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Le Pacte VS L'Ordre
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Le Pacte des Marchombres VS l'Ordre des Envoleurs
 

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 Groupe Vegna ==> [Cours N°2]

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Rilend Ansakh
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MessageSujet: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Dim 18 Juin 2017, 14:32

Elle voulait chasser.
Sentir l'herbe sous ses pattes, le vent dans ses poils et les multiples odeurs du monde, qu'elle seule savait percevoir et analyser. Elle voulait se tapir, flairer, traquer et suivre, se tapir encore, les reins frémissants et le bout de queue battant légèrement le sol. Puis l'explosion, la course folle, le bond pattes en avant se refermant avec une précision mécanique sur la patte, le col, le flanc pour y arrimer le reste de cette formidable machine à tuer. Elle voulait sentir la peur, lâcher, sauter, rattraper et frapper de nouveau, étouffer ou juste jeter en l'air avec toute la vigueur extatique d'un prédateur comblé. Et sentir le sang gicler, son goût qui fait frémir les moustaches et briller les prunelles, les entrailles tièdes et les muscles qui tressautent encore longtemps, longtemps après que les yeux se soient ternis.
Elle voulait goûter la nuit.
Et pour cela, elle tenaillait sa partenaire.

Vaillant, depuis longtemps accoutumé à la dualité de sa cavalière, ne bronchait plus lorsque le fauve émettait de telles songes. Rilend, elle, supportait jour après jour l'impatience, le désir primaire qui n'était pas le sien et ne lui en broyait pas moins le coeur. Sans répit, sans pitié, la Panthère la harcelait, stimulée par le combat récent et frustrée par le vaste désert.
Ces derniers soirs, elle ne l'avait pas laissé prendre la main. Al-Jeit était trop proche, les voyageurs trop nombreux et encore avant, elle n'avait pas souhaité laisser libre cours aux instincts du fauve si près de tant de blessés, tant de mourants, tant de rage et de peur aussi. Elle aurait craint d'effrayer l'un ou l'autre combattant et de prendre un mauvais coup.
Et maintenant, Rilend devait jouer avec les humeurs d'une Panthère frustrée.
Dont elle n'avait pas vraiment parlé à Daos.

Depuis qu'il avaient quitté le Désert des Murmures, une fois tout le monde en sécurité et remis, le jeune homme n'avait pas mentionné les Métamorphes, dont son maître lui avait déjà fait mention. Il n'avait pas non plus abordé la transformation de la marchombre, métamorphose qu'il n'avait pu occulter, si rude fût la bataille : Rilend était devenue fauve plusieurs fois sous ses yeux en ce jour funeste. Elle s'était attendue à au moins une question une fois les esprits calmés, mais de Daos, rien.
Après plusieurs jours dans le désert, les premiers consacrés à se remettre et apporter l'aide nécessaire aux Rêveurs, les suivants à l'art de se dissimuler, se déplacer et se battre dans un sol meuble et un monde nu, Rilend en avait eu assez d'enseigner là. A la faveur de la nuit, Vaillant et Ptibuis en main, l'élève et le maître s'étaient éclipsés en silence, sans un mot ni un adieu, à l'habitude de la jeune femme, pour reprendre la route et goûter le vent. Ailleurs.

Depuis, de nouvelles, point.
Rilend n'était nullement inquiète pour Erwan, ni sa fille, ni Syndrell ou même la femme-jaguar qui foudroyait du regard tout ce qui ressemblait à un chat. A peine plus pour Hièlstan qui, au vu de la tripotée de Rêveurs qu'il promenait à sa suite, ne risquait guère. Aussi avait-elle quitté les lieux comme une ombre, silencieuse et sans explication.
La seule explication, c'était la route.
Ils repassèrent près d'Al-Jeit sans y faire halte - mais la jeune femme promit à Daos qu'il reviendraient tôt ou tard goûter les délices de la cité - et franchirent l'Arche au levant, alors qu'elle s'embrasait du jour nouveau. Puis s'étendirent devant eux de vastes prairies, riches et fertiles, grandes étendues agraires qu'ils parcoururent sans se presser. De temps à autres, Rilend obliquait vers un tronc couché, pour le franchir avec son élève à sa suite, ou entraînait les montures dans un grand galop exubérant, autant pour son plaisir que pour aguerrir Daos. Le garçon ne semblait toujours pas apprécier l'équitation, mais il était attentif quand elle lui montrait comment prendre soin de sa jument palomino et il progressait convenablement.

Le soir, le camp dressé, il leur fallait repartir, tantôt chasser, tantôt courir, tantôt simplement s'exercer à la souplesse ou méditer. L'escalade était difficile sur cette terre de cultivateurs, mais Rilend ne s'en inquiétait guère : là où ils se rendaient, il serait toujours temps de s'essayer à de véritables parois...et son élève gagnait en force, en muscle et en souplesse. Le coureur se métamorphosait peu à peu, s'affinait et développait une musculature fine et nerveuse, bien loin des allures globuleuses des mercenaires qu'ils rencontraient de loin en loin.
A tout point de vue, Daos continuait à parcourir la Voie sous l'oeil appréciateur de la jeune femme, satisfaite des progrès du garçon. Pourtant, Rilend se gardait bien de manifester sa fierté plus que nécessaire, se contentant d'acquiescer ou de brèves félicitations quand son apprenti trouvait le geste juste.

Puisqu'il était impossible de pendre un sac à un arbre, ils avaient poursuivi l'exercice de l'esquive et des coups, mais avec la marchombre comme mannequin d'entraînement. Rilend esquivait les coups de Daos, pivotait et revenait de façon de moins en moins logique, de moins en moins évidente. De moins en moins comme un sac qu'on balance, de plus en plus comme un combattant qui réfléchit et réagit.
Elle ne travaillait pas encore à sa pleine vitesse ni à sa pleine force. Une telle chose aurait envoyé Daos au tapis en un quart de seconde, et ce que la jeune femme attendait avant tout était de développer sa perception plutôt que sa capacité à frapper juste. Et il avançait...même s'il ne s'en rendait peut-être pas compte.

Ce soir-là, quand ils émergèrent de la forêt dans laquelle ils cheminaient depuis deux jours, l'horizon se déploya devant eux et Rilend esquissa un sourire. Lâchant les rênes de Vaillant des deux mains, elle désigna la barre qui s'étendait devant eux à Daos :

"Voilà autre chose que les murailles d'Al-Chen, jeune homme !"

Immense, ciselées et découplées, crinière hérissée de quelque monture fantastique ou flammes figées dans des courbes torturées, les Dentelles Vives bouchaient l'horizon. A droite, à gauche, à l'infini, elles s'étendaient comme une muraille naturelle avant les plaines d'Ombreuse et ses régions sauvages.
La Passe de la Goule était un petit peu plus au Nord, ce qui ne gênait guère la marchombre : elle souhaitait s'attarder quelque peu au pied des Dentelles avant de les franchir vers l'ouest...

Et c'est à un endroit connu d'elle et de quelques autres voyageurs, isolé et discret, qu'ils montèrent le camp. Un petit paradis dissimulé, idyllique, caché derrière un repli de roche. C'était un golfe de verdure et d'eau claire, qui abritait un petit lac d'à peine dix ou vingt mètres de large mais plus profond que trois hommes debout, rempli par la lente sudation des roches traversées d'eau de pluie.
L'herbe était grasse et épaisse, parfaite tant pour les chevaux que pour les deux voyageurs, la région giboyeuse et Rilend laissa mission à son élève de méditer tandis qu'elle partait en chasse et, peu après, ramenait un gros lièvre qui leur suffirait bien à tous deux. Dûment pansés, Vaillant et Ptibuis faisaient bombance tandis que la jeune femme préparait le repas. Ce soir, elle faisait grâce de l'entraînement physique à Daos.

"...Nous allons rester ici quelques jours. Je te conseille de bien dormir ce soir !"

Clin d'oeil.
Demain sera un jour d'entraînement, petit marchombre...

En attendant, elle s'installa non loin de lui, réchauffée par le feu de camp et prit le temps de manger. Puis, Rilend leva les yeux pour admirer les étoiles épinglées à l'infini et ramena les yeux sur son apprenti, une ombre de sourire aux lèvres :

"Alors ? Toujours pas convaincu par la gent équine, je crois ?"

__________________________________________

*Parce que la panthère en toi peut être apprivoisée
Parce que le plus grand des trésors est la liberté.*

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Daos Loner
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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Dim 25 Juin 2017, 00:14

Seul le bruit sourd et régulier des sabots sur le sol de terre meuble venait troubler l'activité de la forêt. Juché sur Ptibuis, la jument palomino appartenant à l'Académie, Daos promenait son regard sur les alentours sans se lasser des impénétrables rangées d'arbres disparates. La fin de l'hiver, quelques semaines auparavant, avait marqué la renaissance des forêts telles que le jeune homme les aimait. D'épaisses touffes de mousse recouvraient les troncs à l'écorce sombre encore humide de la bruine avait ruisselé au travers des larges feuillages d'un vert profond. Cà et là, fougères et buissons épars recouvraient le sol en y formant un matelas touffus au milieu duquel les chevaux devaient se frayer un chemin, foulant de leurs sabots la terre humide jonchée de morceaux d'écorce et d'aiguilles de conifères. Des piaillements d'oiseaux offraient un concert dont les musiciens se cachaient derrière les arbres et leur feuillage rassurant. De temps à autres, l'un d'entre eux se soulevait d'une fine branche pour venir se poser sur un arbre voisin, projettant au passage quelques fines gouttelettes sur les deux cavaliers contraints de se cantonner à la voie terrestre.

Daos poussa un long soupir en fermant les yeux, faisant confiance à Ptibuis pour calquer son rythme et son chemin sur ceux de la monture de Rilend. Voilà deux jours qu'ils étaient entrés dans cette forêt. Depuis leur départ du Désert des Murmures, maître et apprenti n'avaient pas dévié de la direction de l'ouest, abandonnant le sable chaud pour une trouée dans le sud des Montagnes de l'Est, contournant Al-Jeit par le sud pour rejoindre l'Arche et traverser le Pollimage, avant de légèrement s'orienter vers le sud-ouest pour pénétrer dans la forêt qui les entourait. Dans son enfance, le jeune homme avait pris soin d'emprunter une carte de Gwendalavir aux Rêveurs de Tintiane afin d'en mémoriser les tracés. Loin d'avoir tout retenu dans les moindres détails, il était néanmoins encore capable de situer leur position approximative. Et s'ils n'avaient pas dévié de l'ouest à travers les chemins tortueux de la sylve, face à eux, loin derrière la lisière qu'ils ne pouvaient apercevoir, devaient s'étendre les Dentelles Vives.

Daos n'avait pas questionné son maître sur leur destination. Voilà trois mois qu'il suivait l'enseignement de la mystérieuse marchombre. Durant tout ce temps, il avait pris l'habitude d'emboîter le pas à la jeune femme, et pas une fois il n'avait songé à remettre en question ses méthodes. Sable chaud, massifs du désert, Montagnes de l'Est, grandes plaines d'Al-Jeit, rivières ou encore forêts... Rilend avait toujours trouvé une chose ou une autre à lui apprendre, à lui faire travailler. Elle avait toujours trouvé une manière de le faire travailler. Lancer de poignard, escalade, course, déplacement silencieux, méditation, combat à mains nues, au poignard, au bâton, tir à l'arc, équitation, soin des montures... Tout y passait jour après jour. L'enseignement de la marchombre était difficile, complet, rigoureux, efficace et juste. Il n'y avait ni caresses ni mots doux, simplement quelques gestes ou paroles dénnotant son approbation ou son appréciation lorsque Daos se tirait d'un exercice avec succès.

Après trois mois passés sous sa tutelle, le jeune homme en était venu à remarquer nombres de petites manies de Rilend, en particulier ce léger hochement de tête approbateur, agrémenté d'un petit sourire en coin et d'un infime éclaircissement des prunelles, qu'elle exécutait pour le féliciter. Travaillant avec acharnement, passion et rigueur, Daos s'était mis en tête de provoquer ce geste au moins une fois par jour. Ce n'était pas la bénédiction de la marchombre qu'il recherchait ainsi, mais la preuve qu'il avait réussi ce qu'il venait de faire.

Au fil des journées passées à s'entraîner, à forger son corps comme son esprit, il avait retrouvé avec plaisir une sensation qu'il avait oubliée depuis longtemps. Celle de progresser, de se dépasser. Une sensation qu'il avait découverte en apprenant à forger avec son père, à soigner avec sa mère. Une sensation qu'il ne l'avait pas parcouru depuis qu'il avait commencé à courir, lorsque son corps avait été contraint de subir épuisement, crampes et courbatures jour après jour jusqu'à s'habituer à cet effort. Cette sensation, il la retrouvait désormais quotidiennement, et était devenue l'une des raisons pour lesquelles il se levait presque en bondissant chaque matin. Le seul domaine dans lequel il n'avait pas l'impression de progresser était celui du combat. Parvenir à toucher Rilend lui était toujours aussi impossible. La marchombre était tout simplement trop rapide, ses réflexes étaient bien trop aiguisés pour que le jeune homme espère l'inquiéter pendant l'un de leurs simulâcres de combat. Le pire était qu'il savait qu'elle était loin de combattre à son niveau réel.

Sentant le soleil se faire de plus en plus insistant sur ses paupières, Daos ouvrit les yeux. Ce n'était pas une trouée dans le feuillage au-dessus de lui, mais dans la forêt devant lui. La lisière s'ouvrait quelques mètres plus loin, et Ptibuis sortis des bois en suivant Vaillant, la monture de Rilend. Le jeune homme jeta un coup d'oeil à gauche, puis à droite, essayant d'estimer la longueur de la forêt.


"Voilà autre chose que les murailles d'Al-Chen, jeune homme !"

Suivant du regard la direction indiquée par Rilend, Daos aperçut ce que sa vision préiphérique avait jugé inintéressant au loin, et écarquilla les yeux. D'émerveillement.

- Woah... souffla-t-il.

Face à lui, la majestueuse chaîne des Dentelles Vives s'étendait. A perte de vue. En direction du sud, Daos en voyait à peine le bout, se rappelant que la chaîne se terminait par une immense falaise qui plongeait dans l'Océan du Sud. Sur la droite, en revanche, sa vision ne portait pas assez loin pour voir les montagnes s'agenouiller devant le Lac Chen. Les sommets de la chaîne étaient discordants, certains arrondis, d'autres plats, et les derniers aussi pointus que le bout d'une dague. Sous le soleil couchant, des pans entiers des montagnes se paraient de couleurs d'un orange chatoyant, miroir des nuages qui s'éloignaient tranquillement vers le nord. Certains des sommets portaient encore la trace blanche de l'hiver qu'ils venaient de quitter.

Daos tourna la tête vers Rilend, qui sourit d'un air complice.
"C'était donc bien ça qu'elle avait en tête..." Il talonna Ptibuis pour rester à la hauteur de la marchombre. Elle leur fit traverser une plaine nue, parsemée de quelques arbres solitaires et de rochers encore humides de la bruine qui avait tenté de les surprendre plus tôt dans la journée. Plus ils se rapprochaient, plus le jeune homme se rendait compte de l'immensité et de la hauteur de la chaîne majestueuse. Ils s'arrêtèrent à l'abri derrière un pan de montagne, au bord d'un lac d'à peine vingt mètres de large, sombre au milieu des roches et sans le soleil de l'après-midi. Après qu'ils eurent monté le camp, Rilend demanda à Daos de méditer le temps qu'elle trouve de quoi dîner. Le jeune homme alla s'asseoir sur une large pierre plate à la jointure entre le lac et la montagne, le dos droit et les mains jointes au croisement de ses jambes.

D'ordinaire, cet exercice avait le même but que la gestuelle marchombre : faire le vide, s'apaiser et s'éveiller. Il y parvint un temps, avant que ne remontent les souvenirs du désert. Les cris des blessés, les feulements des bêtes, les cadavres désarticulés gisant sur le sol de sable d'Ezadrah... Ouvrant les yeux pour fixer l'étendue du lac bleu persan, il inspira profondément à plusieurs reprises, avant de fermer les yeux de nouveau. Le sable disparut progressivement de son esprit pour n'y laisser qu'une immense plaine verdoyante à l'herbe écroulée sous la pluie battante qui tombait du ciel gris. Le paysage était le prémice de son immersion dans cet état si caractéristique, ce fil de pensées neutres qu'il ne parvenait à trouver qu'à de rares occasions.

Il ouvrit lentement les yeux au bout de quelques minutes, incapable de maintenir cet état plus longtemps. Le jeune homme resta assis au bord du lac en inspirant longuement l'espace de quelques instants, avant de se lever pour retourner à leur campement. Rilend était déjà revenue et avait déposé un gros lièvre dont la fourrure était tâchée de sang à la base de la nuque. Voyant que son apprenti avait terminé, la marchombre se mit à préparer le lièvre pendant que Daos allait chercher du bois au pied des montagnes. Il prépara le foyer en l'encerclant par des pierres grises et alla remplir d'eau la petite casserole qui leur permettait de préparer leurs repas. Tous deux allèrent s'occuper de leurs montures en attendant que l'eau bouille et que le lièvre coupé en dés cuise.


"...Nous allons rester ici quelques jours. Je te conseille de bien dormir ce soir !", lança la marchombre avec un clin d'oeil une fois leurs assiettes remplies.

Daos acquiesca en souriant. Il termina de mâcher un morceau de lièvre, déglutit et répondit :


- Je me demande bien pourquoi.

Une fois leurs ventres pleins, le jeune homme se saisit de leurs assiettes pour aller les laver au bord du lac. Lorsqu'il revint, Rilend avait la tête perdue dans les étoiles qui parsemaient l'encre du ciel, loin au-dessus d'eux. Daos s'assit à côté du feu et en suivit les volutes de fumée tourbillonantes, les quelques étincelles qui en sautaient pour venir se confondre parmi les lueurs blanches dans la voûte céleste. Ces longues escapades loin de l'Académie, des bâtiments, des villes et de toute trace de civilisation... Voilà l'une des nombreuses choses qui, chaque jour, confortaient le jeune homme dans le choix qu'il avait fait trois mois plus tôt en suivant Oturo jusqu'à Al-Chen.

"Alors ? Toujours pas convaincu par la gent équine, je crois ?"

Daos quitta le ciel des yeux pour les tourner vers Rilend, nottant son air malicieux. Il sourit lui aussi.

- Pas vraiment, non. Je préfère de loin marcher, ou courir. Je reconnais qu'ils sont pratiques pour parcourir de grandes distances ou voyager vite, mais... Quand je bouge, je préfère être entièrement maître de mes mouvements. Même le plus accompli des cavaliers, juché sur la mieux dressée des montures, n'est pas à l'abri d'une réaction imprévue du cheval. Au moins, avec mes deux pieds sur le sol, je contrôle totalement mes actes.

Quelques minutes plus tard, il observa Rilend s'étirer, à la manière d'un chat. Il ne put s'empêcher de repenser à l'ombre de fourrure noire qu'elle était devenue à Ezadrah. Il se demanda pendant quelques instants ce que cela pouvait représenter pour elle, de devenir panthère. Mais il se rendit bien vite compte qu'il était incapable de l'imaginer.

- Dites moi... Je n'ai pas vraiment... Pas du tout, corrigea-t-il, songé à aborder le sujet. J'avoue qu'entre les nouveaux entraînements dans le désert, notre voyage de là-bas jusque ici, sans parler des... Evénements à Ezadrah avant ça... J'avais un peu mis de côté le fait que vous vous étiez transformée en un très gros chat sous mes yeux. A trois reprises.

Il ramena ses jambes devant lui, croisées, et reprit la posture qu'il avait lors de sa méditation, son torse légèrement balancé vers l'arrière.

- Je peux me permettre quelques questions ?

Les yeux gris restèrent fixés sur lui, une ombre de sourire brillant dans leurs prunelles, comme pour l'inviter à poursuivre. Daos soupire avant de reprendre la parole.

- Allons-y. Depuis quand, comment, pourquoi ? J'ai trop de questions, à vrai dire. Vous avez été blessée à deux reprises en tant que Panthère, et sous forme humaine vos vêtements étaient intacts, quoique tâchés de sang, bien sûr : donc vos vêtements ne se changent pas en... Fourrure pendant votre transformations, alors où vont-ils ? Votre cerveau doit forcément changer pendant la transformation, alors est-ce que vous pouvez penser clairement, en tant qu'être humain sous forme de panthère, ou est-ce que vous pensez comme une panthère avec, je ne sais pas... Des sons, des goûts, des odeurs ? Et surtout... Qu'est-ce que ça fait, d'être une panthère ?

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Un immense merci à Wëlle pour l'avatar !

[Absent jusqu'à début décembre - Présence possible pour une ou deux reponses, mais peu probable]
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Rilend Ansakh
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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Lun 26 Juin 2017, 01:24

[pardon, c'est épouvantablement long]

Devant les Dentelles Vives et leur délicatesse, Daos avait écarquillé les yeux sous le regard indulgent et amusé de son maître. Le regard ému, aussi. Il avait ouvert grand les paupières comme devant Al-Jeit et au-dessus de l'Arche, aux contreforts du désert et même au sommet des toits d'Al-Chen. Un regard d'enfant, curieux, émerveillé. Un regard d'adulte, réfléchi et conscient de lui-même. Un regard sans concession ni tricherie qu'elle sentait parfois se poser sur elle aussi, en mouvement, pendant leurs exercices ou simplement au hasard d'une discussion.
C'était peut-être l'un de ses plus grands plaisirs en tant que maître : l'émerveillement du jeune homme, l'élargissement incessant de ses frontières. Les découvertes qu'elle faisait chaque jour au travers de celles de son apprenti.
Parfois aussi, tout était bien plus simple et tranquille.
Parfois, leurs échanges étaient simples et amicaux, malicieux, espiègles, ou sibyllins par jeu. Comme maintenant, alors que Daos professait son non-amour pour la gent équine sous le regard amusé de son maître. Le peu d'intérêt que le garçon éprouvait pour l'équitation n'était un secret pour personne parmi ceux qui, maître ou amis, commençaient à le connaître et crevait les yeux pour qui savait voir. Pourtant, Ptibuis broutait non loin, dûment entravée et pansée à en avoir la robe soyeuse, luisant dans la pâle lumière du feu. Il en avait été de même la veille, et il en serait de même le lendemain.
Et en cela, Rilend était satisfaite de son apprenti.

Tout comme de leur situation actuelle.
Ils venaient de passer de longues minutes silencieuses, les yeux plongés dans l'immensité de la nuit. La voûte céleste au-dessus d'eux était d'une pureté sans égale. C'était l'opacité parfaite, le noir d'encre avec une limpidité de cristal, un espace sans dimension ni fin. Nul ne saurait s'aventurer dans cette immensité de points scintillants et d'inconnu, jamais, sinon à leur manière : allongés sur le dos, les yeux dans la nuit et le cœur plein d'un émerveillement et d'un respect sans nom.
Rilend, sans la Panthère pour une fois, percevait un monde d'humain, un monde peut-être affadi par certains aspects mais tout aussi réel pour elle que l'univers d'odeurs et de bruits l'était pour le félin. Bien sûr, les mille et une fragrances de l'herbe se fondaient pour elle en un doux parfum de foin et de nature sauvage. Si elle savait distinguer les murmures de l'eau et de la forêt proche, elle était bien incapable de discerner dans ce méli-mélo musical la trace d'un lapin ou d'une souris, encore moins de différencier les deux. Incapable de voir plus que des ombres quand la nuit se faisait dense, incapable de courir plus vite qu'un daim.

Mais se décrivait-elle ainsi pour autant ?
Rien qu'en incapacités, rien qu'en négatifs, en retrait des capacités de la Panthère ?
Elle avait déjà eu cette réflexion plus d'une fois. La première date avait eu lieu sur une tour en forme de sablier d'Al-Jeit, des chaînes aux pieds, tremblante de colère et de frustration.
Elle n'avait pas de fourrure noire, pas de crocs aux allures de poignards, pas de miroir au fond des yeux. Etait-elle moins marchombre ?
Rilend ferma les yeux une seconde, souriant à l'odeur sucrée du vent et à celle, plus âcre, du feu. Les brins d'herbe, près de ses oreilles, frottaient les uns sur les autres et chatouillaient ses mains, tout en fraîcheur. Et si elle ne saurait jamais forcer un lièvre à la course, en tous cas pouvait-elle suivre le Murmure sur une paroi verticale sans fin au cœur du désert. Mieux que la Panthère, escalader, évoluer dans la foule et entre ses semblables. Jouer, danser, aimer. Comme elle, la jeune femme savait se fondre dans une ombre, une nuit, un buisson. Comme elle mais à sa façon, elle cherchait à chevaucher le vent et tutoyait la lune.
Quelle différence ?
Toutes.
Aucune.

Si Daos n'avait pas été là, peut-être la marchombre aurait elle passé la nuit ainsi, entre sommeil et méditation, langueur, exaltation et doux contentement. Elle serait restée là, allongée dans l'herbe et toute entière dédiée à la contemplation de cette paisible nuit de printemps. De ce monde qui, non pas l'entourait, mais l'englobait en son sein.

Le garçon rompit le silence à cet instant et Rilend se redressa sur un coude pour l'écouter. Dans la voix brusquement hésitante de Daos, la marchombre sentit sourdre la tension qu'elle percevait depuis plusieurs jours déjà dans chaque discussion, sous chaque question, sans savoir si elle provenait de lui ou d'elle. Elle n'avait pas encore eu l'occasion de reparler d'Ezadrah.
Il y avait tant à dire.
La Panthère, bien sûr, et peut-être l'apprenti était-il la deuxième personne au monde à qui Rilend fournirait toutes les réponses nécessaires après Erwan. L'abjection dont ils avaient été témoins et la brutalité, la violence infâme de la torture et de l'emprisonnement de tous ces êtres. La laideur des batailles, aussi. Rilend détestait les grandes batailles, même quand c'étaient les marchombres, feux follets unis pour l'occasion, qui les livraient. Les combats de ce style n'étaient que confusion, vitesse et survie, souffrance et agonisants abandonnés là. Quand bien on aurait voulu tuer proprement, on n'en avait pas le temps et quand on souhaitait seulement assommer, l'infortuné était piétiné par les suivants.

Cette guerre-ci avait été particulièrement meurtrière. Quand les animaux s'étaient déchaînés, Métamorphes ou simplement erreurs de la nature créées par les abjectes manipulations du fou, la place avait basculé dans un chaos sans nom. Griffes, crocs, sang et rugissements, pleurs, corps démembrés et membres lacérés, tout avait sombré. Le champ de bataille de cette furie aveugle avait peut-être été parmi les pires que Rilend ait jamais eu à contempler.

Si Daos abordait le sujet, il faudrait qu'elle lui parle de la mort et du fait de la donner. De la beauté de la vie et de la nécessité parfois de l'ôter. C'était quelque chose qu'elle avait eu du mal à appréhender, elle s'en souvenait, quand elle était apprentie...peut-être parce que sa première vraie expérience de la chose n'était pas son expérience. La première fois qu'elle avait tué des humains, elle s'en était rendue compte en reprenant forme humaine et en voyant les corps martyrisés et ouverts baignant dans une mare de sang, au coin d'une ruelle.
Mais pour l'heure, la curiosité du jeune homme s'orientait plutôt vers la Panthère et Rilend se redressa encore légèrement, pour être plus à l'aise. Elle l'encouragea du regard.


« Dites moi... Je n'ai pas vraiment... Pas du tout songé à aborder le sujet. J'avoue qu'entre les nouveaux entraînements dans le désert, notre voyage de là-bas jusque ici, sans parler des... Evénements à Ezadrah avant ça... J'avais un peu mis de côté le fait que vous vous étiez transformée en un très gros chat sous mes yeux. A trois reprises.
Je peux me permettre quelques questions ? »


Oui, dirent les yeux de la marchombre.
Il est temps d'ouvrir le sujet.

« Allons-y. Depuis quand, comment, pourquoi ? J'ai trop de questions, à vrai dire. Vous avez été blessée à deux reprises en tant que Panthère, et sous forme humaine vos vêtements étaient intacts, quoique tâchés de sang, bien sûr : donc vos vêtements ne se changent pas en... Fourrure pendant votre transformations, alors où vont-ils ? Votre cerveau doit forcément changer pendant la transformation, alors est-ce que vous pouvez penser clairement, en tant qu'être humain sous forme de panthère, ou est-ce que vous pensez comme une panthère avec, je ne sais pas... Des sons, des goûts, des odeurs ? Et surtout... Qu'est-ce que ça fait, d'être une panthère ? »


Il avait bien des questions et c'était bien normal. Daos avait assisté à un événement que la plupart des humains considèreraient comme impossible ou a minima contre-nature. En quelques jours, il lui avait fallu accepter, puis constater, l'existence des Métamorphes et l'appartenance de son maître à cette sous-catégorie de l'humanité.
Rilend avait déjà réfléchi au sujet. Elle savait ce qu'elle lui révèlerait et ce qu'elle cèlerait.
Un peu. Encore.
Peut-être.

« Des questions difficiles !
Comment, pourquoi, je n'en ai aucune idée. Pourquoi naît-on avec les cheveux blonds ou les yeux bleus, deux bras ou un seul, un don du Dessin plus ou moins développé ? Naitre Métamorphe ou non appartient à la même gamme de hasard...
C'est un sujet plutôt secret, et les évènements récents justifient en grande partie cette discrétion. De ce fait, il n'existe que peu de savoir à ce sujet...je crois bien que personne n'a jamais pu mettre la main sur un document à ce sujet. Ce que je sais, je le sais plutôt par expérience personnelle.
Ce n'est pas un apprentissage. Ca ne s'acquiert pas...
On ne choisit ni ce qu'on est, ni l'animal. Le pouvoir est présent et latent dès la naissance, mais il ne se révèle pas toujours aussi tôt et bien des Métamorphes n'avaient aucune conscience de leur double animal avant de se transformer pour la première fois. Pour ma part, j'avais une douzaine d'années.
Il semblerait en revanche qu'il soit en grande partie héréditaire. »

Elle laissa couler quelques secondes et l'image d'Yléna s'imposa à son esprit. Puis Rilend secoua doucement la tête et revint au moment présent, s'attelant à la suite des questions de Daos.

« Je n'ai aucune idée de ce que deviennent mes vêtements, en tous cas ils demeurent présent avant et après, de même que mes armes. Il en va de même pour tous ceux que je connais. C'est d'ailleurs quelque chose qui ferait sûrement s'arracher les cheveux à tous les physiciens de Gwendalavir ! »


Et pourtant, ils admettaient sans peine aucune les Dessinateurs, qui faisaient surgir des objets de matière et de réalité des Spires...Rilend chassa l'interrogation dans un coin de son esprit pour réfléchir à la dernière, et plus complexe, question.
Elle partait déjà perdante. Il serait impossible de décrire à Daos l'incroyable sensation d'être deux en un, et le changement radical que subissaient son être et ses perceptions quand elle devenait Panthère.

« Tes deux propositions sont...partiellement vraies, et erronées.
Quand je me transforme, je ne suis plus exactement moi, en tous cas ce n'est plus moi qui contrôle l'intégralité de mes mouvements ou qui analyse les sensations, l'environnement. Et pourtant, je suis toujours consciente, enfin plus ou moins consciente, de ce qui se passe, mais...en arrière-plan. Ce n'est pas exactement moi en tant qu'humaine qui prend les décisions. »


Léger soupir.

« Ca va te paraître très étrange, je sais. Attends que j'aie fini, s'il te plaît, ne m'interromps pas avant.
C'est plutôt...deux entités différentes, aussi étrange que cela puisse paraître. Avec une coexistence on ne peut plus étroite, certes. Mais suffisamment distinctes pour avoir l'impression d'être quasiment...double. »

Un nouveau silence. Peser les mots, sentir comme ils roulent sur la langue. Les goûter et tester leur poids.

« Pour dire les choses aussi simplement que possible, il y a moi, et la Panthère. Et l'une qui prend l'ascendant sur l'autre – et selon laquelle a le dessus, la répercussion disons...physique est plus ou moins forte.
Au début, ça peut même aller jusqu'à l'affrontement. Les jeunes Métamorphes pas vraiment conscients de leur pouvoir, ou effrayé par leur part animale, ont tendance à la réprimer. Bien sûr, dans ce cas, ils ne se transforment pas...tant qu'ils gardent le contrôle. Mais quand ils le perdent et que ce n'est plus leur part humaine qui a le dessus, on se retrouve face à un animal dans...toute son entièreté. Et c'est généralement ce qui arrive lors...de la première transformation, pour quelqu'un de totalement néophyte.
Ce n'est pas ce que j'ai fait dans le désert. Sinon, je n'aurais jamais pu nous guider jusqu'au lieu du combat. La Panthère aurait plutôt fui. De même dans l'infirmerie. Et je n'aurais probablement pas pu reprendre forme humaine alors que les Rêveurs avaient décidé de m'acculer ! »


Elle laissa échapper un petit rire.

« Les pauvres...
Bref. Avec l'expérience, et une fois cet aspect des choses accepté, on trouve un équilibre. Il y a toujours une part qui domine l'autre mais elle ne l'écrase plus jusqu'à l'étouffer. Et si c'est toujours la partie qui...correspond à la forme, animale ou humaine, qui dirige, si je puis dire, l'autre peut influer sur les actions. Jusqu'à éventuellement imposer sa volonté.
Me transformer implique de perdre le contrôle, de le laisser à la part animale de mon esprit. Si je refuse de céder, je ne me transforme pas et l'inverse est aussi vrai. Au début, il m'était même très difficile de garder conscience de moi-même, au point que je n'en avais aucun souvenir. Maintenant, ce n'est plus vraiment un problème, sauf en cas d'émotion forte...de la Panthère ou de moi. Toujours cette histoire d'ascendant sur l'autre. 
Tu as déjà remarqué que certains animaux sont parfois mal à l'aise en ma présence ? Vaillant et la plupart des chevaux de l'Académie s'y sont accoutumés, mais j'ai tout intérêt à me concentrer là-dessus la première fois que je rencontre une autre monture. Les humains aussi peuvent le percevoir, si je laisse plus de présence à la Panthère. Mais ils y sont moins sensibles, ou moins tôt, là où les animaux sont extrêmement perceptifs à ce sujet. »


Rilend se laissa retomber sur le dos, doucement, et plongea les yeux dans les étoiles quelques secondes, le temps de prononcer sa conclusion, avant de se redresser pour regarder Daos sur ses derniers mots :

« Quand je me transforme, ses perceptions sont les miennes, infiniment plus fines que les nôtres. Ses pensées ne sont pas les miennes, mais je les partage et je ne peux pas trop...pas trop penser comme un humain, ou alors de façon assez prosaïque. Je serais bien incapable de réfléchir à ce genre de réponse, par exemple, sous forme animale. Mais je peux analyser une bataille ou choisir un chemin.
Et l'autonomie que je lui laisse, ou qu'elle me laisse – question de point de vue ! - dépend globalement des circonstances. A Ezadrah, j'ai tout particulièrement pris la main, sauf dans l'infirmerie où j'ai eu un peu de mal à la convaincre de me laisser faire. Mais d'ordinaire, quand je me transforme, je la laisse chasser sans intervenir, une bonne partie de la nuit. Je suis simplement présente. »


Et cette fois-ci, les yeux de la marchombre se firent rêveurs et à moitié sauvages tandis qu'un fin sourire de chat étirait ses lèvres. La dernière question de Daos était probablement celle dont il attendait la réponse avec le plus d'impatience.

« Ce que ça fait d'être une panthère ?
La conscience de son corps, ses muscles, que nous acquérons au prix d'un long entraînement, les félins l'ont quasiment d'instinct. Leurs pensées sont globalement moins élaborées, mais ils savent analyser la trajectoire d'une proie comme nous une carte, rejoindre un endroit distant de centaines de lieues sans boussole. Ils ignorent le passé, le futur, ils anticipent mais ne se projettent pas. Et de ce fait, ne se tracassent pas non plus. Seul compte l'instant présent, mais il se suffit déjà bien à lui-même !
On court plus vite, plus loin, plus fort. On saute plus haut. Le froid n'existe plus vraiment, ou il est rare et il suffit de se rouler en boule. Traquer et chasser deviennent les choses les plus stimulantes qui soient.
Imagine que la nuit n'existe pas. Que le monde est globalement...plus trouble et terne, mais que tu peux décomposer chaque mouvement avec une précision hors du commun. Rien de ce qui bouge ne t'échappe et notamment rien de ce qui bouge vite. Les sons, de la même façon, sont variés et détaillés. Je peux entendre dans le bruissement de l'herbe le son particulier que font les brins quand ils frottent contre du poil, et connaître la taille de l'animal ou sa vitesse. Le goût change d'une façon indescriptible et l'appétit de même. Les odeurs sont d'une variété absolument infinie et évoluent en fonction d'une multitude de facteurs, y compris pour un même individu. Pour un humain au nez extraordinairement fin, chaque être aurait sa propre odeur. Pour une panthère, chaque être a sa propre gamme de nuances, chaque lieu aussi, et les pistes sont aussi claires et faciles à suivre que le sont pour nous les routes pavées. »


Cette fois-ci, la marchombre s'interrompit. Elle avait perdu ses mots.
Et soudain, le recours lui apparut comme une évidence.
Rilend s'agenouilla, tira sa dague et traça lisiblement devant le foyer quelques mots.

Nouvelles nuances nocturnes.
Indescriptibles possibles.
Voile levé.


Quand Daos se pencha pour les lire, elle le laissa faire.
Quand il fut tenté de murmurer les mots, elle souffla :

« Ne les prononce pas. La poésie marchombre est faite pour être écrite, et seulement écrite. »

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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Ven 30 Juin 2017, 19:33

Daos sourit lorsque Rilend se tut après avoir laissé un flot de réponses s'écouler de ses lèvres. C'était l'une des nombreuses raisons pour lesquelles le jeune homme était aussi fier, heureux et reconnaissant que la marchombre ait accepté de le guider : ces questions et réponses de longueurs dignes de monologues, entrecoupées de longs silences contemplatifs pour lesquels tous deux partageaient le même goût. La jeune femme n'avait pas tarit d'éloquence, et avait donné à Daos de quoi réfléchir au moins pour les semaines à venir. Et soulevé presque autant de questions que de mot qu'elle avait employés.

Ainsi, c'était un pouvoir latent qui ne s'éveillait qu'à l'adolescence. Du peu que Daos en savait, c'était également le cas du pouvoir des Dessinateurs. Lui-même n'avait été en mesure de s'ouvrir à l'Imagination qu'à l'âge de quatorze ans, et ça n'avait été que pour dessiner une petite flamme au bout d'une vingtaine de minutes. Il se promit d'ailleurs de demander à Rilend jusqu'où allaient ses talents de Dessinatrice, si talents elle avait.

Lorsqu'elle évoqua la tendance héréditaire du Métamorphisme, Daos haussa un sourcil. Les mots qu'elle avait choisis indiquaient qu'elle avait dû observer cette hérédité à l'oeuvre. Ses parents étaient-ils Métamorphes ? Et d'ailleurs, qui étaient ses parents ? Le jeune homme se souvenait avoir interrogé son maître lors de leur premier cours, à Al-Chen, mais il ne se souvenait pas avoir entendu quoi que ce soit à propos de ses parents.

Il eut ensuite un large sourire. Effectivement, des vêtements qui disparaissent et reviennent par magie devraient poser une colle aux savants de l'Empire, pour peu qu'un Métamorphe accepte de se révéler à eux et se plie à leurs expérimentations. Les vêtements des Métamorphes allaient-ils dans une autre dimension, telle que l'Imagination ? Un immense endroit vide dans lequel les vêtements de tous les Métamorphes actuellement sous leur forme animale flottaient librement ? Il ne put s'empêcher de pouffer en imaginant cela.

Daos reprit ensuite son sérieux. Il fronça les sourcils lorsqu'elle évoqua la Panthère. Ainsi, ce n'était pas réellement un pouvoir comme Daos l'avait imaginé, une particularité qui permettait à un humain de changer de forme. C'était plus que cela, plus complexe, plus étrange, et même plus dangereux. Il ne put s'empêcher de frissonner en essayant d'imaginer ce que devaient ressentir les jeunes Métamorphes lorsqu'ils découvraient la présence d'un animal en eux. Il ne pouvait pas savoir, seulement imaginer, ce que signifiait avoir quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre, en soi. La panique que les jeunes inexpérimentés devaient ressentir lorsque leur double prenait le contrôle. Avaient-ils la sensation d'être arrachés de leur corps, ou étaient-ils repoussés au plus profond de leur être tandis que quelqu'un d'autre prenait le contrôle ? Il se retint d'interroger Rilend sur sa première transformation. Si elle ne l'avait pas évoquée, elle avait ses raisons.

La marchombre s'allongea dans l'herbe, le visage face au ciel et les yeux perdus dans les étoiles. Daos se contenta de l'observer tandis qu'elle semblait réfléchir à sa dernière réponse. La plus importante, et peut-être même la plus complexe. Qu'est-ce que cela faisait, de devenir une panthère ?

Il ne connaissait pas particulièrement bien l'anatomie des félins mais savait que, comme pour la plupart des animaux, leurs sens étaient infiniement plus développés que ceux des humains. Cette fois, il parvint à imaginer. Il parvint à imaginer ce que signifiaient des sens aussi accrus, un jeu de muscles si acérés que l'équilibre, l'escalade, la course, la traque et le moindre bond étaient d'un naturel qui les rendaient si aisés à accomplir. Ni passé, ni avenir, ni même une notion du présent ou du temps.

Rilend s'interrompit si soudainement que Daos la fixa les sourcils levés sous le coup de l'étonnement. La description qu'elle avait fait de la métamorphose avait été bien plus précise et détaillée que ce à quoi s'était attendu le jeune homme, mais elle ne semblait pas satisfaite. Elle s'agenouilla et, de sa dague, se mit à graver quelques mots devant le feu qui craquait. Daos se pencha vers le petit texte lorsque la marchombre eut fini. Il n'y avait même pas dix mots. Son coeur marqua pourtant un battement à chacun d'entre eux que ses yeux parcouraient.

Nouvelles nuances nocturnes.
Indescriptibles possibles.
Voile levé.

Ce n'était pas comparable à une chanson, ou les rares poémes que Daos avait put lire. Sans rime, régularité dans le rythme, le texte aurait pu paraître fade au premier abord. Il ne l'était pas. Chaque mot semblait s'accorder, non seulement avec ceux qui l'entouraient, mais aussi avec ceux des autres vers. Ils semblaient renfermer une mélodie qui leur était propre, si intriguante et attirante que le jeune homme entrouvrit la bouche pour la murmurer.

Un souffle de Rilend le stoppa net. Il referma immédiatement la bouche, ses yeux toujours posés sur le petit texte. La poésie marchombre. La jeune femme ne lui en avait jamais parlé, et il sentait que c'était là une leçon aussi spontanée qu'importante. Il ne saisissait pas tout, mais les trois vers traçaient quantité d'images dans son esprit, par lesquelles il se
laissa envahir quelques minutes en fermant les yeux.

- Une image vaut mille mots, d'après ce qu'on dit, murmura-t-il.

Il ouvrit les yeux et regarda Rilend, souriant.


- Je suppose que ce n'est que justice qu'une poignée de mot vaille mille images.

Ses yeux revinrent se poser sur le poème, dont les mots semblaient briller à la lueur du feu.

- De la poésie marchombre, interroga-t-il ?

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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Sam 22 Juil 2017, 23:36

Son élève était attentif et, toute prise qu'elle fût par son discours, Rilend s'en rendait compte. Les mimiques, les infimes mouvements, la tension discrète dans l'attitude de Daos soulignaient son intérêt pour le sujet qu'il avait soulevé et la marchombre n'aurait pas été surprise qu'il la bombarde derechef de questions sitôt son discours achevé. Le garçon était curieux, loquace et n'hésitait pas à demander des précisions, bien loin de ce qu'avait été son maître au même âge.
Bien loin de ce qu'elle était aujourd'hui.

De sauvage et silencieuse, Rilend était demeurée introvertie et plutôt solitaire mais avait fini par s'ouvrir et accepter de communiquer avec ses semblables. L'apaisement de ses relations avec la Panthère y était sans aucun doute pour beaucoup, mais l'exubérance de Libertée avait très probablement joué un rôle au moins égal. Elle ne s'était cependant jamais imaginée dans ce rôle de professeur volubile, heureux de lire une certaine compréhension et un intérêt certain dans les yeux de son élève. L'expérience de l'enseignement, totalement nouvelle pour elle et riche de surprises, n'était pas de celles qu'elle regrettait.
Elle n'aurait jamais pensé mettre un jour des mots sur la Panthère. Même face à ceux qui partageaient, comme elle, leur être avec un animal, elle ne détaillait pas le phénomène, peut-être par un fond de pudeur. Pourtant, elle était là, à discourir en un torrent de mots intarissable sur l'un des rares sujets qui lui soient réellement sensibles.

Et le profil de son élève, accroupi devant les flammes, devant les mots gravés, valait mille nouvelles questions. De justesse, il se contint, n'alourdissant pas les mots gravés dans la poussière du poids d'une voix humaine. Et pourtant il les lut, et pourtant, Rilend eut le sentiment qu'il les comprenait et sourit quand Daos évoqua leur signification.
Puis sourit encore plus quand il posa une énième question.
Toujours accroupie devant le feu, la marchombre laissa ses doigts courir sur le poème, comme une caresse. Celle du feu, brûlante sur sa peau, l'apaisa étrangement, comme un écho de la sérénité des mots résonnant dans le silence de son esprit, à jamais privés de toute voix. Elle goûta quelques secondes le silence riche, vivant et assourdissant de la nuit, le ronflement des flammes et leur baiser sur sa peau, l'instant suspendu avant de répondre à son élève si curieux.

"Les mots, écrits, gravés, dessinés parviennent parfois à exprimer ce que la voix ne peut transmettre, ce qui est trop subtil ou intangible pour être formulé. Les marchombres les utilisent parfois sous cette forme, quand ils en éprouvent le besoin - pas tous. Nulle obligation, ni apprentissage. C'est quelque chose qui demeure spontané, dans l'instant, presque évident."

Elle se rassit, un peu plus près du feu pour que le brasier l'enveloppe de chaleur et esquissa un sourire félin :

"Ce n'est pas un exercice de style et cela n'a pas grand-chose à voir avec une quelconque littérature. Mais c'est un mode d'expression que certains marchombres apprécient et comprennent. Une façon parmi d'autres de dépeindre la Voie."

[désolée, c'est court ^^]

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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Mer 02 Aoû 2017, 13:38

La marchombre sourit en entendant la question que posa Daos. Sa main se glissa le long de l'herbe encore humide de la pluie de la journée, et le bout de ses doigts vint effleurer le relief des lettres tracées de la point de sa dague dans la terre meuble. Sous la lueur orangée du feu crépitant dans le petit cercle de pierres rondes qu'ils avaient formé, sa main projetait une ombre dansante sur le sol, à l'image des formes sombres de leurs corps qui s'agitaient sur les parois de pierre derrière eux. Elle ne semblait pas réfléchir à sa réponse mais prendre son temps : profiter de la fraîcheur de la nuit, de la chaleur du feu, de la brillance des étoiles et de la clarté de la lune au milieu du bleu sombre du ciel.

Daos fronça légèrement ses sourcils lorsqu'elle lui répondit. Pour décrire la poésie marchombre, Rilend parlait de spontanéité, d'évidence, presque d'instinct. Même si les mots qu'il pouvait lire sur le sol faisaient naître en lui un écho particulier, dont les formes et les couleurs semblaient plus éloquentes que bien des images, il ne parvenait pas à s'imaginer les écrire lui-même. Ce n'était pas une histoire d'instant ou d'évidence sur le moment : il ne s'en sentait tout simplement pas capable.

Pas encore.


"Ce n'est pas un exercice de style et cela n'a pas grand-chose à voir avec une quelconque littérature. Mais c'est un mode d'expression que certains marchombres apprécient et comprennent. Une façon parmi d'autres de dépeindre la Voie."

Le jeune homme hocha la tête en silence, toujours assis en tailleur et le dos bien droit, ses yeux rivés sur les flammes dansantes devant lui. Le silence de la nuit résonnait comme une douce musique à ses oreilles. Les stridulations se mêlaient au murmure du vent et au crépitement du feu dans un ensemble si discordant qu'il en devenait harmonieux, parfois agrémenté du vrombissement d'un insecte qui volait près d'eux. Puis il revit malgré lui le sable. La nuit. La fourrure et les crocs, le métal et le sang. Il ferma les yeux quelques instants en inspirant longuement.

- Rilend ?

Un regard dont les iris presque noires brillaient du reflet des flammes oranges l'enjoignit à parler.

- Ezadrah... murmura-t-il. Pourquoi ?

Il baissa les yeux en fronçant les sourcils.

- Pourquoi, reprit-il. Pourquoi toutes ces morts ? Toute cette souffrance ?

Il hésita un moment, avant de reprendre :

- Je peux comprendre que l'on tue s'il n'y a pas d'autre solutions. Je... Je l'ai fait, admit-il en repensant à sa dernière soirée à Al-Jeit. Et peut-être le referai-je un jour. Mais... Ce que je ne comprends pas, c'est que certains sont capables de perpétrer tant d'horreur par... Cupidité, acheva-t-il.

Il inspira longuement pendant plusieurs secondes, avant de reprendre :


- Ezadrah... Ce n'est pas qu'une histoire de Métamorphes. Comment un Humain peut-il ne serait-ce que songer à faire ce genre de choses ?

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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Lun 04 Sep 2017, 00:04

Comme son maître, Daos semblait goûter la nuit. Dans le calme profond de la nature endormie et les jeux du vents dans les dentelles de roche ils avaient l'impression d'être seuls au monde. Et pourtant, autour d'eux, Rilend sentait bruisser la forêt. Petits mammifères, oiseaux nocturnes et, de loin en loin, un vrombissement d'insecte comme un vestige d'été, un concert de vie qui les enveloppait après le calme glacé du désert. Dans cette paix rythmée par les craquements du feu, propice à la contemplation, Daos écoutait son maître en silence et dans ses yeux, Rilend lisait autant de compréhension que de perplexité.
Il demeurait dubitatif devant l'instinct, l'impérieux besoin de rédiger la poésie marchombre, comme d'habitude et comme d'habitude, Rilend ne s'en inquiétait guère. Daos voulait apprendre et comprendre, c'était une de ses qualités comme un de ses défauts ; il dépeignait, construisait, bâtissait, appliquait et en oubliait encore d'oser lâcher prise et écouter.

C'était la plus difficile des leçons, la sensation.
C'était celle qui viendrait le plus naturellement, faisant son nid au gré des échecs pour un beau jour, dans un éclair de lucidité, se révéler toute entière, encore à maturer mais déjà avancée. Comme on parvient un beau matin à lire l'eau et le vent, à se tenir encore et encore au bord du précipice, à ne plus se laisser renverser par le torrent. D'un coup, un jour, sans comprendre pourquoi l'on comprend si soudainement.
En attendant, il gagnerait en force, en endurance et en technique, jusqu'à ce qu'à force d'affûter ses outils il comprenne qu'ils ne servaient à rien s'il ne savait pas quand les utiliser. En attendant, il irait parfois d'échec en échec jusqu'à arrêter de savoir, pour commencer à sentir.

Rilend leva le menton, quelques secondes, le temps de scruter à la dérobée les sommets des Dentelles Vives, noyées dans l'obscurité mais découpées par la lune et sa clarté sur leur fond bleu nuit. Et de sourire.
Y avait-il des torrents dans les montagnes ? Des précipices ? Certainement.

Quand la jeune femme revint à son élève, les yeux du garçon avaient changé. De rêveurs, un brin dubitatifs, ils étaient désormais vagues et lointains, troublés. Le silence, alourdi.
La Panthère frémit et feula, sentant la tension.
Rilend parcourut du regard le visage de son apprenti.
Perdu. Presque crispé. En tous cas, désemparé.
Daos parut reprendre un peu d'emprise sur lui-même quand il ferma les yeux avec un soupir, et son maître sut que l'explication allait venir. Légèrement inquiète mais d'apparence sereine, surtout bienveillante, elle attendit la question qui ne tarda pas.
C'était la pire des questions.
C'étaient les cadavres, l'horreur, la mort et le carnage soudain, dans cette petite crique endormie. Les hurlements et le sang, les bêtes contre-nature et l'indicible souffrance de créatures faites pour être libres et jetées en cage.
La seule explication qu'elle ne saurait peut-être jamais lui donner et à laquelle elle redoutait les réponses qu'il devrait trouver.

Pourtant, elle soutint son regard. Rilend ne voulait pas trahir Daos, l'abandonner face à cette interrogation, mais elle savait déjà que la réponse qu'elle lui fournirait serait, par nature, insatisfaisante. Et la Panthère qui grondait...
Elle chercha ses mots.
Encore et encore.
Il n'y avait pas de bonne réponse ni de mots justes, pas de belles phrases. Comment aurait-elle pu lui faire comprendre ce qu'elle-même ne comprenait pas ? Comment lui répondre "je ne sais pas", à son élève qu'elle ne voulait ni décevoir ni trahir ?
Mais elle n'était qu'une marchombre.
Et elle ne comprenait toujours pas.

Alors, Rilend changea légèrement de position pour étirer son dos et, quand ses yeux gris revinrent en une seconde sur Daos, sombres, presque noirs dans la nuit, ils brillaient d'un chagrin diffus, un regret infime. Mais la voix fut sans colère, douce et pourtant révoltée, les paroles, lentes.

"Je n'en sais rien. Je ne peux pas comprendre, ni imaginer."

Elle secoua lentement la tête puis regarda encore Daos, craignant presque de voir la déception briller dans ses yeux. Mais il était là, il l'écoutait et elle n'hésita plus, espérant seulement ne pas semer en lui les graines de la misanthropie et de l'amertume.

"J'aimerais bien dire que c'est parce qu'il n'a rien d'humain, mais je crois que c'est une réponse trop simple que de le renier ainsi. Je ne crois, hélas, pas que cet homme n'ait pas été un Humain, dans toute sa complexité. Un Humain qui a perpétré...des horreurs indicibles, inimaginables et impensables, à un point où il devient difficile d'en saisir l'ampleur. Après tout, les humains sont capables du pire et même au-delà."

Elle ramena les jambes devant elle, entoura ses genoux de ses bras dans une posture autant de confort que de consolation. Mais sa voix, pour la suite, s'était éclairée, pleine d'une conviction aussi forte qu'une certitude.

"Et du meilleur aussi, je crois.
Je préfère ne pas trop m'attarder sur ce genre d'êtres et d'actions : on a beau les ruminer, jamais je n'ai pu les comprendre. Impossible aussi d'oublier, bien sûr...mais je refuse de les laisser ternir ma vision du monde."


Son regard avait quelque chose de la Panthère.
La volonté farouche, ou la force.
Quelque chose.

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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Mer 01 Nov 2017, 01:55

Peut-être avait-ce été dû à un effet causé par la lueur du feu crépitant, mais le jeune homme aurait juré avoir vu les iris de son maître, braqués sur lui, s'assombrir alors qu'il parlait. Rilend avait dix ans de plus que lui et était une marchombre accomplie : Daos se serait attendu à ce que la jeune femme lui réponde qu'elle avait déjà vu ce genre d'atrocités. A ce qu'elle lui explique comment un humain pouvait atteindre un tel seuil de folie. A ce qu'elle lui lâche simplement que certains étaient frappés d'une folie si grande qu'ils ne pouvaient se rendre compte des horreurs qu'ils commettaient. Il se serait attendu à tout.

Sauf au silence. Un silence si lourd de sens. Un silence qui dura une éternité. Si long que Daos eut le temps de se rendre compte qu'il n'était pas le seul a avoir été choqué par Ezadrah. Assez long pour lui faire redouter le moment où Rilend ouvrirait la bouche pour lui expliquer les raisons de la désolation qu'ils avaient contemplée dans le Désert.

Partis tout ce temps à la chasse du ballet des flammes orangées, les yeux de la marchombre se posèrent sur son apprenti. Brillants de regret. Sa voix s'éleva, aussi lente que basse, d'un ton infiniement plus grave que celui qu'elle employait habituellement lorsque leurs longues conversations portaient sur les sujets les plus sérieux. Sa réponse fut la seule à laquelle le jeune homme n'aurait pu s'attendre. Ses yeux restèrent fixés sur la marchombre alors qu'il prenait lentement la mesure de ce qu'avait murmuré Rilend.

Elle n'en savait rien. Elle ne pouvait comprendre, elle ne pouvait l'imaginer. Pourquoi ?

Bien sûr que les humains sont capables du meilleur comme du pire. L'une des constantes majeures de la vie des Hommes est le Mal. La propension à accomplir des actes qui, au-delà de la morale et de la justice, demeurent mauvais. Présent et accroché au Coeur de chacun tel une tumeur qui grossit et rapetisse à chaque acte commis, chaque pensée d'un individu. Sans jamais disparaître. Certains passent leur vie à ériger d'immenses barrières autour, mais jamais elles ne deviennent imperméables. Le plus pacifiste des Hommes posséde en lui cette tumeur qui éclatera lorsque son hôte atteindra son point de rupture. La plus douce des mères se jettera sans hésiter sur le meurtrier de ses enfants. Le plus tendre des pères de famille se parjurera pour sauver les siens. Le marchand engagera des petites frappes pour aller battre son concurent direct et le pousser à fermer boutique, le paisible mendiant n'hésitera pas à voler la bourse d'un noble pour aller s'acheter de la nourriture et des vêtements. Mais ces cas peuvent s'expliquer et se justifier, contrairement à d'autres. Certains hommes partent en guerre pour leur pays : ils y découvrent la fraternité et la camaraderie que seul un champ de bataille peut conférer mais, une fois entrés dans la cité conquise, succombent à leurs démons. Ils violent des femmes, jettent des enfants du haut des remmparts, exécutent sans sourciller les soldats qui se sont rendus et, une fois leur besogne accomplie, rentrent dans leurs fermes et leur pays et redeviennent des maris aimants et des pères attentionnés. Certains s'adonnent sans réserve à une cruauté pour laquelle Daos, du haut de ses vingt-quatre paisibles années, est incapable de trouver une raison.

Les sourcils de Daos se froncèrent lorsque Rilend se tut. Il ne put s'empêcher de remarquer que le regard de la marchombre avait retrouvé une partie de son éclat gris habituel, si intense qu'il évoquait le jaune brillant des yeux de la panthère qu'elle était devenue à Ezadrah.


- Et vous ne voulez pas non plus qu'ils ternissent la mienne, murmura Daos.

Il poussa un long soupir. Rilend savait aussi bien que lui que les horreurs d'Ezadrah n'étaient pas la seule chose à le perturber : son incapacité à trouver une explication à ces actes le rendait malade. Etait-il trop naïf, trop innocent pour comprendre les motivations du responsable ?


- Il y a forcément une raison. Il doit y en avoir une.

Le jeune homme enroula un brin d'herbe autour de son doigt. S'il n'avait pas été en train de réfléchir et aussi troublé, il aurait sans aucun doute laissé échapper un petit rire : Rilend n'avait pas prononcé un mot, et probablement pas remué le moindre muscle. A peine quatre mois passés ensemble et elle connaissait déjà son élève par coeur : elle savait que Daos ne comptait pas s'arrêter là, elle attendait la suite. Il joua encore quelques instants avec le brin d'herbe puis le jeta dans le feu. Il rejeta ses épaules en arrière et joignit ses mains.

- J'ai vingt-quatre ans, mais parfois j'ai l'impression de n'être qu'un gamin dans un monde d'adultes. L'alcool, la vengeance, l'avidité... A chaque fois que j'ai été confronté à la violence, au meurtre ou à la cruauté, il y avait une raison derrière. Injuste. Immorale. Idiote, ajouta-t-il avec un haussement de sourcils. Mais il y avait toujours une raison. Quand j'avais dix-neuf ans, un homme est arrivé dans mon village. Ses vêtements étaient déchirés, son visage ensanglanté et recouvert de suie. Il venait d'un village de pêcheurs que nous connaissions, non loin du Pollimage et légèrement au nord du mien. Son village avait été attaqué par une troupe de pillards et cet homme, Garn, était venu chercher de l'aide. Une vingtaine d'entre nous y sont allés pour leur apporter de la nourriture, certains matériaux et les aider à soigner leurs blessés et reconstruire leur village. Sur une centaine d'habitants, les pillards en avaient tué trente-sept. Lorsque nous sommes arrivés les corps avaient été recouverts de draps et disposés à l'écart, mais on pouvait distinguer les formes de corps d'enfants. L'attaque s'était déroulée en journée et les hommes étaient partis au fleuve, alors ces salopards se sont rabattus sur ce qu'ils pouvaient tuer.

Il secoua la tête en fermant les yeux.

- Même pour ce genre de chose il y a une raison. L'avidité les a poussés à attaquer, l'excitation et le besoin de tuer les ont poussés à s'en prendre à des innocents qui ne les menaçaient même pas. Mais Ezadrah... Je ne parviens pas à comprendre. Vous avez raison, l'être humain est capable du meilleur comme du pire. J'ai simplement peur que le meilleur ne parvienne pas à prendre le dessus.

Le silence de la nuit retomba sur leur campement. Le léger clapottis causé par les remous du petit lac sur ses rives rocheuses, le crissement des insectes et le souffle d'un léger vent dans les montagnes au-dessus d'eux jouaient avec le crépitement du bois dans les flammes. Daos haussa un sourcil alors que des paroles lui revenaient en tête.

- Oturo, le marchombre qui m'a amené à l'Académie... Il m'a dit que les marchombre oeuvrent pour l'harmonie et la paix. Peut-être que je me trompe, mais cela signifie-t-il que nous devons agir contre ce genre de choses ? Lorsque je croise quelqu'un qui se fait agresser par un groupe, je me sens presque obligé d'intervenir, mais... Est-ce de notre devoir d'intervenir dans ces évènements ?

"Pas-ce que si c'est le cas, cela me donne une raison de plus pour arpenter cette Voie", ajoutèrent ses yeux.

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Rilend Ansakh
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MessageSujet: Re: Groupe Vegna ==> [Cours N°2]   Dim 10 Déc 2017, 21:38

Rilend sentit son cœur se serrer sous le regard incrédule de Daos. Deux yeux, non pas accusateurs mais presque déçus, braqués sur la jeune femme. Le regard un peu perdu de celui qui attendait une explication claire et franche et n’obtient en lieu et place qu’une réponse franche ; une expression qui heurta l’orgueil de son maître. Il n’était situation plus redoutée pour un mentor, un guide ou un maître, pour la marchombre, que cet échec à comprendre et à faire comprendre. Rilend aurait souhaité partager ses expériences, son opinion, en termes clairs et adéquats. Elle aurait aimé voir les yeux de son apprenti s’illuminer, sinon d’une certaine compréhension, du moins des possibilités qui dans son esprit naissaient de sa réponse.

Peut-être avait-elle fini par développer un certain ego dans son rôle de maître ; peut-être était-ce aussi là une fierté mal placée, à laquelle il lui faudrait repenser à tête reposée, au sortir d’une chasse ou d’une chevauchée. L’idée la traversa, brève et fugace, de s’en ouvrir à Hièlstan, mais le fait était qu’elle n’avait plus le moindre contact avec le Rêveur depuis bien des semaines désormais. Leur début d’attirance – réciproque, lui avait-il semblé – s’était fondue dans le vaste abîme des « et si… », des histoires débutées et avortées et de ces visages qu’on finit par oublier pour n’en garder que l’émotion.

Se reverraient-ils ? Peut-être…un jour. Peut-être pas. En attendant, Rilend le savait, elle agirait comme elle l’avait toujours fait : suivant son chemin seule, au pas qui lui convenait et à peine plus lentement qu’auprès d’un guide.
Forte de cette nouvelle assurance, elle remisa son coup au cœur au rang des réflexions ultérieures et soutint le regard désolé de Daos. Son murmure lui fit esquisser un sourire triste. Bien sûr que non, elle ne voulait pas voir son apprenti s’enfoncer dans l’amertume ou l’incompréhension, pour un monstre et ses victimes, pour un massacre au cœur du désert. Silencieuse, d’un lourd silence, elle le regarda enrouler un brin d’herbe autour de son doigt puis le jeter dans le feu, s’étirer, étreindre ses mains comme si elles détenaient la clé d’un invisible réconfort. Il réfléchissait à voix haute et Rilend ne pipait mot, laissant Daos exprimer laborieusement son point de vue.

Ou était-ce son désarroi qu’il énonçait si amèrement ?

Une conclusion.

Une crainte, simplement plantée là, entre eux.

Un long silence fragile que Rilend n’osa briser tout de suite, rythmé par le souffle du vent et le clapotement sourd de la rivière. La marchombre ferma les yeux une seconde, soustrayant ses iris anthracite à l’éclat des flammes, à la laideur du monde, dans une vaine tentative pour chasser les images d’Ezadrah gravées sur ses rétines. L’affreux regard des bêtes en cage, les yeux affreux des hommes encagés comme des bêtes. Puis murmura, doucement, pour Daos, pour elle et pour les flammes indifférentes :


« Moi aussi, parfois.»


Aurait-elle pu ajouter quoi que ce soit ? Elle continuait à croire en l’Homme, pourtant, et en son potentiel incroyable ; une créature qui faisait tant de mal pouvait faire tant, tout court…elle continuait à espérer, à rêver peut-être mais après tout, pourquoi pas ? Et le silence portait ce songe que tout mot de trop aurait fait voler en éclats.
C’est Daos qui reprit la discussion, et Rilend, cette fois-ci, se sentit moins démunie.


« C’est un devoir si tu décides que ça l’est. Les marchombres ne se laissent pas dicter leur conduite, mais cela ne signifie pas non plus qu’ils sont censés passer leur chemin. Simplement, le choix leur appartient tout entier et si tu souhaites, si tu ressens cette nécessité d’intervenir comme un devoir, personne n’a à redire à ce sujet. »


Léger mouvement, pour trouver une position plus confortable. De paresseux yeux de chat clignèrent dans la lumière du feu, la Panthère pas si loin de l’humaine. Décidément, ce soir, l’appel de la forêt était intense.


« Mais parmi les Marchombres que j’ai côtoyé, aucun ne passerait son chemin sans réagir…peut-être, sans être un devoir ou une obligation énoncée, est il difficile d’arpenter la Voie en accord avec soi-même sans intervenir dans ce genre de situation. »


On ne chasse pas une proie plus dangereuse que soi.
Abrupte sagesse, plus vieille qu’elle et qu’elles deux, qui fit une seconde vaciller l’humaine vers le fauve avant qu’elle ne reprenne pied. La Panthère prenait part à la discussion ce soir, grondant doucement sous la voix de la femme, sa présence perceptible par Vaillant, et peut-être même par Daos. La marchombre esquissa un sourire et reformula ce qu’elle percevait de la pensée du fauve.


« Si et quand tu t’interposes, assure-toi simplement de ne pas te laisser emporter par tes émotions et de ne pas foncer tête baissée dans une situation que tu ne maîtrises pas. Il en est des adversaires comme des situations, il faut les comprendre pour les utiliser à ton avantage. »


Et puis, comme si la discussion touchait à sa fin, Rilend s'étira souplement et reprit :


« Il sera encore temps pour les questions demain, mais peut-être serait-il temps de te reposer. Je ne voudrais pas que tu t’endormes sur une falaise! »


Ayant annoncé les projets du lendemain avec un petit clin d’œil, la marchombre demeura assise près du feu. Elle tendait l’oreille, écoutait silencieusement, paisible, les préparatifs de son apprenti. Dans ses yeux se reflétaient le feu et sa chaleur, tandis qu’elle regardait danser les flammes, saisissant les formes mouvantes, les gestes brusques. Un regard aiguisé de prédateur, une expression pensive d’humain songeur. Et derrière elle, au-delà du craquement des flammes, le bruit d’eau et au-delà de l’onde, l’appel silencieux et impérieux de la forêt. La Panthère avait besoin du sang, de la chasse pure après la laideur des combats. Ce soir, elle répondrait à son désir, s’éclipserait à pas de loups dès que son apprenti dormirait ; elle pouvait devenir l’ombre et la nuit, le silence de la brise, inaudible aux sens de Daos. Pourtant, elle le sentait, une question non résolue flottait encore. Elle avait failli le faire.

Une certaine pudeur, une vieille crainte, la peur de blesser l’avaient retenue.

Elle avait failli proposer à Daos de l’accompagner.

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*Parce que la panthère en toi peut être apprivoisée
Parce que le plus grand des trésors est la liberté.*

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