, Oturo
, répliqua Ayler en secouant la tête, rien n’est…
- Si.


Le ton du marchombre était calme, mais sans appel.

- Sa mort est mon fardeau. Je ne l’ai pas convenablement guidée, je ne lui ai pas assez fait confiance. Je ne peux réparer ce qui s’est produit, mais il reste une chose que je peux faire. Je dois voir le lieu où vous l’avez trouvée. Prête-moi Lekro, je m’y rendrai avec…
- Inutile
, le coupa le maître Itinérant. Les Frontaliers ont renouvelé leur… Commande. Nous y retournons dans quatre jours, dès que nous aurons la marchandise.

Oturo fixa Ayler. Puis inclina la tête.

- Merci.
- Tu n’as pas à me remercier, mon ami. Je partage ton chagrin, Eris était une jeune fille adorable.
- Une marchombre
, murmura Oturo.

Ses yeux commencèrent à s’embuer de larmes. Il se détourna brusquement, et commença à s’éloigner du maître Itinérant.


- Oturo, le héla Ayler !

Le marchombre s’immobilisa, le dos tourné à son ami.


- Le corps… Tu… Tu veux… L’enterrer ?

Oturo tourna la tête, les yeux baissés vers le sol.

- Eris est morte, Ayler, souffla-t-il. Ce corps n’est rien de plus qu’un tas de viande pourrie.

Il redressa la tête. Plaça sa main droite sur son coeur.

- Brûlez le corps. Eris est ici, désormais.

Une larme perla au coin de son oeil.

*Pardonne moi pour tout… Eris…*

__________________________________________

Un immense merci à Wëlle pour l'avatar !

[Absent jusqu'à début décembre - Présence possible pour une ou deux reponses, mais peu probable]


Dernière édition par Daos Loner le Jeu 13 Juil 2017, 00:36, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Daos Loner   Jeu 13 Juil 2017, 00:33

Sommaire

Chapitre 3 - Les larmes sous la pluie

Oturo effaça son épaule gauche d'un mouvement fluide, juste assez ample pour ne faire que frôler l'homme énorme qui fendait la foule dans sa direction. Le marchombre laissa son corps replacer son buste avec une once d'amplitude en trop, effaçant à son tour son épaule droite pour se glisser entre le jeune couple qui marchait devant lui. Son torse se replaça droit dans l'axe de son avancée alors que sa tête se lèvait en direction du ciel aux multiples nuages teintés de l'orange du couchant. Laissant son corps prendre le dessus et louvoyer par habitude entre les promeneurs, il songea un instant aux raisons de sa présence dans la ville. Le renâclement d'un cheval tirant un chariot l'envoya droit dans ses souvenirs, presque trois mois en arrière. Le temps était alors à l'automne, là où la teinte des feuilles voltigeantes des arbres était comparable au ciel qui surplombait aujourd'hui la ville.


***


- Oturo ?

Le marchombre ne répondit pas. Agenouillé au sol, la bride de Ciel reposant dans sa main droite, il fixait la piste qui louvoyait devant lui. L'herbe sèche et éparse était recouverte d'une large couche de feuilles rouges et jaunes. Le sentier s'engouffrait entre plusieurs rangées d'arbres à l'écorce claire et parsemée de tâches sombres, et semblait tout juste assez large pour laisser passer trois chevaux côte à côte. Le bruissement du vent dans le feuillage des arbres ne parvenait pas à couvrir le chahut causé par le convoi qui progressait à quelques cent mètres derrière Oturo. Il se releva souplement, les sourcils froncés et le regard inquisiteur.

- Oturo, demanda à nouveau le jeune Lekro ?
- Je t'ai entendu.
- Je m'en doute. Par contre, est-ce que tu m'écoutes ? Par-ce que bon, il faudrait qu...
- Elle est partie le long de la piste pour en vérifier la largeur
, le coupa le marchombre ?

Le jeune éclaireur aux cheveux noirs en épis soupira.


- Oui. C'était à mon tour d'ouvrir la piste alors qu'elle faisait la liaison avec la caravane. Je l'ai attendue ici, et on a discuté de ce qu'il fallait faire.
- Elle s'est proposée pour ouvrir la piste alors que tu allais faire ton rapport. Vous avez donc échangé vos rôles
, résuma Oturo.
- C'est un reproche, demanda Lekro en fronçant les sourcils ?
- Un récapitulatif, se contenta de répondre le marchombre. Continue.

Il se hissa sur le petit alezan d'un seul mouvement et le guida à la suite de Lekro. Les deux hommes firent trotter leurs montures sur un peu moins de trois cent mètres avant de découvrir un immense rocher sur le côté de la piste, entre deux arbres. Le marchombre avisa le centre du sentier où était visible un creux d'un bon mètre de profondeur, avant de poser son regard sur Lekro. Le jeune homme soupira en fermant les yeux. Il savait qu'Oturo avait compris. Mais il savait également qu'il était obligé de raconter ce qui s'était passé. «A la seconde près,» avait ajouté le marchombre lorsque la caravane était partie d'Al-Chen. Il s'exécuta.

- Le rocher était au centre de la piste. Eris est arrivée ici. Vu les traces que son cheval avait laissées, je pense qu'elle a attendu ici plusieurs minutes, sans doute pour se demander s'il fallait prendre le temps de déplacer ce truc, couper quelques arbres pour le contourner ou rebrousser chemin.

Oturo porta son regard sur les quelques mètres qui le séparaient de l'ancien emplacement du rocher. Les intempéries avaient beau avoir brouillé les traces dans la terre, il pouvait parfaitement imaginer la monture sombre de son apprentie, piaffant d'impatience et piétinant le sol sous ses sabots. Il pouvait presque voir devant lui la jeune fille vêtue de cuir souple, ses cheveux miel tombant en une longue tresse sur son épaule droite, ses grandes yeux bleus surmontés de sourcils sombres froncés pendant qu'elle réfléchissait. Eris.

- Oturo ?

Le marchombre secoua la tête et battit des paupières pour désembuer ses yeux. Ce n'était pas le moment de s'égarer. Il regarda Lekro et désigna la piste d'un signe de tête. L'éclaireur intima à sa monture d'avancer d'un claquement de langue, et la guida entre les arbres. Les deux hommes louvoyèrent dans la forêt pendant de longues minutes avant d'en sortir par une trouée entre deux hêtres. Les plaines du Nord s'étendaient devant eux jusqu'aux impressionnants sommets formant la Chaîne du Poll, dernier rempart séparant les marches du nord des frontières de glace. La Citadelle se trouvait sur leur droite, bien qu'invisible aux yeux des deux hommes à une telle distance. Le marchombre balaya des yeux le paysage qui lui faisait face et dont il savait la quiétude factice. Passée la relative sécurité des arbres de la forêt dans leur dos, c'était les territoires du Nord qu'ils foulaient, où ogres et loups se disputaient d'immenses terrains de chasse et les rares proies qu'ils renfermaient.

- Le point de rendez-vous avec les Frontaliers, s'enquit Oturo ?
- Environ trois kilomètres en longeant la forêt sur la droite, répondit Lekro.
- Je vois, murmura le marchombre en scrutant la lisière sur sa gauche... Couper à travers vous épargnait un gros détour.
- Presque quarante kilomètres
, acquiesça l'éclaireur.

Oturo tourna la tête en direction du jeune homme.


- Où l'as-tu trouvée ?

Lekro ne répondit rien. Il se contenta de faire avancer sa monture au pas, le visage sombre. Le marchombre le suivit sans relâcher son attention sur les alentours. Se rendre sur les lieux de la mort de son apprentie ne devait pas pour autant l'empêcher d'accomplir son travail. Le martèlement des sabots sur l'herbe battit la mesure plusieurs minutes durant, sans être perturbé par la moindre parole. Le jeune éclaireur tira enfin sur les rênes de sa monture et resta campé sur son dos, ses yeux tristes fixés sur le marchombre derrière lui et son doigt tendu dans la direction opposée. Oturo laissa Ciel atteindre la hauteur du jeune homme avant de se laisser glisser au sol. Il fit quelques pas et s'immobilisa, le regard braqué droit devant lui.

C'était là.


***


Les passants et la grande avenue avaient fait place à une ruelle déserte, dont le silence n'aurait pu être troublé que par le claquement des bottes d'Oturo sur les dalles de pierre. Mais elles ne claquaient pas. Le marchombre ne faisait aucun effort de discretion, c'était bien sa nature qui le poussait à se glisser le long des murs à la manière d'une ombre. Ses yeux repérèrent aisément la paroi accueillante d'une maison, et son corps l'y hissa machinalement. Les gestes étaient si ancrés dans sa mémoire musculaire qu'il pouvait se permettre de se réfugier dans ses souvenirs, rien qu'une dernière fois.

Il revoyait ce petit rocher, à l'ombre d'un orme solitaire au beau milieu des marches du Nord. Il se souvenait de Lekro, lui décrivant la position du cadavre d'Eris, l'éclaboussure du sang de son adversaire qui avait tâché le tronc à l'écorce ridée. Il se remémorait les paroles du jeune éclaireur, lui décrivant la violence de l'affrontement qui avait eu lieu, en contraste total avec la monture d'Eris qui paissait alors paisiblement non loin de là.
«Elle et son ennemi se sont battus pendant plusieurs minutes vu le nombre de traces. Mais il n'y a eu que deux blessures. Très probablement celle qu'Eris lui a infligée, et ensuite...» avait déclaré le jeune homme, hésitant. Oturo se souvenait avoir terminé sa phrase, il se souvenait de l'air désolé de Lekro. «Ensuite, la blessure mortelle qu'a subie Eris.» avait achevé le marchombre.

Un sombre ricanement vint soulever ses épaules et résonna au sommet de la toiture le long de laquelle il se coulait souplement.
«Toute cette expédition n'a servi à rien», songea-t-il amèrement en approchant d'une large tour au bout de la rangée de bâtiments. Il s'arrêta un instant, examinant le haut édifice qui lui faisait face. Les pierres étaient teintées de l'orange des derniers rayons du couchant mais il se souvenait du noir brillant de leur surface dans la nuit. Sa main se posa sur la pierre lisse, et la peau de ses doigts effleura d'une caresse les infimes irrégularités de la paroi. Répétant les gestes qu'il avait exécutés des milliers de fois, le marchombre se hissa tranquillement le long de la tour. Une fois de plus, son corps pris le relais, et il laissa son esprit errer parmi ses pensées.

L'expédition n'avait rien donné. Ce qu'il avait appris sur place, il aurait tout aussi bien pu l'apprendre la bouche d'Ayler ou de Lekro. Effacés aussi bien par les intempéries que par la faune, les rares indices lui avaient échappé aussi sûrement que la lune échappait au soleil dans cette course infinie qui tissera bientôt un ciel d'encre au-dessus de sa tête. D'Eris, de son combat et de son meurtrier, tout avait disparu.
«Cela dit», songea-t-il en crochetant le sommet du pan de la tour qu'il escaladait, «ça m'aura tout de même permis de croiser la route de Daos... A ce propos, il a sans doute dû achever de lire mes élucubrations...»

Tirant sur son bras gauche, il posa son pied sur le rebord et se hissa sur le toit. Les yeux verts du marchombre se posèrent sur le corps étendu à l'autre bout de la tour. La silhouette lui était horriblement familière.


***


Daos reposa doucement la feuille sur le bureau en bois. Le long soupir que poussa le jeune homme vint soulever la dernière partie de la lettre pour l'envoyer au bout du bureau où elle demeura, inerte. Ses yeux posés sur le morceau de papier à demi dans le vide, il resta là, immobile et perdu dans ses pensées. "Tout s'explique", songea-t-il amérement. Oturo avait décidément écrit un véritable roman, ne tarissant pas d'éloquence pour raconter son histoire. Daos comprenait, maintenant.

Il comprenait pourquoi Oturo était revenu une seconde fois près de son village. Il comprenait l'air sombre qui avait parfois saisi le visage du marchombre lors de leur voyage vers Al-Chen. Il comprenait les réactions de son ami, son air parfois distant, mystérieux. Triste.

Ce qu'il ne parvenait en revanche pas à comprendre, c'était la toute fin de la lettre. Oturo avait simplement conclut que l'expédition ne lui avait rien appris, et que Daos connaissait la suite puisqu'il avait fait partie du voyage. Et puis plus rien. Pas de dernier mot, pas d'indice sur le meurtrier d'Eris, pas de nouvelles de Yunia... Ni remords, ni regrets, ni même d'explications sur les raisons qui avaient poussé le marchombre à écrire cette lettre et annoncer qu'il serait bientôt mort.


- Tu ferais un écrivain déplorable, souffla Daos en souriant.

Chassé de ses poumons, l'air franchit la barrière de ses lèvres en une mince volute indiscernable, chatoyant et virevoltant en direction de la feuille suspendue au bord du vide. L'infime courant se glissa sous la tranche, leva un rebord, repoussa une courbe. Daos regarda avec un air amusé le morceau de papier s'enfuir du bureau, glisser sur l'air de la pièce d'avant en arrière, jusqu'à heurter le mur et se couler au sol à côté de la chaise du jeune homme. Il haussa un sourcil en voyant le verso de la feuille, marqué de quelques mots tracés en son centre d'une encre plus sombre que le reste de la lettre. Plus récente.


« En fait, j'ai reçu un nouveau renseignement. Ca disait :

"Horizons miroitants de l'Orée,
Amère Apothéose,
Intimement liées."
»

Daos cligna des yeux en lisant ces mots. Cette sensation, ces images... Ce ne pouvait être... Un frisson lui parcourut le dos.

Il releva la tête en entendant la poignée de la porte s'abaisser doucement.



***


Oubliant tout de ses habitudes, de son entraînement, d'une vie vouée à la Voie des marchombres, Oturo se précipita vers le corps sans même regarder autour de lui. Il s'agenouilla à côté de lui, en saisit l'épaule et le retourna.

- Eh merde, jura-t-il entre ses dents.

Il parcourut du regard le visage de Daos. Son œil gauche était boursouflé, ses lèvres gonflées et fendues, sa pommette droite barrée d'une fine entaille verticale et son nez cassé. Des filets de sang coulaient de ses narines pour se rejoindre sur sa bouche, formant une traînée encore plus large grâce aux plaies de ses lèvres éclatées. Malgré la lourde correction que semblait avoir subie le jeune homme, sa poitrine se soulèvait avec régularité, ce qui tira un soupir de soulagement au marchombre.


- Ca fait une paye, Oturo, lanca une voix derrière lui !

Ces mots et cette voix d'une désinvolture familière auraient en d'autres circonstances tiré un sourire au marchombre. Ce ne fut pourtant qu'un soupçon de tristesse qui se peignit sur son visage alors qu'il se retournait lentement.

Ses yeux détaillèrent son interlocuteur de haut en bas. Des bottes marrons enserraient le haut de mollets recouverts d'un pantalon gris qui remontait sur une taille fine, entourée d'une mince ceinture de cuir marron à laquelle étaient suspendus cinq couteaux de lancer. Les manches du haut noir s'arrêtaient au-dessus des coudes, et deux autres couteaux de lancer étaient attachés autour des bras de la personne qui lui faisait face. Sa sature était bonne, elle se tennait droite et bien campée sur ses jambes. Des yeux de la couleur des nuages d'hiver le fixèrent en pétillant derrière des mèches de cheveux auburn. Le sourire ironique qui accompagna ce regard, souligné par une large cicatrice courant le long de la mâchoire, Oturo ne le connaissait que trop bien. Jamais il n'aurait pu l'oublier. Jamais il ne pourrait l'oublier.


- Bonsoir, Yunia.


***


- Salut ! Tu dois être Daos.


Daos fronça les sourcils en apercevant le visage avenant qui le regardait depuis l'encadrement de la porte.

- On se connaît ?
- Ca ne saurait tarder
, répliqua la jeune femme avec un large sourire.


***


Le sourire de son ancienne apprentie s'élargit.


- Eh ben, la barbe te va vraiment bien !

La remarque le fit ciller. C'était presque mot pour mot ce que lui avait dit Lou lorsqu'ils s'étaient revus en ville, à peine trois mois en arrière, le jour où Daos et lui étaient arrivés à Al-Chen. Il jeta un rapide coup d'oeil vers le jeune homme, toujours évanoui, avant de secouer la tête. "Ce n'est pas le moment de t'égarer, reste concentré."

- Ouais, désolée, mais j'ai été obligée de lui faire un peu mal, lanca-t-elle sur le ton de la conversation. Il refusait de me suivre.
- Tout cela ne le concerne pas, Yunia.
- Vraiment
, fit mine de s'étonner la jeune femme en haussant un sourcil ? Pourtant, j'ai bien l'impression que si...

Oturo fronça les sourcils.

- Explique-toi.
- Hmmm... D'accord
, s'exclama-t-elle !

Yunia sauta sur l'un des murets au centre de la tour et s'y assit en tailleur. Elle attrappa ses jambes à leur croisement et se mit à se balancer de gauche à droite, un sourire espiègle sur son visage.

- Le seul problème, c'est qu'il y en a pas mal à raconter, et je n'ai pas envie de perdre mon temps. Que sais-tu ?
- Je te déconseille de jouer avec moi, Yunia.
- Ah, c'est nouveau, ça ?


La mâchoire d'Oturo se contracta, un éclair traversa le vert de ses yeux.

- T'as pas changé, répondit-elle, nullement intimidée. Bon... Après le Rentaï, je me suis demandé si j'avais vraiment besoin de te suivre pendant encore six mois. Je me suis remmémoré les dernières semaines que nous avions passées avant que tu ne m'envoies dans le Désert des Murmures, et je me suis rendu compte que je n'avais plus besoin de te suivre. J'ai barroudé pendant quelques temps, puis le tenancier de l'une de nos auberges habituelles m'a appris que tu étais passé et avais posé des questions sur moi. J'en ai conclu que tu me cherchais. Après quelques semaines, je me suis rendu compte que j'avais envie de te revoir, poursuivit-elle sur un ton plus grave. Alors je suis restée en place pour attendre que tu me trouves. Mais tu n'es jamais venu, acheva-t-elle avec une voix chargée de reproches.

Elle inspira largement avant de reprendre :


- Alors je me suis mise à te chercher. Et je t'ai trouvé. Mais tu n'étais pas seul. Une nouvelle apprentie... Ca m'a vraiment mise en rogne, Oturo. Presque ton protrait craché, en plus. T'as osé essayer de m'oublier, hein ? Oublier l'apprentie que t'avais pas réussi à accompagner, à former jusqu'à la fin, acheva-t-elle en criant presque ?

Yunia se tut un instant, ses yeux gris plantés dans ceux de son ancien maître. Lui avait les sourcils froncés, et regardait la jeune femme reprendre son souffle. Ses poings crispés, il commençait malheureusement à comprendre.


- Je vous ai suivis. T'as failli me voir du côté des Dentelles Vives un jour, alors je me suis résignée à ne vous observer que dans les villes pour éviter que tu me repères. Je te voyais l'entraîner, la former, lui parler comme si j'avais jamais existé. Je t'ai haï pour ça. Et elle aussi.

Le visage d'Oturo se peignit de la tristesse qui avait teint ses yeux.

- C'est pour cela que tu l'as tuée ?

Yunia se contenta d'un sourire carnassier en guise de réponse. Ses dents découvertes luisant dans la semi-obscurité de la fin du couchant, ses traits tendus et la cicatrice sur sa mâchoire étirée à son extrème lui donnaient un air de folle.

- Je vous ai suivis à Al-Chen, et je t'ai entendu lui parler de son voyage avec les Itinérants, avant qu'elle n'aille au Rentaï.

Son sourire disparut pour être remplacé par un masque de colère.

- Je ne pouvais pas le tolérer. Tu espérais qu'elle obtiendrais la greffe et qu'elle revienne vers toi ensuite. Comme ça, elle aurait été meilleure que moi, et t'aurais prouvé que tu peux former une apprentie, hein ?
- Tu délires, Yu...
- Alors j'ai rejoint la caravane, moi aussi
, poursuivit-elle sans tenir compte de l'interruption d'Oturo, en tant qu'éclaireuse.
- Je pensais que tu t'étais contentée de les suivre
, murmura le marchombre.
- J'étais en repos, quand Ayler a demandé à Eris d'aller chercher un passage du côté de la forêt. Alors je me suis eclipsée. J'ai contourné la direction qu'elle avait prise, et je l'ai suivie à distance. Quand je l'ai vue cogiter sur un rocher qui bloquait le passage, je suis allée l'attendre après la lisière, j'étais sûre qu'elle pousserait l'exploration jusque là. Et je ne m'étais pas trompée. Au début, elle ne comprenait pas. Mais au fil de mes explications, elle s'est rendue compte de qui j'étais. Et elle a compris pourquoi j'étais ici. Tu l'as bien formée, tu sais ? Elle était douée. C'est pour ça que je lui ai accordé un combat à la loyale. Mais désolée, elle n'était pas de taille pour me vaincre avec un simple poignard et son talent.
- Si tu étais meilleure qu'elle, pourquoi avoir utilisé ta greffe ?


Pour la première fois depuis leurs retrouvailles, Yunia perdit de sa superbe. Elle écarquilla les yeux et entrouvrit la bouche sous le coup de la surprise.

- Tu... Comment...
- Comment le sais-je
, murmura le marchombre en regardant vers le sol ? Yunia...

Il reporta son regard sur la jeune femme. Une ombre passa sur son visage : ses yeux s'assombrirent, ses sourcils se froncèrent et sa mâchoire se durcit. Il parut grandir alors qu'il s'avançait, menaçant, se montrant sous un masque qu'il n'avait que rarement affiché et que son ancienne apprentie devait avoir oublié depuis tout ce temps. Celui de la colère.

- Comment le sais-je, tonna-t-il ? Crois-tu avoir tant de secrets pour moi ? Je t'ai formée, deux ans et demi durant lesquels je n'ai cessé de m'ouvrir à toi pour partager la moindre goutte de savoir qui coulait en moi ! Tu crois être une marchombre, Yunia ? Si ç'avait été le cas, alors tu aurais depuis longtemps compris que ce type de lien est incomparable à une simple amitié, à l'amour ou la haine. Cette relation fonctionnait dans les deux sens, mais ce n'est qu'avec Eris que je m'en suis réellement rendu compte. Que ce soit avec elle ou toi, j'apprenais autant de vous que vous de moi. Comment ai-je su pour ta greffe ? Je te connais, Yunia, plus que n'importe qui en ce monde. Je l'ai compris à l'instant où j'ai vu la blessure que tu avais infligée à Eris. Elle portait ta signature, presque aussi clairement que si tu avais laissé un message à côté de son corps.

Oturo sembla reprendre le visage triste qu'il arborait plus tôt. Il se tenait tout proche de Yunia, et la regardait droit dans les yeux.

- Je ne peux te pardonner son meurtre, murmura-t-il. Pas plus que je ne veux le venger. Alors va-t-en. Emporte ta colère, tes griefs et ta folie, et disparais. Et ne t'approche plus jamais de Daos, de moi ou d'aucune personne qui m'est proche.

Yunia baissa la tête, penaude.

- Alors, c'est un adieu ?

Elle la releva doucement, posant son regard sur son ancien maître comme pour graver son visage dans sa mémoire.

- Tu sais, elle est morte rapidement, Oturo.

Le marchombre ferma les yeux pour empêcher une larme d'en couler.

- Et toi aussi.

Il ouvrit les yeux et se jetta instantanément en arrière, mû par ses réflexes inhumains. Il eut à peine le temps d'aperçevoir un éclair bleuté avant que son regard ne soit attiré par le large sourire, carnassier, de Yunia. La lueur bleue qui s'éteignait doucement éclairait le bas de son visage, et provenait de sa main droite. Une sensation étrange parcourut alors le marchombre. Sa joue fut agitée d'un tic et son oeil gauche se referma à demi. Qu'était-ce là ? De la douleur ? Son bras ? Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale alors qu'il tournait lentement ses yeux vers son bras droit. Avant de les écarquiller.

Oturo contempla avec stupéfaction son bras. Au-delà de son épaule, seul un moignon était visible, net et d'où s'échappait une fumée rougeâtre aux senteurs âcres et métalliques. Il ouvrit la bouche.

Hurla.


***


Daos entrouvrit les yeux. Sa vision était brouillé et rouge à sa droite. Sans doute à cause d'un filet de sang qui devait couler de sa paupière, se dit-il. Ses côtes et son visage le faisaient souffrir, mais la pierre dure et mouillée sur laquelle il reposait lui apportait une délicieuse sensation de fraîcheur. Coincé sous son corps, son bras gauche était engourdi, aussi s'appuya-t-il sur le droit pour se redresser en grognant. Une lourde pluie tombait, vraisemblablement depuis plusieurs minutes comprit-il en sentant ses cheveux et ses vêtements trempés, mais en remarquant l'absence de flaques autour de lui. Ses yeux se posèrent alors sur la silhouette, à quelques mètres de lui.


***


Oturo hurlait.

Toute sa souffrance, celle, physique, qui transperçait son corps depuis le bord fumant de son bras droit, celle, encore plus profonde, qui traversait son cerveau comme son coeur. La seconde était un infernal enchaînement des événements qu'il avait vécus ces dernières années. La perte de Yunia, la mort d'Eris, le fait que Yunia était la meurtrière, et enfin l'ultime trahison de son ancienne apprentie. Oturo hurlait tout sa douleur et sa colère, n'obtenant pour seule réponse des cieux qu'une pluie drue qui vint heurter son visage tordu sous la souffrance.

Ses traits également tordus sous un sourire ravi, Yunia tournait autour de son ancien maître, pour le voir se laisser tomber à genoux sur le sol. Elle s'immobilisa devant lui, et plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi. Elle, fixant la tête baissée d'Oturo et ses cheveux trempés tombant en un épais rideau devant son visage, lui, les yeux fermés et sa main désormais unique crispée sur le sol devant lui.


- Pourquoi ? Pourquoi, murmura-t-il entre ses dents serrées...

Yunia fit la moue, visiblement déçue.

- Pourquoi ? Mais tu le sais parfaitement, mon pauvre Oturo. On ne me remplace pas aussi facilement, cracha-t-elle en lui saisissant les cheveux et lui tirant la tête en arrière. Tu n'aurais jamais dû les choisir comme apprentis, conclut-elle en se détournant.
- Daos n'est pas mon apprenti, murmura-t-il.
- Vraiment, s'étonna-t-elle en regardant le jeune homme évanoui ? Pas grave.

Elle saisit les cheveux de Daos, le retourna sur le ventre et le souleva en arrière. Elle saisit son poignard, mais s'immobilisa en regardant sur sa gauche.

Oturo s'était relevé. Ses cheveux trempés tombaient en cascade autour de son visage et collaient à son front, son visage était toujours crispé sous la douleur, mais ses yeux verts étaient traversés d'éclairs. Il tenait un petit couteau de lancer en forme de diamant à la main. Yunia se contenta de ricaner.


- Et tu comptes faire quoi ? Un seul mouvement et je lui tranche la gorge. Ensuite, je m'occuperai de toi.

Le marchombre fixa son ancienne apprentie d'un oeil froid.

- Crois-tu vraiment en être capable, Yunia ?

La jeune femme éclata de rire.


- Ca fait longtemps que je t'ai rattrapé. Et maintenant, tu n'as plus qu'un bras.
- Tu as causé assez de dégâts, Yunia. Tu peux encore arrêter
, murmura Oturo.

Une pointe d'hésitation traversa les yeux gris de Yunia. Le ton suppliant qu'avait adopté le marchombre, elle ne l'avait jamais entendu. Mais son regard repris bien vite une teinte orageuse.


- La ferme, s'écria-t-elle en ramenant son bras armé en arrière !

Un éclair doré illumina le toit.


- Pardonne-moi, murmura le marchombre.

Une larme perla sur le visage de Yunia.


***

Un hoquet d'horreur saisit Daos à la vue du moignon qui terminait le bras droit d'Oturo. Le marchombre se tenait à quelques mètres de lui, prostré sur quelque chose qu'il ne pouvait distinguer. Le jeune homme se rapprocha lentement de son ami, titubant encore sous l'effet de son évanouissement. La pluie s'écrasait avec violence sur son crâne et ses épaules pour venir se méler au sang qui coulait le long de son visage, brouillant encore plus sa vision. Il put alors voir ce sur quoi le marchombre avait penché la tête.

Une jeune femme était allongée sur le sol dur du toit. Sa tête et le sommet de son dos reposaient sur les cuisses d'Oturo, agenouillé. Ses mains jointes sur sa poitrine et son visage la faisaient paraître calme, paisible. Ses yeux gris étaient plantés dans ceux du marchombre, au-dessus d'elle. Daos n'aurait su dire ce qui coulait le long de ses joues : la pluie, ses larmes, ou celles d'Oturo. La main du marchombre cessa de caresser les cheveux de la jeune femme pour venir, tendrement, fermer ses paupières, avant de venir se poser sur ses mains jointes. Il tourna lentement la tête vers Daos, découvrant ses traits sombres et tristes.


- Elle me manque.

Le marchombre se laissa maladroitement tomber vers l'arrière, retenu de peu par des mains amicales qui aidèrent à l'allonger sous la pluie battante. Ses yeux se refermèrent eux aussi, alors qu'il se laissait porter au loin par une vague de chaleur et que sa douleur disparaissait.

- Elles me manquent, répéta-t-il.


***


- ... Surtout du repos. Il a beau être fait d'acier, ne le laissez pas...

La voix s'évanouit. Ses sens lui semblaient étrangement engourdis, tant atrophiés qu'il ne parvenait qu'à grand peine à distinguer le matelas ferme sur lequel il reposait, le doux oreiller rembourré dans lequel son crâne était enfoncé comme dans une boule de coton. Ses membres étaient lourds, pareils à du plomb, mais le contact de sa peau avec les draps fins lui prodiguait un agréable chatouillement. Son esprit semblait au beau milieu d'une gangue de brume qui bloquait toute sortie hors du présent.

- ... En faites pas. S'il se lève, je l'a...

Une voix familière. Elle ressemblait à une lueur dont les rayons filtraient au travers de la brume. Il en vint à se remémorer des morceaux de son passé. Yunia, Eris... Eris, Yunia... Daos... Le toit, son bras !

- ... Pas nécessaire. De toutes manières, je peux me permettre de prodiguer mes recommandations de vive voix à l'intéressé, n'est-ce pas ? lança la première voix alors qu'Oturo ouvrait brusquement les yeux.

Il promena, de l'habitude née d'une longue pratique, son regard autour de lui pour évaluer sa situation. Le plafond était un assemblage de dalles de pierre claires et lisses, dont le damier régulier n'était entrecoupé que de deux poutres de bois solides. Les murs, sobres et agrémentés d'à peine quelques tentures, n'avaient pour ouvertures qu'une fenêtre sur sa gauche et une porte sur sa droite. Les rayons du soleil de midi pointaient au travers des carreaux propres et entretenus, et venaient éclairer les draps blancs qui montaient jusqu'aux épaules du marchombre. La pièce n'était pas bien grande, le lit laissait à peine assez d'espace pour qu'une table de nuit, une chaise et deux hommes s'y tiennent. L'un d'eux était Daos, campé à côté de la fenêtre et les bras croisés, son visage grave et inquiet tourné vers Oturo. L'autre était un homme courtaud au visage mangé par une sombre barbe et une chevelure tombante, sous laquelle brillait une paire d'yeux alerts d'un bleu vif. Son apparence sauvage et hostile était contrastée par un large sourire qui remontait sa barbe et plissait les comissures de ses yeux ainsi qu'une bure reconnaissable entre milles : celle des Rêveurs.

Pas le moindre danger dans cette pièce. Oturo reposa sa tête et la laissa s'enfoncer profondément dans l'oreiller en refermant ses yeux et poussant un long soupir.


- Monsieur Metsä, questionna le Rêveur ?

L'intéressé répondit par un faible grognement tout en gardant ses lèvres scellées. Daos eut un mince sourire.


- Je pense qu'il est encore fatigué. Vous pouvez y aller, Méribé, il vous entend.
- Bien. L'un des rares avantages, lorsque l'on passe son temps à rafistoler des malheureux dans les grandes villes, c'est celui de pouvoir ordonner au patient de suivre nos conseils en sachant qu'il nous écoutera.
- L'autre étant la paye
, hasarda le jeune homme ?
- Certes, répondit Méribé en souriant. Entre autres. Quoi qu'il en soit, monsieur Metsä, au cas où vous l'auriez oublié, vous avez perdu votre bras. J'ai beau être plutôt doué dans l'art du Rêve, je ne connais rien en ce monde capable de faire repousser un membre. Quand à le remettre en place, c'est tout simplement au-delà de mes compétences. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé, s'excusa-t-il en voyant qu'Oturo le fixait. Votre ami a... Rapporté votre bras, mais il en manque une trop importante partie pour que qui que ce soit tente quelque chose. Navré.

Le marchombre tourna sa tête vers le plafond en restant silencieux. Méribé reprit :

- Votre blessure était déjà bien cautérisée, mais je me suis assuré qu'elle soit bien refermée. Ce qu'il vous faut, à présent, c'est du repos. Gardez le lit encore deux jours.
- Je peux me lever
, grogna Oturo.
- Je n'en doute pas. Je vous rappelle que j'ai Rêvé sur vous. Votre ami n'a pas pu me dire ce qui a causé votre blessure, mais il n'a pu me cacher votre... Origine... Ou caste, si vous préférez. Mais je ne parlais pas de repos physique. C'est de calme et de temps, dont vous avez besoin. Vous êtes passé par un événement qui en traumatiserait plus d'un, alors prenez le temps de vous reposer. Dans deux jours, vous pourrez partir, et vous habituer à votre... Nouvel équilibre. Je compte sur vous, Daos, conclut-il en regardant le jeune homme.
- Merci, Méribé, répondit-il en serrant sa main tendue.
- Monsieur Metsä, ajouta le Rêveur avec un signe de tête à l'intention du marchombre, avant de sortir de la pièce.

Daos expira lentement en se dirigeant de l'autre côté du lit, suivit par des yeux verts et inquisiteurs. Il se saisit de la chaise, la retourna et s'assit en posant ses bras sur le sommet du dossier. L'apprenti marchombre nota le regard posé sur lui et y répondit :


- J'en ai profité pour me faire réparer, moi aussi, pendant que tu dormais. Et je me suis permis de piocher dans ta bourse pour les deux interventions.

Oturo laissa échapper un petit sifflement, à mi-chemin entre le ricanement et le dépit. Daos avait gardé ses yeux posés sur lui, l'air soudain grave.

- C'était Yunia.

Le marchombre braqua son regard sur le plafond. Il avait compris que ce n'était pas une question.

- Je venais de finir de lire ta lettre. J'ai même remarqué ton dernier message, au dos de la page finale. Je sais que tu n'as pas particulièrement envie de parler de tout ça, mais il faudra bien le faire un jour. Alors autant le faire maintenant. Elle est venue me trouver dans ta chambre alors que je venais seulement de lire son poème marchombre. Oui, poursuivit-il en voyant le regard étonné d'Oturo, Rilend m'a parlé de ça. Je ne pense pas être capable d'en écrire un, mais je sais reconnaître les vibrations qu'ils procurent. L'Orée et l'Apothéose, intimement liées... L'Orée était votre première leçon, ensemble, quand vous avez escaladé cette tour. Et bien évidemment, l'Apothéose était la fin de votre histoire. Si elle n'était pas venue me trouver à ce moment là, je me serais rendu au sommet de la tour moi-même. Elle avait l'air de me connaître. Elle m'a demandé de la suivre. Quand j'ai refusé, elle s'est mise à parler de toi. Elle avait l'air folle, elle racontait tout et rien en déambulant dans la pièce, à un point tel que j'ai cru qu'elle m'avait oublié. Elle parlait de toi, de son apprentissage, du "Rentaï", d'Eris... Ajouté à la lettre, tout ça m'a permis de comprendre ce qui se passait vraiment. Alors elle s'est jetée sur moi.

Daos passa lentement son index le long de son nez avec un léger sourire.

- Elle cognait fort. Ca tenait plus de la râclée que du style des marchombres, mais c'était rudement efficace. Je n'ai rien pu faire, sinon m'évanouir. Et quand je me suis rêveillé, je vous ai vus, elle allongée, et toi agenouillé. Je t'ai amené au plus proche Rêveur, et voilà. Je m'en sors moins bien que toi pour raconter les histoires, mais au moins tu sais tout. Que s'est-il passé, la-haut, demanda le jeune homme en fixant Oturo d'un air grave ?
- Ca ne te regarde pas, Daos.
- Bien sûr que si. J'ai failli mourir, alors tu me dois des explications. Que venais-je foutre dans cette histoire ?
- Je suis désolé pour ça, mais je n'y pouvais rien.
- C'est ça. Et même si je n'avais pas été impliqué, que sommes-nous, de simples connaissances ? Deux clampins qui se sont croisés à quelques reprises ? Nous sommes amis, au cas-où ça t'aurait échappé. Et c'est le genre de choses dont les amis sont censés parler.
- Laisse-moi, s'il te plaît.


Daos se releva brusquement et projetant la chaise sur sa droite. Ses traits étaient crispés et ses sourcils froncés, ses yeux brillaient d'un marron presque noir.

- On retombe dans ses anciens travers, à ce que je vois, ironisa Oturo ?
- La ferme, siffla Daos en marchant d'un pas hargneux vers la fenêtre. Parle, ou je vais chercher Lou pour lui demander de te botter le cul jusqu'à ce que tu me racontes tout.
- J'aurais cru que tu voudrais faire ça toi-même
, lança le marchombre.
- Exact, mais je ne pense pas être capable de me retenir. Tu m'exaspères tant que je serais capable de t'arracher l'autre bras pour te frapper avec.

Oturo eut un sourire en coin, rapidement effacé lorsque ses yeux se posère sur son moignon.

- Tout juste, confirma Daos, il t'en manque un morceau.

Il se tint quelques instants face à la fenêtre, les mains sur les hanches et le regard tourné vers la rue qui passait le long du bâtiment, prenant de longues inspirations pour se calmer. Il se tourna enfin vers le marchombre, qui put voir que le jeune homme était visiblement redevenu tranquille.

- Raconte, Oturo, murmura-t-il.

Le marchombre tourna sa tête vers le plafond. Ses yeux tracèrent les contours des dalles aux bords lisses pendant qu'il cherchait ses mots. Ce fut d'une voix hachée qu'il se lança :

- Ce que j'ai laissé au sommet de cette tour, c'est... Une partie de moi-même.
- Ouais, ton bras.


Il ferma les yeux une seconde puis les rouvrit chargés de reproches sur Daos.

- Merci pour ta compassion, maugréa-t-il entre ses dents.
- Navré.
- Elle
, reprit-il de la même voix hachée, elle voulait...

Il soupira.

- Après le Désert des Murmures, je l'ai cherchée. Plusieurs mois. Je me suis rendu compte qu'elle n'avait pas disparu, mais qu'elle dissimulait ses traces. Je pensais que si j'arrivais à la suivre, c'était par-ce qu'elle n'était pas assez douée. Mais après la mort d'Eris, lorsque je me suis remis à chercher Yunia, j'ai compris qu'elle voulait que je la poursuive. Je pense qu'elle ne voulait plus de moi en tant que maître, mais qu'elle ne voulait pas totalement me perdre. Ce jeu du chat et de la souris... C'est ce qu'elle a dû trouver de mieux. Va savoir pourquoi, souffla-t-il en ricanant, ça lui convenait. C'est ce que j'ai su déceler chez elle sans parvenir à le corriger. Son constant besoin d'attention, de reconnaissance. Je pense qu'elle voulait prouver qu'elle pouvait m'échapper, tout en restant proche de moi. Elle s'en est prise à Eris car elle pensait qu'elle était pour moi un moyen d'oublier ma première apprentie. La folie, murmura-t-il... Ça, je n'ai pas su le déceler. Elle pensait que tu étais également mon apprenti, et c'est pour ça que tu as été entraîné là-dedans.

Daos se tint coi. Il observait les passants devant la fenêtre en réflechissant, et sentait le regard d'Oturo posé sur lui. Il se détourna lentement, ramassa la chaise et se rassit dessus. Ses yeux se posèrent, graves, sur le marchombre.


- Dans son délire, à l'Académie, elle a parlé du Rentaï, de sa greffe...
- Ce n'est pas à moi de t'en parler, Daos
, l'arrêta Oturo.

Le jeune homme acquiesça d'un hochement de tête, et reprit :


- Donc c'est bien de ça que tu me parlais dans ta lettre. Et c'est de cette greffe qu'elle s'est servit face à Eris et toi. Compris. J'en demanderai plus à Rilend.

Il resta immobile quelques instants, les yeux dans le vague.

- J'ai vu sa blessure, à elle aussi. Gorge tranchée, jugulaire et trachée sectionnées. Elle a dû mourir en quelques minutes à peine. J'imagine que tu lui as parlé, même si elle ne pouvait répondre. Ce que tu lui as dit t'appartiens, et t'appartiendras toujours. Mais je sais l'une des choses qu'elle t'aurait dites si elle avait pu, poursuivit-il en se levant de sa chaise. Et qu'Eris t'aurait dites, si elle en avait eu le temps, ajouta-t-il doucement.

Ses yeux se posèrent sur le marchombre, et un léger sourire vint flotter sur ses lèvres alors qu'il disait :


- Tu es un marchombre hors pair, un professeur excellent, et rien de tout cela n'est de ta faute. Et je sais ce que toutes deux diraient si elles étaient encore là : bouge-toi le cul, une tripotée d'apprentis t'attends à l'Académie.

Il tapota doucement l'épaule d'Oturo avant de se diriger vers la porte.

- Rembourse-moi l'argent que tu as pris pour te soigner, s'exclama le marchombre avec un grand sourire !
- A bientôt, mon ami, lança-t-il par-dessus son épaule en riant lui aussi.

Le battant de bois émit un léger grincement en se refermant. Le silence envahit la pièce. Il prit une grande inspiration, toujours souriant, avant de fermer ses paupières.

Et de pleurer.

__________________________________________

Un immense merci à Wëlle pour l'avatar !

[Absent jusqu'à début décembre - Présence possible pour une ou deux reponses, mais peu probable]
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